Interview : Lyonel Trouillot, directeur du festival Etonnants Voyageurs en Haïti

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 11/01/2012 à 16H32
Lyonel Trouillot durant la conférence de presse du festival Etonnants Voyageurs, le 10 janvier à Paris

Lyonel Trouillot durant la conférence de presse du festival Etonnants Voyageurs, le 10 janvier à Paris

© Stéphane Weber

Deux ans après le tremblement de terre ayant ravagé son pays, l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot revient sur ce drame à l’occasion de la présentation du festival international du livre Etonnants Voyageurs en Haïti.

L’écrivain haïtien Lyonel Trouillot est le co-directeur de la deuxième édition haïtienne du festival international du livre Etonnants Voyageurs, qui se déroulera du 1er au 4 février à Port-au-Prince. La première édition du festival aurait dû avoir lieu en janvier 2010. Mais le 12 janvier, l’apocalypse frappait la capitale d’Haïti sous la forme d’un séisme meurtrier, et le festival s’était finalement déroulé à Saint-Malo au mois de mai 2010. Cette année, Etonnants Voyageurs aura lieu dans un Port-au-Prince bien loin d’avoir effacé les stigmates du tremblement de terre. Lyonel Trouillot, finaliste du prix Goncourt et lauréat du Grand prix du roman métis 2011 pour son ouvrage « La Belle amour humaine » (Actes Sud) nous parle de cette manifestation.

Pouvez-vous nous présenter l’édition haïtienne du festival Etonnants Voyageurs ?
Lyonel Trouillot : Ce festival se fait vraiment sur une base égalitaire avec une implication de l’Etat haïtien et de l’Etat français, et de deux associations qui travaillent ensemble dans un sentiment de fraternité, et un souci de bien faire les choses en fonction des besoins d’Haïti. Pour nous Haïtiens et écrivains haïtiens, il est extrêmement important que les auteurs et la presse du monde sachent que la littérature haïtienne ne se réduit pas aux deux ou trois auteurs qu’on connaît à l’étranger. En Haïti nous produisons du texte en français et en créole. Avoir ce festival c’est une façon d’attirer l’attention des lecteurs que sont les auteurs et les journalistes étrangers qui viennent sur la vitalité de la littérature haïtienne.
Ce qui est aussi fondamental, d’un point de vue politique, c’est qu’Haïti est une société fondée sur l’inégalité. Dans cette société, il y a ceux qui ont accès aux biens et services culturels, et ceux qui n’y ont pas accès. Avoir ce festival, aller dans les écoles de province comme on va le faire, c’est contribuer à amener une petite part de biens et de services culturels aux populations qui en ont besoin. Pour nous c’est important d’amener le savoir et la connexion avec le monde littéraire aux jeunes Haïtiens qui ont envie d’écrire. Nous orientons délibéremment le festival dans cette direction-là : amener du texte, un espace de discussion aux Haïtiens qui ont envie d’écrire.
Enfin, l’enjeu c’est que l’on ne se construit pas tout seul. Il faut se construire dans le dialogue avec l’autre dans la mesure où ce dialogue se fait sur une base d’égalité. C’est le risque pris par le festival Etonnants Voyageurs dans sa version originale de Saint-Malo et dans tous ceux qui ont parlé de la « littérature monde ».

Deux ans après le séisme, quel est votre sentiment sur la situation actuelle en Haïti ?
Lyonel Trouillot : Sur le plan institutionnel, concernant l’Etat haïtien et la communauté internationale, il ne s’est rien passé. Il y a eu des mensonges, à peine 50 % des décombres déblayés, pratiquement aucune reconstruction, des luttes d’influence entre les Etats « amis », et un renforcement de la dépendance, ce que nous Haïtiens appelons l’ONGisation du pays. Aujourd’hui il y a en Haïti autant de politiques publiques qu’il y a d’organisations non gouvernementales. De ce côté-là il s’est passé le pire. Le pire, ce n’est pas le séisme, c’est la gestion sur le plan institutionnel par l’Etat haïtien et par la communauté internationale.
Ceci dit il n’y a pas que cela. Il y a aussi la vitalité d’une société qui ne veut pas mourir. En terme de reconstruction, on assiste à une reconstruction des débats nationaux. Dans les villes de province, il y a des associations de jeunes et de paysans qui se mettent en place, nous avons également un nouveau discours revendicatif plus élaboré que celui qui avait amené des dérives totalitaires auparavant. Nous assistons aussi à un mouvement de retour de la part des Haïtiens de l’étranger, certains venant s’installer dans leur municipalité d’origine.
Beaucoup de choses vont dans le bon sens mais je persiste à dire que sur le plan institutionnel c’est la catastrophe.

Selon vous, qui êtes écrivain, en quoi la culture est-elle importante pour participer au processus de recomposition de la nation haïtienne ?
Lyonel Trouillot : C’est déjà témoigner de la vitalité de l’écriture comme pratique existant en Haïti. Cela aide aussi les gens à avoir confiance en eux-mêmes. C’est un pays qui a quand même vécu une sorte d’installation du malheur. La dépendance étant renforcée, aujourd’hui il a des doutes qui s’installent chez les jeunes Haïtiens. Qu’ils puissent voir que les écrivains haïtiens sont respectés, qu’ils sont connus, qu’ils produisent des œuvres valables, cela contribue à leur redonner une certaine confiance. D’un autre côté, cela favorise le débat, et nous avons besoin de discuter. On ne peut pas rester dans cette éternelle logique du « il n’y a qu’à ». Nous avons des prétendus experts internationaux qui nous disent cela, on a parfois des politiques haïtiens qui se laissent prendre au jeu, alors que l’urgence est de discuter.
Les drames humains ne sont pas que des drames qui viennent de la nature, ce sont surtout des drames qui sont dus aux systèmes sociaux. Qu’on en discute par le biais de la littérature ou par d’autres biais c’est essentiel. En ce sens-là la culture a une certaine valeur au-delà des réussites individuelles qui ne sont pour moi que des aspects secondaires.