Aude Lancelin, ex-directrice adjointe de L'Obs, lauréate du Renaudot essai

Par @Culturebox
Mis à jour le 03/11/2016 à 17H33, publié le 03/11/2016 à 13H34
Aude Lancelin, prix Renaudot

Aude Lancelin, prix Renaudot

© Les liens qui libèrent

La journaliste Aude Lancelin a reçu jeudi 3 novembre le Renaudot essai pour "Le monde libre". "Le monde libre" est un récit féroce dans lequel l'ex-directrice adjointe de L'Obs, licenciée de ses fonctions fin mai, règle ses comptes. Un livre "prétentieux, complotiste et logorrhéique", a estimé Jean Daniel, cofondateur de l'hebdomadaire, particulièrement étrillé dans l'ouvrage.

La journaliste Aude Lancelin a donc décroché le "Renaudot essai" pour "Le monde libre" (Les liens qui libèrent). Les autres finalistes de ce prix étaient François Ceresa pour "Poupe" (Le Rocher) et Marie-Dominique Lelièvre pour "Sans oublier d'être heureux" (Stock). 

Triumvirat

Dans ce livre à clefs paru début octobre, il est question d'un journal appelé L'Obsolète, dont la figure tutélaire est "Jean Joël" et le directeur de la rédaction "Matthieu Lunedeau".Son constat est sévère, ses portraits sont assassins. Les trois actionnaires de L'Obsolète sont croqués avec une rare cruauté. "L'un devait sa fortune colossale à la haute couture (...) et ne se distinguait plus guère publiquement que par le mécénat de prix littéraires", écrit Aude Lancelin qui évoque également le deuxième : "un banquier d'affaires à l'intelligence très vive" qui "s'enthousiasmait pour des caudillos de la gauche  radicale (...) et passait néanmoins sa vie à se couler amoureusement dans les  circuits de l'argent". Le troisième homme (qui obtiendra sa tête) c'est "l'ogre venu des télécoms".

Jamais ils ne seront cités, mais on pense évidemment au trio d'actionnaires  de L'Obs, Pierre Bergé, Matthieu Pigasse et Xavier Niel. L'essai a reçu le soutien du président du jury du Renaudot, Patrick Besson, chroniqueur au Point, qui avait salué dans les colonnes de l'hebdomadaire  concurrent ce "réquisitoire foudroyant" écrit "avec grâce et élégance". Un autre juré, l'écrivain Frédéric Beigbeider, avait indiqué sur France Inter son intention de voter pour cet essai. Selon Libération, le journaliste Franz-Olivier Giesbert, également membre du jury et ancien directeur du Point, a également soutenu activement le livre publié par Les liens qui libèrent.

L'auteure s'estime victime d'une éviction politique à l'Obs

Ironiquement, le jury du Renaudot compte parmi ses membres Jérôme Garcin, chef du service culture de L'Obs et donc ancien collègue d'Aude Lancelin. "Pas une phrase, pas un fait (relatés dans ce livre) n'ont été inventés ou même déformés", assure dans l'ouvrage Aude Lancelin qui reconnaît cependant  avoir modifié les noms de ses anciens collègues.

La journaliste, qui affiche sa proximité avec le philosophe marxiste Alain Badiou, fustige pêle-mêle "la décadence" du métier de journaliste, la "police  intellectuelle" et "un socialisme d'appareil à l'agonie". Compagne de l'économiste Frédéric Lordon (l'une des figures du mouvement  Nuit Debout), Aude Lancelin s'estime victime d'une éviction politique. Elle n'est pas tendre à l'égard de ses confrères prêts "à avaler n'importe  quoi" ou des intellectuels comme Bernard Henri-Lévy (nommément cité), "sentencieux maître à penser de L'Obsolète". Déjà en 2010, raconte Aude Lancelin, un de ses articles se moquant de  l'auteur de "La barbarie à visage humain" manqua de provoquer son licenciement  du journal.

Mais c'est évidemment à l'égard des dirigeants socialistes qu'elle se montre la plus pugnace. Depuis les années 1980, la gauche gouvernementale "férocement libérale" s'est "délibérément vendue au capitalisme financier", déplore-t-elle. Le Premier ministre Manuel Valls est un "petit homme colérique aux idées simples". "Si être "de gauche" ne consistait pas à défendre le faible contre la  myriade d'exploitations variées que le fort était en train de réinventer, qu'est-ce que cela pouvait donc bien être ?", s'interroge Aude Lancelin, qui affirme avoir dénoncé, quasiment seule au sein de sa rédaction, la loi travail. Or, souligne-t-elle, "la gauche radicale a toujours été le seul ennemi véritable à L'Obsolète".  Aude Lancelin affirme être sortie "entièrement transformée mais non brisée" de cette épreuve. "Moins résignée et plus hérétique que jamais".

Jean Daniel réagit

"Devant ce genre de livre pamphlétaire et outrancier, on se demande toujours si on doit réagir ou laisser passer. S'il ne s'agissait que de moi, j'aurais gardé le silence sur mon mépris ou mon indifférence. Mais il s'agit du  journal", écrit Jean Daniel dans une tribune publiée sur le site de L'Obs, intitulée "Les folles dérives de la rancoeur".

"Dans ce livre prétentieux, complotiste, et logorrhéique, il y a une erreur par page", rétorque Jean Daniel, qualifiant la journaliste de "Précieuse Ridicule" et dénonçant "du pur mensonge et de la calomnie gratuite".

"Et voilà que des amis ou des confrères croient devoir et pouvoir trouver du pittoresque et de l'audace à ces élucubrations", déplore l'éditorialiste. "Elle m'a fait mal. J'espérais qu'en fin de parcours cette horrible surprise me serait épargnée", écrit le nonagénaire, rebaptisé sous la plume d'Aude Lancelin "Le Narcisse de Blida".
 
"Dois-je rappeler à celle dont les seuls faits de plume ont finalement été quelques articles bien tournés, que j'ai passé ma vie dans des combats  autrement plus importants que ceux qui opposent aujourd'hui les idéologues sectaires à une gauche à l'agonie ?" poursuit Jean Daniel.

Si le livre d'Aude Lancelin a beaucoup circulé au sein de L'Obs, la direction ne l'avait jamais évoqué avant cette tribune de Jean Daniel,  affirme-t-on à la rédaction de l'hebdomadaire.