"Cendrars en toutes lettres" : les coulisses d'une légende

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 04/04/2013 à 12H19, publié le 02/04/2013 à 17H33
Blaise Cendrars en 1961 à Paris

Blaise Cendrars en 1961 à Paris

© STAFF / AFP

L'année 2013 ne célèbre aucun anniversaire le concernant et pourtant, hasard de calendrier, l'édition s'empare de Blaise Cendrars, avec l'entrée dans la Pléiade de l'écrivain en mai prochain et le lancement aujourd'hui par les Editions Zoé, de "Cendrars en toutes lettres", une collection de ses correspondances.

Il y a un peu plus d'un an, la maison d'édition suisse Zoé reçoit le manuscrit de la correspondance de Blaise Cendrars avec Robert Guiette, jeune intellectuel belge, pour qui Cendrars représente "l'esprit nouveau en poésie". L'éditeur rencontre Miriam Cendrars, qui accepte la publication de cette correspondance, à condition de ne pas être isolée. De là nait l'idée d'une collection, qui rassemblerait des correspondances de l'écrivain, rééditions ou publications d'inédits.

Les coulisses d'une légende

En 1912, Frédéric Louis Sauser, qui a déjà publié sous les pseudonymes de Freddy Sausey, Jack Lee ou Diogène s'invente un nom, "Blaise Cendrars". Il n'aura de cesse, toute sa vie, de construire un personnage, une légende, revendiquée comme "l'un des traits caractéristiques du génie" et inscrite dans la chair même de son œuvre littéraire, dont les quatre romans écrits après la seconde guerre mondiale forment une tétralogie de ses mémoires. "L'Homme foudroyé" (1945) " "La Main coupée" (1946), "Bourlinguer"(1948) et "Le Lotissement du ciel" (1949). "Je crois à ce que j’écris, je ne crois pas à ce qui m’entoure et dans quoi je trempe ma plume pour écrire.", écrit Cendrars, plus attaché au sens de son histoire qu'aux faits, ou à leur exactitude.
Portrait de Blaise Cendrars à Paris, au milieu des années 30, qui donne à voir cette "gueule" dont prlait souvent Miller.

Portrait de Blaise Cendrars à Paris, au milieu des années 30, qui donne à voir cette "gueule" dont prlait souvent Miller.

Et c'est d'ailleurs sous le nom d"Œuvres autobiographiques complètes" que Cendrars entre à la Pléiade en mai prochain. "La collection "Cendrars en toutes lettres" offre une autre vision de Cendrars, inscrite celle-là dans le réel de l'écrivain, complémentaire de l'œuvre autobiographique publiée dans la Pléiade", explique Marlyse Pietri, fondatrice des Editions Zoé. "Lire et comprendre ces lettres ne relève pas de l'indiscrétion, mais du désir de découvrir en profondeur la vocation et l'accomplissement d'un écrivain créateur de son monde", souligne Miriam Cendrars en avant-propos de ces correspondances.

Correspondance Miller/Cendrars : deux hommes "dans leur vrai monde"

Quand Cendrars et Henry Miller se rencontrent en 1934, Cendrars est célèbre, Miller ne l'est pas, mais ils ont en commun une certaine idée de la littérature et de la vie. Cendrars a bourlingué, Miller a vite abandonné ses études et vagabondé dans son pays (il a même été cow-boy en Californie). Cendrars est lui aussi sur la côte est américaine en 1912, et les deux hommes imaginent une rencontre qui n'a jamais eu lieu. Ils se rencontrent plus tard, en 1934. Cendrars reçoit "Tropique du cancer", le lit et décide d'aller directement voir son auteur. Bouleversé par cette rencontre, "peut-être le plus beau moment de ma vie", écrit Miller le soir même à Anaïs Nin, sa compagne. L'émotion est telle qu'il avoue être parti sans dire au revoir. Cendrars devient celui qui l'introduit dans la famille des "grands écrivains".
Henry Miller à Big Sur, chez lui en Californie en 1950, avec le volume "Dan Yack" de Cendrars sur son bureau

Henry Miller à Big Sur, chez lui en Californie en 1950, avec le volume "Dan Yack" de Cendrars sur son bureau

© Karl Bissinger
La correspondance entre les deux hommes commence, et dure jusqu'à la fin de la vie de Cendrars. Elle accompagne le parcours de Miller, de la publication de "Tropique du cancer" en France en 1934 - quelques jours avant leur rencontre-  à 1961, trois semaines après la mort de Cendrars, date à laquelle le livre de Miller, interdit pendant 25 ans aux Etats-Unis, y est enfin publié. De son côté, Cendrars mijote ses "récits autobiographiques", qu'il commencera à publier après la guerre. "Grâce à cette correspondance, il nous est permis de découvrir  – depuis les coulisses – les cheminements personnels et poétiques de ce tandem exceptionnel. On y observe deux hommes dans leurs vrais mondes", souligne Jay Bochner dans son introduction. Des "échos" : lettres, documents iconographiques viennent enrichir et éclairer cette correspondance.
Lettre rédigée le 20 avril 1948 à l'encre rouge sur l'un des nombreux papier à en-tête que Miller "empruntait" à ses amis peintres. Il faisait aussi imprimer son papier à lettre en utilisant différentes typographies pour son adresse, ici un tableau de Emil White, daté de 1946.

Lettre rédigée le 20 avril 1948 à l'encre rouge sur l'un des nombreux papier à en-tête que Miller "empruntait" à ses amis peintres. Il faisait aussi imprimer son papier à lettre en utilisant différentes typographies pour son adresse, ici un tableau de Emil White, daté de 1946.

© The Estate of Henry Miller
Les éditions Zoé publieront chaque année deux ouvrages des correspondances de Cendrars. Les deux prochains seront consacrés aux lettres échangées par l'écrivain avec son frère entre 1905 et 1960, et à sa correspondance avec Raymone, sa deuxième femme. Cendrars a entretenu de nombreuses relations épistolaires tout au long de sa vie. Le Fonds des archives de  Cendrars est conservé à la Bibliothèque Nationale suisse à Berne.


Blaise Cendrars – Henry Miller Correspondance 1934-1959 "Je travaille à pic pour descendre en profondeur"
Lettres présentées par Christine Le Quellec et Jay Bochner / Traduction des lettres de Henry Miller par Miriam Cendrars
Editions Zoé – 352 pages – 27,50 Euros

Blaise Cendrars – Robert Guiette Lettres 1920-1959. "Ne m'appelez plus…maître"
Lettres présentées par Michèle Touret
Editions Zoé – 192 pages – 19 Euros

A paraître le 15 mai :
Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes Tome I
Édition sous la direction de Claude Leroy avec la collaboration de Michèle Touret - Bibliothèque de la Pléiade, n° 589 - 1088 pages

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes, Tome II
Édition sous la direction de Claude Leroy avec la collaboration de Jean-Carlo Flückiger, Christine Le Quellec Cottier - Bibliothèque de la Pléiade, n° 590 - 1184 pages

J'ai saigné, Blaise Cendrars, dans la collection Mini Zoé, consacrée à la litérature suisse.