Les Cahiers de l'Herne frayent un chemin vers Camus

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 03/10/2013 à 10H19, publié le 01/10/2013 à 17H28
Cahier Camus (Editions de l'Herne)

Cahier Camus (Editions de l'Herne)

© DR

Les éditions de L'Herne publient un cahier passionnant consacré à Camus, pour honorer le centenaire de sa naissance. Parmi les nombreuses publications et rééditions liées à cet anniversaire, Gallimard publie également trois volumes des correspondances de l'écrivain.

L'œuvre de Camus, avec la pluralité de ses genres et la diversité des sujets qu'elle aborde, traverse les générations et n'en finit pas d'être étudiée. La célébration du centenaire de sa naissance a encore stimulé cette insatiable curiosité. Parmi ces récentes publications, les éditions de l'Herne consacrent un cahier à ce romancier, qui était aussi philosophe, journaliste, dramaturge, homme engagé et ami fidèle.

Le cahier propose une lecture plurielle plutôt qu'une vision synthétique de son œuvre. Il donne à entendre la voix de Camus à travers la parole de ses compagnons de route, ses contemporains, le point de vue de critiques avertis et aussi la sienne propre, extraite de ses carnets ou de ses correspondances. "Camus n'offre jamais un gage de certitudes, mais le défi d'incertitudes à conquérir", souligne Raymond Gay-Crozier dans son introduction.

Cahier de bord d'une vie

Tous les documents, textes, témoignages, extraits, judicieusement juxtaposés, construisent une image d'un Camus complexe et paradoxal, d'une conscience toujours en éveil et d'un homme profondément passionné par l'humanité. Les extraits de ses carnets, par exemple, véritables laboratoires de l'écrivain, dévoilent ses incertitudes, ses questionnements, l'intimité de son être, qui ont fondé sa vie et sa pensée : "Une certaine somme d'années vécues misérablement suffisent à construire une sensibilité", dit-il, en 1935.

"Toute ma vie, dès qu'un être s'attachait à moi, j'ai tout fait pour qu'il recule. Il y a bien sûr l'incapacité où je suis de prendre des engagements, mon goût des êtres, de la multiplicité, mon pessimisme quant à moi. Mais peut-être n'étais-je pas aussi frivole que je le dis", confie-t-il. Camus, considéré comme un humaniste confie pourtant dans ses carnets en 1946 "Je n'ai rien contre l'humanisme, bien sûr. Je le trouve court, voilà tout.", se disant plus proche de la pensée grecque, "qui faisait sa part de tout".

Ceux qui l'ont bien connu racontent

L'écrivain algérien Mohamed Did décrit un Camus "de l'extérieur", celui qu'on croisait dans la rue ou aux terrasses des cafés, "méditerranéen expansif", "la plaisanterie facile" et l'autre Camus, celui des tête à tête, avant tout philosophe "toujours curieux de ce que vous pensiez".Il se souvient aussi d'un homme dansant silencieusement bras écartés sur les vestiges d'une construction romaine. "C'est une des plus belles images que je garde de Camus" dit Mohamed Dib, frappé par l'œuvre à la fois sensuelle et tragique du romancier.

Un homme qui cache derrière son sourire ironique un "état permanent d'amertume révoltée", souligne son ami Roger Martin du Gard, avec qui Camus entretient une correspondance assidue pendant près de 15 ans, et que publient les éditions Gallimard.

Joyaux inédits : les lettres à son instituteur

La plupart et textes des documents rassemblés ici sont déjà connus, quelques inédits cependant, jalonnent ce cahier, et notamment une interview de Mette Ivers, "Mi", son dernier grand amour, longtemps restée dans l'anonymat, ou des extraits de la correspondance de Camus avec son maître d'école, Louis Germain. Les lettres de l'ancien élève devenu grand écrivain commencent par "Cher Monsieur Germain", et le maître répond toujours par "Mon cher Petit". Touchantes lettres qui témoignent d'un respect mutuel et d'une reconnaissance sans faille de Camus pour cet homme qui a tant influencé le cours de sa vie.

Quand Camus reçoit le prix Nobel en 1957, il écrit à son instituteur : "J'ai laissé s'éteindre un peu le bruit qui m'a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler de tout mon cœur", dit-il, ajoutant que sa première pensée lorsqu'il a appris la nouvelle, a été pour son maître d'école, juste après sa mère. "Vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers", ajoute-t-il, avant de conclure en redisant à son maître toute sa reconnaissance.
 
Cartes de ses voyages, témoignages, lettres, analyses, extraits de son œuvre… Ce cahier, comme une malle à trésors, est une merveilleuse manière d'aller à la rencontre d'un grand homme. A travers la trajectoire d'une vie, faite de rencontres, à travers le fil d'une histoire inscrite dans son temps, ce recueil donne à comprendre la genèse et le développement d'une pensée, la beauté et la richesse d'une œuvre, celle d'un "infatigable semeur de questions".
 
Correspondances
 
Les éditions Gallimard publient également trois volumes des correspondances de Camus avec l'écrivain Louis Guilloux, le poète Francis Ponge et le romancier Roger Martin du Gard. Ces correspondances apportent chacune à sa manière un éclairage sur l'œuvre et la vie de Camus. Les lettres échangées avec Guilloux font une grande part au travail d'écrivain. La correspondance avec Roger Martin du Gard, son ainé, témoigne d'une fraternité réciproque, tous deux sont animés du même désir de justice, du même engagement.

La correspondance avec le jeune poète Francis Ponge est vive. Ponge provoque l'écrivain, mais il confesse : "il ne s'agit que de sympathie, et plus. D'un désir violent de vous connaître. De me frotter à votre esprit. Dans l'espoir (illusoire bien entendu, mais à cause de cela assez sauvage) de le posséder. (De faire l'amour avec lui) c.à.d. d'une certaine façon de me battre avec lui. De lui prendre ce qui m'est nécessaire pour continuer à vivre, et en même temps de me donner, livrer à lui. Mettons que mon esprit a de l'amour pour votre esprit." Voilà, tout est dit de ce que Camus provoqua et provoque encore aujourd'hui.

Cahier Camus, dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel-Courtille (Editions de L'Herne – 376 pages – 39 euros)

Extrait :
"EN ROUTE VERS L'AMERIQUE DU SUD EN PASSANT PAR L'AFRIQUE
6 juillet [1949]
Le jour se lève sur une mer d'acier, pleine d'écailles aveuglantes, et houleuses. Le ciel est blanc de brume et de chaleur, d'un éclat mort mais insoutenable, comme si le soleil s'était liquéfié et répandu dans l'épaisseur des nuages, sur toute l'étendue de la calotte céleste. A mesure que la journée avance, la chaleur croît dans l'air livide. Tout le long du jour, l'étrave débusque des nuées de poissons volants hors de leurs buissons vagues. A 7 heures du soir, la côte s'aperçoit, morne et lépreuse. Nous descendons à Dakar dans la nuit." (Extrait de Albert Camus, Carnets, OC, IV, P. 1011-1012 - Gallimard 2008)


CORRESPONDANCES
Albert Camus - Roger Martin du Gard, Correspondance (1944-1958) 
Édition de Claude Sicard (Gallimard – 272 pages – 18,50 euros)
Albert Camus Louis Guilloux, Correspondance (1945-1959) Édition d'Agnès Spiquel-Courdille (Gallimard – 256 pages – 18,50 euros)
Albert Camus Francis Ponge, Correspondance (1941-1957) Édition de Jean-Marie Gleize (Gallimard – 176 pages – 15,50 euros)
Correspondances de Camus (Gallimard)
Beaux livres, éditions limitées, coffrets...  A l'occasion du centenaire de sa naissance, les éditions Gallimard mettent à l'honneur l'œuvre d'Albert Camus avec de nombreuses autres parutions.