Brouillons, notes, gribouillis: une expo à Caen dévoile les secrets des artistes

Par @Culturebox
Mis à jour le 02/12/2016 à 11H01, publié le 01/12/2016 à 20H19
La salle de lecture de l'Imec, Institut mémoires de l'édition contemporaine, près de Caen (ici en 2012).

La salle de lecture de l'Imec, Institut mémoires de l'édition contemporaine, près de Caen (ici en 2012).

© KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Des feuillets de quelques centimètres carrés que Jean Genet cachait dans sa poche en prison aux notes presque géométriques de Marguerite Duras, l'Institut mémoires de l'édition contemporaine (Imec) expose à Caen des archives d'artistes qui restituent la "fraîcheur" de leurs "rêves". L'exposition intitulée "L'Ineffacé", est proposée jusqu'au 2 avril.

Jean-Christophe Bailly, écrivain, commissaire de l'exposition  "L'Ineffacé", proposée jusqu'au 2 avril, a puisé dans 50 des 600 fonds conservés par l'Imec (l'Institut mémoires de l'édition contemporaine) sous les lumineuses voûtes de l'une des plus remarquables abbayes aux champs de  Normandie.

"L'archive est comme une graine"

Brouillons raturés ou illustrés, croquis ou gribouillis, pistes abandonnées, "l'archive est comme une graine. Ca n'a pas l'air vivant mais si on l'expose elle revit", a expliqué Jean-Christophe Bailly, lors d'une rencontre avec le public dans une chapelle comble de l'abbaye d'Ardenne, siège de l'Imec.

"Un papier, un crayon, hop : c'est là. C'est le premier stade de l'écriture, c'est frais", s'extasie l'essayiste de 67 ans, interrogé par l'AFP sur cette exposition. Le stylo de Marguerite Duras semble ainsi filer comme le vent, en bleu, en rouge, sur la page d'un cahier. C'est un dialogue de "Hiroshima mon amour", le film d'Alain Resnais sorti en 1959. "C'est un des dialogues les plus célèbres du cinéma ! Hop il est là, au stylo à billes : "J'ai tout vu à Hiroshima, tu sais". Ça naît comme ça", jubile Jean-Christophe Bailly, Prix Décembre 2011 pour une autre exploration, celle d'un pays, la France, dans son livre "Le Dépaysement".

Le premier stade de l'écriture

A côté, sur un papier jauni par le temps écoulé depuis la Seconde guerre mondiale, le trait est plus épais et la dramaturge intègre un dessin d'enfant. Dans le carnet rédigé pour le tournage d'India Song (1975), le "brouillon" prend des allures de cahier de géométrie. "Même aujourd'hui avec l'ordinateur, le crobard, pour expliquer quelque  chose, c'est encore ce qui va le plus vite", souligne le commissaire poète.

Alain Resnais, lui, prépare ses films avec des mannequins, des jouets en plastique colorés, comme en son temps Nicolas Poussin le faisait avec des figurines de terre cuite pour ses tableaux. Bailly a extrait des archives les photos de scènes miniatures qui aboutirent à "Vous n'avez encore rien vu" (2012). Loin là encore de l'image poussiéreuse communément renvoyée par l'archive, les notes du dramaturge français Jacques Audiberti, s'exposent, elles, sur papier peint fleuri. "Ce sont des chutes de papiers récupérées pendant la Seconde guerre mondiale dans les stocks de son père qui était maçon", explique Jean-Christophe Bailly.

Rêves d'écrivains

La traversée du temps par ces fragiles morceaux d'inachevés semble tenir du  miracle lorsque l'on se tourne vers les trois feuillets de quelques centimètres carrés où Jean Genet ébaucha "Notre dame des fleurs" (1942). "Il les a écrits en prison et les tenait cachés dans sa poche", précise le commissaire. Ces presque confettis, clairement lisibles, contrastent avec la plus grande pièce de l'exposition qu'ils côtoient: "Le Grand Graphe" de 2,68 x 4,50 mètres où Hubert Lucot, écrivain aujourd'hui âgé de 81 ans, a esquissé en 1970, par petits morceaux de phrases éparses, le coeur de son oeuvre alors à venir. "Dans les deux cas, ce sont des rêves d'écrivains, l'un en prison, l'autre qui n'arrive pas encore à publier", souligne l'inclassable commissaire.

Parmi les 240 pièces exposées, on (re)découvre un temps où les cafés distribuaient à volonté des papiers à en-tête à leurs clients, comme celui du "Café des colonnes", à Reims, auquel eut recours Antonin Artaud en 1931. Au fil de l'exposition, on trouve, entre autres, les "sillages" des poètes Francis Ponge et Paul Celan, du compositeur Erik Satie, du chorégraphe américain Merce Cunningham, du metteur en scène Patrice Chéreau, du "pape du  nouveau roman" Alain Robbe-Grillet, de l'historien Georges Duby, des philosophes Emmanuel Levinas, Jacques Derrida ou Louis Althusser.