Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de Littérature, appelle à ne pas plier devant "un pouvoir totalitaire"

Par @Culturebox
Mis à jour le 08/10/2015 à 19H38, publié le 08/10/2015 à 16H50
Svetlana Alexievitch Prix Nobel de Littérature, le 8 octobre 2015.

Svetlana Alexievitch Prix Nobel de Littérature, le 8 octobre 2015.

© Tatyana Zenkovich / EPA / Newscom/MaxPPP

L'écrivaine bélarusse Svetlana Alexievitch, 67 ans, a déclaré jeudi éprouver une "grande joie" après avoir remporté le prix Nobel de Littérature et a appelé à "ne pas faire de concession devant un pouvoir totalitaire".

"Les autorités bélarusses prétendent que je n'existe pas"

"C'est une récompense non seulement pour moi, mais aussi pour notre culture, pour notre petit pays qui a toujours vécu comme entre des pressoirs", a déclaré cette voix dissidente d'un des derniers régimes autoritaires d'Europe.

"C'est difficile d'être une personne honnête actuellement, très difficile. Mais il ne faut pas faire de concessions devant un pouvoir totalitaire", a souligné l'écrivaine, née en URSS, sous Staline, et qui vit en partie à l'étranger en raison des ses relations difficiles avec le régime du président bélarusse Alexandre Loukachenko.

"Les autorités bélarusses prétendent que je n'existe pas, et le président bélarusse aussi", a-t-elle affirmé, précisant avoir reçu les félicitations du ministre russe de l'Information, mais pas celles des autorités de son pays.

"Jaime le monde russe (...) mais pas celui de Staline et Poutine"

"J'aime le monde russe, bon et humaniste, devant lequel tout le monde s'incline, celui du ballet et de la musique", a indiqué Mme Alexievitch, qui écrit en russe ses romans documentaires.

"Mais je n'aime pas celui de Béria, Staline, Poutine et Choïgou (le ministre russe de la Défense), cette Russie qui en arrive à 86% à se réjouir quand des gens meurent dans le Donbass (région rebelle prorusse de l'est de l'Ukraine, ndlr), à rire des Ukrainiens et à croire qu'on peut tout régler par la force", a-t-elle souligné..

Trois oeuvres de l'écrivain publiées cette semaine chez Actes Sud

"Je ne suis pas née dissidente", dit Svetlana Alexievitch, dans un entretien publié dans un livre reprenant l'essentiel de son oeuvre et paru mercredi en France. "Comme tous les écoliers soviétiques, je lisais la littérature autorisée, qui comprenait énormément de récits de guerre d'une tonalité beaucoup plus victorieuse et héroïque", raconte l'écrivain interrogée par le philosophe Michel Eltchaninoff.

Cet entretien accompagne trois des oeuvres majeures de Svetlana Alexievitch publiées dans un volume de la collection thesaurus chez Actes Sud. Il s'agit de trois stupéfiants "romans de voix" qui mêlent les témoignages les plus terribles et les plus intimes de deux tragédies du siècle soviétique : la deuxième guerre mondiale, racontée du point de vue des femmes qui l'ont vécue ("La guerre n'a pas un visage de femme") et de ceux qui n'étaient à l'époque que des enfants ("Derniers témoins") et la catastrophe nucléaire de Tchernobyl ("La supplication").

En s'attachant au quotidien, aux détails prosaïques qui font une vie, la romancière compose des polyphonies singulières loin de la doxa patriotique, héroïque et sacrificielle des livres lus pendant son enfance. Comme dans chacun de ses livres, elle restitue les émotions humaines dans toute leur complexité et donne à voir, derrière le miroir, la vaste fresque tragique du siècle soviétique.

Alexievitch dit vouloir "sculpter l'image d'une époque"

"Je ne cherche pas à produire un document mais à sculpter l'image d'une époque", explique l'écrivain dans son entretien. "C'est pourquoi je mets entre sept et dix ans pour rédiger chaque livre", dit-elle.

"Je ne suis pas journaliste. Je ne reste pas au niveau de l'information mais j'explore la vie des gens, ce qu'ils ont compris de l'existence", explique-t-elle encore. "Je ne fais pas non plus un travail d'historien, car tout commence pour moi à l'endroit même où se termine la tâche de l'historien : que se passe-t-il dans la tête des gens après la bataille de Stalingrad ou après l'explosion de Tchernobyl ? Je n'écris pas l'histoire des faits mais l'histoire des âmes", insiste-t-elle.

A noter qu'une pièce, "La fin de l'homme rouge et le temps du désenchantement" d'après Svetlana Alexievitch, sera jouée à Paris du 4 novembre au 7 décembre 2015 au Théâtre de l'Atalante.