"Nouvelles par intermittence" : un portrait au vitriol du quotidien des acteurs

Par @Culturebox
Mis à jour le 21/07/2013 à 14H43, publié le 15/07/2013 à 17H11
Philippe Wood dévoile la face cachée de la vie des comédiens intermittents du spectacle.

Philippe Wood dévoile la face cachée de la vie des comédiens intermittents du spectacle.

© DR

Castings truqués, agents manipulateurs, tournages éprouvants, difficultés à monter une pièce, peur de l'échec et obsession du « cachet », bienvenue dans le monde des comédiens intermittents du spectacle. Dans « Nouvelles par intermittence », inspiré d'histoires vécues plus ou moins romancées, Philippe Wood met en scène ces "survivants" de l'intermittence et nous montre l'envers du décor.

Phlippe Wood, ancien élève du prestigieux cours Florent, comédien et magicien intermittent du spectacle, a décidé de jouer cartes sur table. Dans « Nouvelles par intermittence », il nous livre un témoignage à la fois drôle et poignant sur le quotidien de ceux qui luttent jour après jour pour vivre de leur art.

Roulette

« Quel jeu de roulette ! Il n’y avait aucune différence entre un joueur de Casino et un acteur. La roue tourne et à tous les coups : "Rien ne va plus." Les comédiens étaient-ils d’éternels joueurs ? Des joueurs posant sur le tapis, devant la roulette, leur argent, leur état de nerfs et leur santé. » Un constat terrible, d'une grande lucidité, qui nous plonge d'emblée dans les affres de l'intermittence.
"Nouvelles par intermittence" : première de couverture

"Nouvelles par intermittence" : première de couverture

© DR
A travers un récit à « épisodes », l'auteur, dépassant le statut de simple témoin, porte un regard accusateur sur un milieu sans pitié où le comédien, tel un pion sur un échiquier, ne cesse d'être exploité par le système. Beaucoup d'appelés, peu d'élus, c'est la triste réalité du métier de comédien.

Obligé de participer à un casting de pub pour "faire ses heures", Jean Con, l'un des avatars de l'auteur, patiente avec d'autres "numéros" afin de jouer une sorte de diablotin. Rappelé après une bonne performance non pour le rôle mais pour donner la réplique à d'autres comédiens, il accepte d'être payé un salaire de misère pour rentrer dans les petits papiers de la personne en charge des auditions. Honteusement exploité, ne pouvant lui-même plus repasser un casting truqué d'entrée de jeu pour une histoire de gros sous, il repart la queue entre les jambes à la fin de la journée. Un jour comme un autre dans la vie de Jean... 

De galères en galères

Philippe Wood nous dévoile des personnages déboussolés, souvent dégoûtés par une injustice constante mais qui continuent de se battre et de croire en ce qu'ils aiment. Malgré les brimades et les frustrations quotidiennes dont ils sont victimes, ils se raccrochent à toutes les petites choses de la vie qui leur permettent de tenir. Grâce à un style d'écriture très visuel, le récit dépasse très vite l'anecdote et instaure une réelle complicité avec les différents personnages que nous ne cesserons de recroiser.
Philippe Wood et sa compagne Véronique Morelli dans leur spectacle "Le trésor de l'île ensorcellée ou la fabuleuse histoire de la grenouille qui fait pipi"

Philippe Wood et sa compagne Véronique Morelli dans leur spectacle "Le trésor de l'île ensorcellée ou la fabuleuse histoire de la grenouille qui fait pipi"

© Emilie Wood
Une belle humanité

Loin de composer un simple réquisitoire, le narrateur refuse l'emphase et expose des tranches de vie emplies d'humanité. Ses personnages ne sont pas relégués à de simples archétypes du comédien fauché. Il leur donne une véritable épaisseur, tisse les liens qui les unissent et nous permet de suivre leur évolution alors qu'une toile invisible semble se resserrer inéluctablement sur eux.

Exemple le plus probant, l'histoire de Nadir met en scène un jeune intermittent qui rencontre une personnalité influente. Entre fascination pour le charismatique personnage et désespoir de ne pas trouver de boulot, il se met à coucher avec cet homme mûr espérant être mis au courant des bons plans. Manipulé, il se retrouve au beau milieu d'une orgie avant de claquer la porte, pantalon baissé, la honte pour seul compagnon. Certes extrême, cette histoire porte néanmoins en elle une sorte de banalité quotidienne et nous montre avec brio l'escalade vers la déchéance morale.... 

Distanciation

La vraie force du livre réside dans sa capacité à trouver la bonne distance par rapport au vécu, par le biais de la dérision et la transformation de la matière première, le témoignage, en fiction. Sans une bonne dose d'humour noir, le récit sombrerait vite dans une suite de « sketchs » aux allures mortifères.
Affiche du one man show "avorté" de Philippe Wood au Point Virgule

Affiche du one man show "avorté" de Philippe Wood au Point Virgule

© Raphael Richard
Grâce à son sens de la dérision acquis en grande partie durant sa carrière de comédien et une grande liberté de ton, Philippe Wood donne à la cruelle réalité des allures de farce, comme lorsque l'inénarrable Jean Con balance un sac rempli de ses excréments au beau milieu de la cour de bourgeois influents. Loin de décrédibiliser le récit, cette acidité lui évite non seulement de basculer dans le pathos mais surtout de donner une rythmique à son œuvre.

Conte cruel

L'auteur ne nous livre pas une histoire ordinaire. Narrateur omniscient, il se plaît à conter les aventures extraordinaires de gens somme toute très ordinaires. Toujours surprenant, le récit ne cesse de naviguer entre plusieurs genres, épousant tour à tour l'univers du conte cruel ou de l'épopée, la forme d'un scénario ou d'un journal de bord, nous plongeant au cœur d'une pièce de théâtre ou encore d'un spectacle de Guignol.
Philippe Wood en pleine démonstration de magie

Philippe Wood en pleine démonstration de magie

© Emilie Wood
Mais cette foisonnante créativité, en parfait accord avec le milieu du spectacle, ne cherche aucunement à s'affranchir de la réalité. Elle nous permet au contraire de mieux appréhender ce monde si particulier, qui sous le verni du rêve cache sa vraie nature. Quoiqu'il arrive, comme le dit si bien Gabin à la fin de « French Cancan », « The show must go on ». Mais il n'est pas dit que tout le monde suive. Quand le navire coule, comment continuer à survivre ? La passion de la scène est une maîtresse bien exigeante pour les intermittents...

Lire les premières pages de "Nouvelles par intermittence" et commander le livre.

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