La passion suspendue : entretiens inédits avec une Marguerite Duras mise à nu

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 07/02/2016 à 16H39, publié le 29/01/2013 à 17H52
Marguerite Duras

Marguerite Duras

© Hélène Bramberger/ Seuil

Des entretiens de Marguerite Duras avec une jeune journaliste italienne, Leopoldina Pallotta della Torre sont publiés pour la première fois en France aux éditions du Seuil. L'écriture, la passion, son enfance, la littérature, le cinéma … Duras se livre sans réserve. Passionnant.

Cette série d'entretiens avec Marguerite Duras, la jeune journaliste de la Republicca et de La Stampa a eu bien du mal à les obtenir. On est en 1987 et Leopoldina doit faire preuve d'une grande détermination : il lui faut appeler plusieurs fois, parlementer, négocier. C'est finalement l'intervention d'Inge Feltrinelli, une des éditrices italienne de Duras, qui lui ouvre enfin la porte de l'auteur de "L'amant", pour un premier rendez-vous. "Pendant tout le temps (trois heures, peut-être plus) que je restai chez elle, elle ne cessa de sortir d'un tiroir de gros bonbons à la menthe et ne se décida à m'en offrir un qu'à la fin.", raconte la journaliste en préambule.

Intimité complice

Le deuxième rendez-vous, elle l'achète avec un gros morceau de parmesan. Pendant deux ans, Leopoldina fait les allers-retours entre Milan et Paris pour rencontrer Marguerite Duras chez elle à Paris, rue Saint-Benoît. "De longs après-midi de bavardages et de conversations suivirent, dans une intimité complice, qui, avec le temps (inévitablement peut-être), s'établit entre deux femmes." Elle ne prend pas de note et retranscrit tout de mémoire une fois rentrée chez elle. "Un énorme travail".

Cette complicité donne à la conversation une tonalité différente des entretiens, nombreux, que l'écrivain a accordés tout au long de sa vie. On y découvre une Marguerite Duras dépouillée de ses tics, une Duras sincère (il semble), qui ne fait pas du "Duras".

En 1989, les entretiens sont publiés en Italie, jamais en France. Aucun éditeur ne s'y intéresse, "par chauvinisme" dit la journaliste italienne. René de Ceccaty, le traducteur de l'ouvrage, ayant appris l'existence de ces entretiens mène une enquête, en retrouve un exemplaire, recherche Leopoldina della Torre, la retrouve et se lance dans la traduction de cette longue "conversation parlée".

Les dessous d'une œuvre

"J'ai oublié tant de choses dans ma vie, tant de livres, de conversations, mais pas certaines histoires qu'elle nous racontait. ", dit Duras en parlant de sa mère, cette "extraordinaire conteuse". Et c'est peut-être ça qui fait de ces entretiens un merveilleux témoignage. Leopoldina Pallotta della Torre, en n'écrivant rien au moment où Duras lui parlait, a réussi à capturer l'essence même de sa pensée, cette pensée si singulière, où la vie se confond avec l'œuvre. Mots qui disent sur l'écriture, l'enfance, l'engagement politique, la littérature, le cinéma, la scène, et aussi les souffrances, la passion, la solitude, l'alcool.

Duras a la dent dure

On y retrouve aussi une Duras drôle et tranchante, qui n'épargne pas ses contemporains : les nouveaux philosophes des "jeunes gens provinciaux atteints de parisianisme et de snobisme de gauche", les auteurs du Nouveau roman, "trop intellectuels pour moi", Sollers "trop limité", Sartre "la raison du si regrettable retard culturel et politique de la France." …

Lire ces entretiens est à la fois touchant et passionnant, car ils donnent des clés pour comprendre un processus créatif, disent ce qui de la vie de Duras - les événements qui l'ont marquée mais aussi l'intimité profonde d'une femme - a forgé son œuvre. Une œuvre sensuelle et profonde, qu'on a très envie de relire une fois ces conversations entendues.

Marguerite Duras. La passion suspendue - Entretiens avec Leopoldina  Pallotta della Torre
Seuil - 190 pages - 17 euros
 
 
[ EXTRAIT ]
 
Le désir est une activité latente et en cela il ressemble à l'écriture : on désire comme on écrit, toujours. D'ailleurs quand je suis en passe d'écrire, je me sens plus envahie par l'écriture que quand je le fais vraiment. Entre désir et jouissance, il y a la même différence qu'entre le chaos primitif de l'écrit – total, illisible – et le résultat final de ce qui, sur la page, s'allège, s'éclaire. Le chaos est dans le désir. La jouissance n'est que cette infime part de ce que nous sommes parvenus à atteindre. Le reste, l'énormité de ce que nous désirons, reste là, perdu à jamais."

Leopoldina Pallotta della Torre et René de Ceccatty,  invités de "L'Humeur Vagabonde" / France Inter - 21 janvier 2013 Leopoldina Pallotta della Torre parle de sa rencontre avec Duras / Librairie Mollat