Il y a 80 ans, les nazis brûlaient les livres des grands intellectuels allemands

Par @Culturebox
Mis à jour le 07/05/2013 à 10H26, publié le 07/05/2013 à 10H15
Cyclistes et passants contemplant la plaque commémorative sur le lieu où des milliers de livres de grands intellectuels allemands furent brûlés au soir du 10 mai 1933, à Berlin (8/5/2008)

Cyclistes et passants contemplant la plaque commémorative sur le lieu où des milliers de livres de grands intellectuels allemands furent brûlés au soir du 10 mai 1933, à Berlin (8/5/2008)

Le 10 mai 1933, les ouvrages des plus grandes figures intellectuelles germanophones du XXe siècle partaient en fumée dans toute l'Allemagne. Adolf Hitler était au pouvoir depuis moins de quatre mois. Ces autodafés marquaient la "décapitation intellectuelle" du pays.

À Berlin, une plaque de métal incrustée dans le pavé de la Place Bebel rappelle cette sinistre date pour l'humanité, qui en préfigurait hélas de bien pires. Le vers prémonitoire de l'écrivain Heinrich Heine (1797-1856) interpelle les passants. "Là où l'on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes."

20.000 livres brûlés à Berlin
Sur cette place, face à l'une des plus prestigieuses facultés allemandes, l'Université Humboldt, 20.000 livres furent brûlés le 10 mai 1933. Ce soir-là, vers 23h, des ouvrages de Sigmund Freud, Heinrich Mann, Karl Marx, Kurt Tucholsky, entre autres, y furent réduits en cendres.

Le souvenir de cet autodafé de livres, qui se répéta dans 20 autres villes du pays, est rappelé par une plaque de verre. Elle permet de distinguer, en sous-sol, une bibliothèque aux rayonnages vides. Une oeuvre en forme de symbole de l'artiste israélien Micha Ullman (né en 1939). C'est bien avec l'intention de détruire le coeur du "pays des poètes et des penseurs" que les étudiants nazis ont agi.

"Environ 400 auteurs sont partis en flammes, parmi lesquels la 'crème de la crème' de la communauté littéraire, scientifique et intellectuelle de la République de Weimar", le régime en place après la Première guerre mondiale, explique à l'AFP Irmela von der Lühe, professeure de littérature à l'Université libre de Berlin. Ce fut "la décapitation intellectuelle de l'Allemagne", selon l'expression de la sociologue Helge Pross (1927-1984).

Un feu scénarisé comme "un rituel"
L'action fut minutieusement mise en scène, comme "un rituel", poursuit Irmela von der Lühe. "On a allumé des feux, les livres ont été apportés sur des carrioles accompagnés par des roulements de tambour. (...) Des phrases (les mêmes dans tout le pays) ont été prononcées avant qu'ils ne soient jetés au feu."
Images d'archives (en allemand) sur la mise à feu des livres à Berlin et le discours de Joseph Goebbels, le 10 mai 1933
À Berlin, le ministre de l'Éducation du peuple et de la Propagande, Joseph Goebbels (1897-1945) lance ce soir-là : "Le siècle de l'intellectualisme juif poussé à l'extrême est révolu et la révolution allemande a rouvert la voie à l'être allemand."

Ces autodafés sont, en effet, l'aboutissement d'une "action contre l'esprit non allemand" orchestrée par des étudiants. Dans un article publié à Bonn le 8 mai 1933, ils résument ainsi leur combat : "Nous nous battons pour la pureté de notre culture." L'action est perçue comme le prolongement d'une journée de boycott des magasins juifs qui s'est tenue le 1er avril.

Ce soir-là, la plupart des auteurs sont déjà en exil
Nombre des auteurs visés cette nuit-là ont déjà fui l'Allemagne, poussés vers l'exil après l'accession d'Adolf Hitler (1889-1945) à la chancellerie, le 30 janvier 1933. Les autodafés de livres ont toutefois "suscité une incroyable terreur parmi ceux qui s'étaient déjà installés à Paris, Vienne, Prague ou en Suisse", souligne Irmela von der Lühe : "À partir de ce moment-là, plus personne ne se fait d'illusions."

Cinq ans plus tard, c'est le tour des synagogues
Un peu plus de cinq ans plus tard, ce sont les synagogues qui brûleront au cours de la "Nuit de Cristal", du 9 au 10 novembre 1938. Avant la solution finale. "Le vers de Heinrich Heine était déjà dans la tête de tous ces auteurs" de livres brûlés, explique la chercheuse.

Erich Kästner (1899-1974), père d'"Émile et les détectives", choisira de rester en Allemagne, entamant une "émigration intérieure", cette résistance passive des intellectuels qu'il décrira ainsi : "On est un cadavre vivant." D'autres commettront un geste extrême, comme Stefan Zweig, qui se suicidera en février 1942 dans son exil brésilien.

Des scientifiques, des architectes, des professeurs d'université, "toute l'excellence scientifique qui a apporté à l'Allemagne d'avant 1933 tant de Prix Nobel", selon l'historien Werner Tress, prendront la fuite après ces autodafés. "Depuis, elle n'est jamais parvenue à retrouver le rang qui était le sien avant 1933", selon ce chercheur du Centre d'études judéo-européennes de Potsdam (est).