"Lettre à un paysan..." : le coup de gueule de Nicolino sur l'agriculture

Par @Culturebox
Mis à jour le 25/09/2015 à 19H24, publié le 25/09/2015 à 19H15
Fabrice Nicolino le 25 septembre 2015.

Fabrice Nicolino le 25 septembre 2015.

© JOEL SAGET / AFP

Blessé dans l'attentat contre Charlie Hebdo, le journaliste Fabrice Nicolino n'a rien perdu de sa pugnacité pour dénoncer une agriculture industrielle "diabolique" imposée par "une structure para-totalitaire", ni de son espoir d'un "sursaut démocratique" en faveur d'une agro-écologie salvatrice. Il publie "Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture" aux Echappés.

Sa "Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture" devait être publiée le 9 janvier. Deux jours avant, l'auteur, qui écrit depuis plusieurs années pour l'hebdomadaire satirique, était atteint de trois balles de kalachnikov et la missive était remisée dans un tiroir.

Une détermination intacte

Après huit mois de convalescence, l'ouvrage est enfin paru et, si certaines séquelles sont indélébiles, si le corps et l'esprit sont parfois "diminués", comme le reconnaît pudiquement Fabrice Nicolino, sa détermination reste intacte.
"Lettre à un paysan..." (Les Echappés) © Les Echappés

Ce courrier adressé à Raymond, paysan imaginaire né dans les années 20, n'est pas une ode nostalgique à un monde révolu, mais une charge virulente contre la "structure para-totalitaire qui gère le dossier agricole depuis 70 ans" et que connaît parfaitement ce journaliste passionné d'écologie, déjà auteur de plusieurs ouvrages sur l'industrie agro-alimentaire.

Syndicalistes de la FNSEA, scientifiques de l'Inra (Institut national de recherche agronomique), ingénieurs du génie rural, des eaux et des forêts (Igref), tous guidés par "une croyance générale dans le progrès technique", ont investi "tous les postes de direction, de contrôle, de pouvoir, de décision",  affirme-t-il. Ils l'ont fait "sans s'en rendre compte, avec les meilleures intentions du monde", ajoute-t-il. "Il n'y a pas de complot pour nous rendre malades ou  malheureux, c'est une conjonction d'intérêts".

Appel au sursaut

Certes, "la productivité a été dopée de façon stupéfiante", mais au prix d'un usage massif de pesticides et de manipulations génétiques, notamment dans le domaine de l'élevage où "la recherche systématique et délirante de la pureté de la race" soulève "de légitimes questions". "Pour eux c'est l'évidence, ils refusent l'idée qu'on puisse avoir un autre point de vue" et seule "une mobilisation spectaculaire de la société française"  permettra de "sortir de ce système diabolique", estime-t-il.
  
"Ce livre est un appel au sursaut. On ne vient pas à bout d'un système aussi enraciné en soufflant dessus", même si le vent a commencé à tourner. "Les goûts alimentaires de la population ont changé, c'est la clé de tout",  observe-t-il, prenant pour preuve l'essor des supermarchés bio. "Les Français ont envie de manger des produits de qualité, pas farcis de  pesticides, d'antibiotiques ou d'hormones" et demandent "une agriculture qui respecte enfin les sols, les eaux, la santé des humains et des organismes vivants". "Ce qui a été fait peut être défait", assure-t-il. "Il faut imaginer un plan de conversion de l'agriculture intensive, qui prendra peut-être une  génération. C'est à la fois beaucoup et peu."

Agro-écologie

Après avoir "ruiné une civilisation paysanne stable" et "vidé de manière totalement inconsidérée les campagnes", l'occasion se présente de "satisfaire d'autres intérêts que ceux qui ont été satisfaits depuis 70 ans". Il en est convaincu, l'agro-écologie rendra la France "plus équilibrée, avec des villes et villages complètement revivifiés, des gens au travail partout. On pourrait imaginer 4 ou 5 millions de personnes à la campagne, ce n'est pas complètement fou". 

Mais pas l'agro-écologie "dévoyée" du ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll, "même pas capable de lutter contre la ferme des 1.000 vaches",  l'exploitation bovine laitière géante construite dans la Somme, rappelle-t-il. Raymond, lui, ne verra sans doute pas son village se repeupler de sitôt, mais l'histoire lui a au moins donné raison. Le paysan aveyronnais qui l'a inspiré "s'est toujours méfié instinctivement des pesticides, il trouvait que c'était une manière d'empoisonner la terre et le monde".

"Cet homme qu'on moquait dans les années 60-70 parce qu'il avait l'air d'un imbécile qui ne voyait pas plus loin que le bout de son nez, apparaît sur la fin de sa vie comme un sage qui a su refuser une aventure extrêmement périlleuse pour tous", conclut Fabrice Nicolino.