Décès de l'écrivain allemand Günter Grass, Nobel de littérature

Par @Culturebox
Mis à jour le 13/04/2015 à 13H39, publié le 13/04/2015 à 11H25
Günter Grass (2014)

Günter Grass (2014)

© Sven Hoppe/DPA/AFP

L'écrivain allemand et prix Nobel de littérature Günter Grass, conscience morale de gauche de l'Allemagne d'après-guerre, est décédé lundi, a annoncé son éditeur sur son compte Twitter.

"Le prix Nobel de littérature Günter Grass est mort ce matin à l'âge de 87 ans dans une clinique de Lübeck" (nord), a annoncé la maison d'édition Steidl.
 
Homme de gauche réputé pour ses prises de positions polémiques, Günter Grass était l'écrivain allemand de la seconde moitié du XXe siècle le plus connu à l'étranger. En 2000, son biographe français Olivier Mannoni le dépeignait en "Rabelais de la Baltique", "Gargantua de la politique" et "représentant multicarte de la vie intellectuelle", soulignant sa place au confluent de la littérature et du débat public allemand.
 
"Le Tambour", un succès planétaire
 
Depuis la publication en 1959 de son chef-d'oeuvre, "Le Tambour", un succès planétaire adapté au cinéma par Volker Schloendorff (Palme d'Or à Cannes et Oscar du meilleur film), ce fumeur de pipe moustachu aux épaisses lunettes n'a eu de cesse de confronter son pays avec son passé nazi et avec sa mauvaise conscience.
              
Il a alors "donné naissance, en un livre, à la littérature allemande d'après-guerre", estimait alors Der Spiegel. Sans les interventions incessantes de Grass dans le débat public, "l'Allemagne serait une autre Allemagne", même si ce maître à penser finit "parfois par nous taper sur les nerfs", ajoutait l'hebdomadaire.
              
Une langue savoureuse et grossière

Parmi ses oeuvres les plus connues, écrits dans une langue luxuriante et néanmoins précise, savoureuse et grossière, pleine de fantaisie et d'ironie, figurent "Le Chat et la souris", "Les Années de chien", "Le Journal d'un escargot", "Le Turbot", "Une Rencontre en Westphalie", "Toute une histoire" (qui a provoqué un tollé en Allemagne où des médias disaient : "Grass n'aime pas son pays"), "La ratte" et  "Mon siècle". Au total, il avait publié une quinzaine de romans ainsi que de la poésie et du théâtre.

Des fables d'une "gaieté noire", selon  l'Académie suédoise, une oeuvre humaniste, critique envers les idéologies,  soucieuse de la conscience du simple citoyen.

Après la guerre, "mon naturel enjoué s'est doublé d'un scepticisme insurmontable. Il en est résulté une résistance, souvent même un goût pour l'attaque, envers toute idéologie qui prétend fixer des mesures absolues", a expliqué Günter Grass.
BA "Le Tambour", réalisé par Volker Schloendorff (1979)
 
Le Nobel en 1999
 
Il avait reçu de nombreuses distinctions, dont le prix Nobel de littérature en 1999.
              
Né le 16 octobre 1927 à Dantzig, devenue Gdansk dans l'actuelle Pologne, d'une mère d'origine cachoube (une minorité slave de Prusse) et d'un père allemand, Grass vit une "jeunesse allemande modèle" pour sa génération. Enrôlé à onze ans dans les Jeunesses hitlériennes avant de partir sur les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, il est fait prisonnier à la fin de la guerre par les Américains et libéré en 1946.
              
Il mène une vie de bohème, suit des études d'arts plastiques, sculpte, peint, s'essaie à la poésie. Il se décide dans les années 1950 pour une carrière d'écrivain et va s'engager plus tard aux côtés des écrivains antifascistes du "Groupe 47" et du social-démocrate Willy Brandt.
              
Persona non grata en Israël
 
Parmi ses engagements les plus marquants des dernières années, celui en faveur de la coalition "rouge-verte" alliant les sociaux-démocrates du chancelier Gerhard Schroeder aux écologistes, ou contre la "croisade" du président américain George W. Bush contre l'Irak.
              
En 2006, Günter Grass avait reconnu avoir fait partie dans sa jeunesse des Waffen SS, unité d'élite du régime d'Adolf Hitler, lui qui avait pourtant souvent renvoyé cruellement l'Allemagne à son passé nazi.
              
L'écrivain, père de quatre enfants, qui vivait à Lübeck (nord), avait déclenché une vive polémique en 2012 en publiant dans la presse allemande un poème critiquant Israël et accusant le pays de "menacer la paix mondiale".  L'Etat hébreu l'avait alors déclaré persona non grata.

Critique de la réunification

Il avait aussi prôné l'objection de conscience contre les euromissiles en Allemagne. En janvier 1993, il quittait bruyamment le SPD qu'il avait rallié en 1982 : il récusait des positions à ses yeux trop conservatrices. Cela ne l'empêchera  pas de s'engager en 1998 en faveur du chancelier SPD Gerhard Schröder.
   
Quand il publie en 1995 "Toute une histoire", critique de la réunification allemande, le quotidien populaire Bild accuse : "Grass n'aime pas son pays".
 
Les autorités allemandes "profondément bouleversées

Lors d'une conférence de presse régulière, le porte-parole du ministère des  Affaires étrangères a indiqué que les autorités allemandes étaient  "profondément bouleversées" par l'annonce de cette nouvelle "tragique".

Sur son compte twitter, l'écrivain britannique Salman Rushdie, s'est lui aussi exprimé : "C'est très triste. Un vrai géant, un inspirateur et un ami. Joue du tambour pour lui, petit Oskar", a-t-il écrit, en référence au héros du chef-d'oeuvre de Grass.
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