"Le plus et le moins" : les points cardinaux d'Erri de Luca, écrivain sensuel et engagé

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 25/05/2016 à 17H27, publié le 25/05/2016 à 17H24
Erri de Luca, "Le plus et le moins" (Gallimard)

Erri de Luca, "Le plus et le moins" (Gallimard)

© C Hélie / Gallimard

L'écrivain italien Erri de Luca publie "Le plus et le moins" (Gallimard), des textes courts dans lesquels il revient sur ce qui a construit sa vie. Pèle-mêle, ses racines napolitaines, l'usine, les montagnes escaladées, les textes sacrés, un chien, la Méditerranée, les combats gagnés, ceux à venir, les livres, les femmes, ses parents, sa vie sans enfant... Un recueil qui éclaire toute son oeuvre.

Le livre s'ouvre sur le récit d'un événement qui marque pour Erri de Luca simultanément ses débuts en écriture, et son entrée en résistance. Erri de Luca est alors écolier. Le maître demande à ses élèves d'inventer une fable, une histoire avec des animaux. Inspiré, l'enfant (il se prénomme alors "Henry", héritage d'une grand-mère américaine), se lance et ne s'arrête plus. "Ce fut un précipice d'écriture". Une révélation de l'écriture comme "un champ ouvert, une issue".

C'est cette même dissertation, mal accueillie parce que trop brillante (il a sûrement triché) qui signe aussi l'entrée d'Erri de Luca en résistance. "J'expérimentai pour la première fois l'incompétence des corps constitués", raconte-t-il. "A ce moment de friction entre ma vérité et la leur, se forma dans mon corps une noix de résistance opposée à la domination, qui par instinct abuse", et il leur rend grâce : "Aujourd'hui, je sais que, par leurs accusations, les pouvoirs peuvent rendre le plus grand honneur à celui qui écrit. Faire de l'écriture un corps de délit qui dérange leur discipline". Voilà posés les deux piliers. Ecriture et résistance.

La cartographie d'un écrivain

Le reste du livre se développe comme le vol d'un papillon, voletant d'un sujet à l'autre, et rassemble tout ce qui depuis près de 30 ans nourrit son œuvre. En vrac : le "ragù" de sa grand-mère (voir extrait), les vacances dans l'ile d'Ischia, où chaque année il passe ses étés, ("L'île était un champ sans fin pour un enfant, puis jeune garçon, noyé dans les réclusions domestiques"), les femmes avec un premier baiser ("Je sais depuis que le baiser est le sommet de l'intimité amoureuse. De là-haut, on peut descendre ensuite dans la bagarre heureuse des corps qui s'enlacent, qui s'accouplent. Mais le baiser est le sommet atteint, la parfaite ligne d'arrivée"), des étreintes ("Elle a ri entre mes bras, le sursaut le plus beau qu'un homme puisse contenir").

Bob Dylan ("Dylan sifflait le départ d'un train, en appelant dehors une génération vaste comme elle ne l'avait jamais été auparavant à l'échelle mondiale" ou encore "Il fallait Dylan pour me pousser hors  de chez moi au bas de l'escalier, pour me détacher de toute provenance et pour m'inscrire sur le livre ouvert à tous ceux de ma génération""), les livres ("J'ai été un enfant, puis un garçon à l'intérieur d'une chambre en papier. Mon père les achetait par kilos, ils étaient son ailleurs, la distance entre lui et les tomates et les fruits au sirop, produits de son travail. Il rentrait le soir, se mettait sans un fauteuil, étendu sous un livre. Ainsi il se trouvait en plein air"),  le courage ("Le courage pue la transpiration, le crachat le sang, l'insulte et la prière, l'égout et la fureur").

Le fils("Maintenant que j'ai vieilli, je peux croire que je n'ai été bon qu'à une seule chose pour eux, les avoir accompagnés vers la mort, tous les deux. A ceux qui m'ont mis au monde et qui m'ont donné ensuite bien plus encore, je n'ai rendu que le petit service d'une sentinelle près de leur lit"), Belgrade ("Naples, Belgrade et les villes sœurs de Guernica n'ont eu aucune dédicace d'hommes illustres. Alors leur deuil reste gravé dans les voix des femmes qui ont répété la rengaine de la sirène d'alarme"), l'amitié ("Dans ma vie, je me suis battu pour une égalité, pour une liberté, mais la fraternité ne peut se conquérir. C'est un don, elle vient à l'improviste, elle peut durer aussi le temps d'un demi-poulet. Mais elle existe, elle a existé, je l'ai goûtée"),

L'escalade ("Je pratique l'escalade et je sais qu'un sommet atteint exauce un désir autant qu'il l'épuise"), l'usine ("C'est à l'usine que j'apprendrais cette façon de rester debout. Pour exécuter un travail, au milieu des machineries dociles et violentes qui ne pardonnent pas la moindre légèreté"), la mère ("A présent, elle aussi fait partie de l'histoire. Dans ma cuisine, le soir, assis à notre table déserte, je mâche mon dîner les yeux dans mon assiette et j'avale les manques dont je suis composé").

On pourrait multiplier ainsi les citations piochées dans ce livre écrit pendant les années où Erri de Luca était plongé dans son affaire judiciaire. Un recueil composé de fragments, de vides et de pleins, de mots et de silences, inondé de lumière et de sensualité, et traversé aussi par des histoires courtes, nouvelles ou poèmes, déposés comme des petits cailloux blancs balisant le chemin de lecture. Une somme, qui dessine avec liberté la cartographie d'un homme et d'un écrivain. Passionnant.
Erri de Luca, couvertures
Le plus et le moins Erri de Luca, traduit de l'italien par Danièle Valin (Gallimard - Du Monde Entier - 196 pages - 14,50 euros)
A lire aussi :
Le Dernier voyage de Sindbad, Erri de Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin, Gallimard - Le manteau d'Arlequin- 64 pages - 8,50 euros)
Un pièce de théâtre écrite en 2002, qui qui met en scène les migrants, également publiée en mai 2016.
Le Cas du hasard, Escarmouches entre un écrivain et un biologiste, Erri de Luca, Paolo Sassone-Corsi, traduit de l’italien par Danièle Valin (Gallimard - Arcades - 104 pages -  9,50 euros)
Un recueil de letttres échangées entre deux amis pour poursuivre une conversation engagée lors d'un dîner. Dans cet échange, ils abordent toutes sortes de sujets, de l'ADN à Bethoven, en passant par Naples et le couple Curie...

Extrait :
"Le dimanche, nous allions déjeuner chez la mère de ma mère, nonna Emma. Depuis le vendredi soir, elle se relayait avec sa belle-fille Lillina, devant la toute petite flamme où mijotait le ragù, - rraù, en langue et palais locaux. Notre arrivée à midi dans le vestibule était accueillie par un alléluia de ragù droit dans le nez. Cette sauce était un applaudissement de stade debout après un but, c'était une étreinte, un saut et une cascade dans les narines. Je ne retrouverai jamais plus cet abordage au plus haut de mes sens, qui est pour moi dans une glande de l'odorat. A table, devant le ragù accompagné de grosses pâtes, j'étais assis bien sagement, mais intérieurement j'étais à genoux devant mon assiette.
Ce fut ma portion de manne, le pain des cieux, préparée par deux prêtresses des fourneaux, par leurs rites nocturnes. C'étaient des bouchées qui imposaient le silence. Mes yeux aussi se fermaient. Les fourchettes dans les assiettes recueillaient le fruit de la connaissance. La bouche pleine gazouillait un cantique. Je n'ai pas un tempérament mystique, mais ce peu qu'il m'a été donné d'avoir, je l'ai dégusté, je l'ai eu sur la langue tous les dimanches de mon enfance. Cette table de fête prend dans mon souvenir la forme d'un autel."