Frantz Fanon, histoire d'un engagement

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 06/12/2011 à 16H04
Frantz Fanon, auteur d'une oeuvre fulgurante

Frantz Fanon, auteur d'une oeuvre fulgurante

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Mort il y a cinquante ans, le 6 décembre 1961, le psychiatre martiniquais, auteur de "Peau noire, masques blancs" et des "Damnés de la terre", entre autres, a marqué l’histoire de la décolonisation par son oeuvre fulgurante. Dans un ouvrage consacré à Aimé Césaire et Frantz Fanon, le socio-anthropologue Pierre Bouvier revient sur les itinéraires complexes des deux écrivains. Entretien.

Déjà auteur d’une biographie de Fanon (Frantz Fanon, Editions Universitaires [Coll. Les Justes], Paris, 1971), et de nombreux articles sur les deux hommes, Pierre Bouvier est professeur émérite des universités Paris X-Nanterre et chercheur au Laboratoire d’anthropologie des institutions et des organisations sociales (IIAC/CNRS/EHESS). Il est également artiste plasticien. Son livre « Aimé Césaire, Frantz Fanon, Portraits de décolonisés » (Editions Les Belles Lettres, Paris, 2010), extrêmement documenté, retrace de manière passionnante les itinéraires croisés des deux figures emblématiques de la Martinique.

- Dans votre ouvrage vous constatez qu’on célèbre volontiers Césaire alors que Fanon est plutôt ignoré. Pourquoi cette situation ?
- Pierre Bouvier : Cette situation vient du fait que Césaire s’est impliqué dans la vie politique française, ayant été député et maire pendant une très longue période, alors que Fanon avait décidé de se rendre en Algérie. Le fait que Fanon ait rencontré des travailleurs immigrés maghrébins lorsqu’il exerçait à Lyon comme médecin psychiatre a beaucoup joué sur sa perception d’un autre contexte de la colonisation. C’était celui du département français d’Algérie et de la situation en France des travailleurs algériens qui ne parlaient pas français, étaient musulmans, seuls et subissaient d’une façon très violente la situation coloniale. Cela a été un élément déclencheur lorsque Fanon a eu la proposition d’un poste à Blida en Algérie. A partir de là, Fanon n’était plus vraiment dans le débat hexagonal.
De plus Fanon a vu le déclenchement de l’insurrection algérienne, et a pris parti pour les Algériens en lutte pour leur indépendance en rejoignant le Front de libération nationale. Evidemment, pour les autorités françaises cette position n’était pas acceptable. Il avait donc rompu le lien qui le rattachait à la « mère patrie ». Ceci explique le fait que l’on ait pas parlé de lui, même en Martinique où beaucoup de gens n’ont pas compris pourquoi il était parti en Algérie, pensant qu’il aurait dû s’impliquer comme Césaire dans les problèmes locaux.

- C’est quand même paradoxal parce que Césaire est l’auteur d’un pamphlet très virulent contre l’Occident, le « Discours sur le colonialisme »…
- C’est vrai et d’ailleurs Fanon le cite abondamment. On peut évoquer aussi la violence de la pièce « Et les chiens se taisaient » de Césaire. Il était donc très dissident et radical mais en même temps il a assumé des responsabilités en pensant qu’elles lui permettraient d’améliorer le sort de ses concitoyens martiniquais et antillais. Il a eu une implication dans le dispositif étatique et gouvernemental en considérant que l’on pouvait faire quelque chose. C’était certes un pari limité, lui-même l’a d’ailleurs reconnu en disant que les Martiniquais étaient plutôt des Français entièrement à part que des Français à part entière, et ceci l’a souvent conduit à critiquer le gouvernement. Il se réclamait par ailleurs d’une identité martiniquaise spécifique.

- Vous écrivez que Césaire et Fanon sont les devanciers du processus postcolonial. Que voulez-vous dire par là ?
- Césaire et Fanon étaient des citoyens français mais en même temps ils étaient reliés à une histoire antérieure tragique, celle de la traite et de l’esclavage. Une situation très ambivalente que l’on retrouve quelque part dans celle des personnes de deuxième et troisième génération qui proviennent en général des pays d’Afrique anciennement colonisés par la France, et qui vivent difficilement la possibilité de s’insérer. Le processus est postcolonial dans le sens où ces personnes peuvent se référer à ce que disait Fanon sur la situation qui prévalait dans les ex-colonies, et à Césaire qui mentionnait la difficulté de se positionner compte tenu d’une identification ambivalente du fait des processus historiques qui ont affecté ces populations.

- Selon vous, existe-t-il encore aujourd’hui une pertinence idéologique de ces deux auteurs ?
- Oui, dans le sens où l’on constate qu’il existe des groupes d’artistes, de peintres, de musiciens… qui s’inspirent et se réfèrent particulièrement à Césaire dont les travaux sont peut-être plus accessibles que ceux de Fanon. C’est vrai qu’il y a toujours eu une prééminence de Césaire. Cependant, en ce qui concerne Fanon, on voit que ses écrits ré-émergent et on peut réévaluer la spécificité de son œuvre comme idéologue, psychologue et psychanalyste, avec tous les éléments liés à la situation postcoloniale.

- Dans votre livre vous évoquez les mouvements sociaux qui ont traversé les Antilles. Quelle est actuellement votre perception de la situation, en référence à Césaire et Fanon justement ?
- Ce qui est un peu étonnant, c’est que je n’ai pas vu de référence explicite à Fanon, à Césaire un peu plus peut-être, dans ces mouvements, dont le LKP (Alliance contre la « profitation » de Guadeloupe, ndlr). A priori, pourtant, le LKP aurait pu reprendre certains thèmes de Fanon. Je crois que ces mouvements souhaitaient avoir une démarche spécifique, et d’ailleurs ils ne se réfèrent pas non plus aux auteurs de l’orthodoxie de gauche, socialisante ou marxiste. Il y a une volonté d’affirmer quelque chose de particulier qui tient à la situation antillaise en général, sans forcément prendre des maîtres à penser qui auraient été des fils conducteurs pour leur lutte. Toutefois je trouve qu’en filigrane on voit dans leur démarche les réflexions de Césaire sur la situation antillaise et celles de Fanon sur le postcolonial.
 

"Aimé Césaire, Frantz Fanon, Portraits de décolonisés" Pierre Bouvier (Editions Les Belles Lettres, Paris, 2010)