Un dictionnaire dissèque "Tout l'argot des banlieues"

Par @Culturebox
Publié le 16/10/2013 à 14H46
Chantier de destruction de tours à Clichy-sous-Bois (18 mars 2010), et le Dico de la Zone (éditions de l'Opportun)

Chantier de destruction de tours à Clichy-sous-Bois (18 mars 2010), et le Dico de la Zone (éditions de l'Opportun)

© Patrick Kovarik / AFP

Paru le 10 octobre, le Dictionnaire de la Zone, compilé par l'auteur du site éponyme Abdelkarim Tengour, recense, explique et illustre "Tout l'argot des banlieues".

"Zonzon : aphérèse de prison ou apocope de zonpri avec redoublement de syllabe"... Un exemple de définition proposé dans le Dictionnaire de la Zone compilé par Abdelkarim Tengour, qui anime par ailleurs un site portant le même titre.

L'auteur livre ainsi quelque 2.600 définitions qui vont de "06" ("donne-moi ton 06", ton numéro de portable) à "zyva", tombé en désuétude et remplacé par "wesh-wesh" pour désigner les jeunes des banlieues.

"Lexicographe autodidacte"
Abdelkarim Tengour, informaticien de 45 ans, "lexicographe autodidacte", s'est penché sur le vocabulaire des cités (quartier, tiecar, tiek, tiex...) par un biais détourné pour rédiger son dictionnaire qui vient de paraître aux éditions de l'Opportun. "En 2000, j'écrivais des poèmes et des nouvelles et je les avais mis en ligne sur un site de partage avec une annexe lexicale baptisée Dictionnaire de la Zone", a-t-il confié à l'AFP. "Très vite, je me suis rendu compte que la partie dictionnaire était la plus visitée, alors je l'ai développée et enrichie." Il a finalement abandonné la partie littéraire.

Sur le site, de nombreux internautes échangent sur le sens et l'origine de mots d'argot, souvent entendus dans des chansons de rap. Leurs discussions ont fourni la base de la version papier du dictionnaire. Abdelkarim Tengour n'a conservé que les termes mentionnés au moins trois fois par des internautes et les "a validés s'ils étaient repris dans des chansons, films ou articles".

Mots d'argot anciens, glissements, apocopes, métaphores...
Par ailleurs, l'auteur a conservé des mots d'argot apparus de longue date : "Faire le poireau" (attendre) est illustré par une citation d'un San Antonio de 1970. D'autres sont plus récents, comme "s'enjailler" (se faire plaisir, de l'argot ivoirien composé à partir du mot anglais enjoy) qui figure dans des paroles du rappeur La Fouine en 2011.

La lecture de l'ouvrage fait également apparaître des glissements. "Famille" passe à "millefa" en verlan, puis "mifa" et enfin "mif"... Quand on est stressé, on est "speed" ("vite" en anglais, un terme également connu hors des banlieues) ou "deuspi" (en verlan) qu'on peut aussi dire "deudeu"...

Tengour essaie toujours d'expliquer le processus de création qui peut passer par une apocope (suppression de syllabe en fin de mot : "clandé" pour clandestin), une dérivation (ajout d'un suffixe comme dans beurette), la métaphore ("bounty" : un noir adoptant la pensée d'un blanc), etc... Beaucoup de termes sont empruntés aux langues des immigrés. "C'est le dawa" (le bazar) vient de l'arabe comme "choufer" (surveiller). "Narvalo (fou) vient du romani.

Plus récemment, des mots d'origine africaine se sont imposés comme le "toubab" ou "babtou" est un blanc, une "go", une jolie jeune fille, mais s'il y a "dra", il y a embrouille...

Des mots tendancieux... mais pas de jugement
Dès l'introduction, Abdelkarim Tengour constate que l'argot des banlieues emprunte beaucoup au registre sexuel (bouillave, bourrer, foutre, limer, tartiner, queter...), est souvent violent (dérouiller, maraver, técla..) voire raciste (un "ching-chong" est un asiatique). "Mon livre n'a pas pour objet de justifier, de juger ou de condamner mais d'informer, de donner des outils de compréhension et surtout d'amuser le lecteur." Comme lorsqu'il explique qu'une "técrot zen" est, après verlanisation graphique, une crotte de nez.