Burroughs et Ginsberg réédités : plongée dans l'univers de la beat generation

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 21/11/2012 à 18H34
 

 

© Culturebox avec SIPA et AFP

Une fournée de textes pour se replonger dans l'esprit de la "Beat Generation" : les éditions Christian Bourgois rééditent cet automne des textes de Ginsberg (Journaux et Poèmes) et de Burroughs ("L'ombre d'une chance", un court récit halluciné).

Dans "L'ombre d'une chance", Burroughs narre l'histoire du capitaine Mission : cet aventurier libertaire du XVIIIe siècle a installé à Madagascar une colonie baptisée "Liberatatie", régie par un ensemble de lois dont une qui interdit de tuer le lémurien, animal sacré pour les indigènes, sous peine d'exclusion de la colonie, voire de la peine de mort (par ailleurs interdite pour tout autre motif). Ce personnage, qui traversait déjà plusieurs œuvres de Burroughs ("Le havre des Saints" ou "Les cités de la nuit écarlate") incarne la liberté et la volonté de changer le monde.

Ce roman, publié en 1991, embarque le lecteur bien au-delà des péripéties d'un aventurier du XVIIIe siècle. Entre le roman d'aventure à la manière de Defoe, le conte philosophique, la poésie hallucinée ou le manifeste politique, ce court récit propose une utopie qui remet en cause l'ordre établi, la domination sans partage des hommes, la religion sous sa forme dogmatique - la figure du Christ est bien égratignée - et prône la liberté et l'harmonie avec la nature.

Dans ce texte commencé comme un roman d'aventures, Burrouhs élabore une philosophie de la liberté qui prend la forme d'une cosmogonie singulière et poétique, où vivent êtres-racines ou êtres-verts se nourrissant par photosynthèse, homme-plantes, homme-anguille-électriques hermaphrodites…

Expérimentations, voyages et poésie : une vie dédiée à l'art

Les éditions Bourgois publient également les journaux en poche (collection Titres) et un recueil de poèmes en grand format d'Allen Ginsberg, autre figure tutélaire de la "Beat Generation". Journal, 1952-1962 est un récit des errances, des rencontres, les expériences et expérimentations, en forme de fragments, de ce fondateur de la "Beat Generation". Des extraits de carnets de voyages, des brouillons, des ébauches de poèmes, à l'époque Ginsberg n'a encore pas publié, ce journal propose une plongée dans la genèse de son œuvre.

"Sur une vaste surface de marbre où un homme a 2,5 cm de haut à l'envers...", Journaux indiens, p. 229

"Sur une vaste surface de marbre où un homme a 2,5 cm de haut à l'envers...", Journaux indiens, p. 229

© Extrait de "Journaux indiens", Allen Ginsberg, (Christian Bourgois)

Les "journaux indiens" ont été rédigés lors du séjour qu'il y fait entre 1962 avec son ami poète Peter Orlovsky, Ces "notes de carnets, esquisses fragments de rêve pensées nocturnes, rêveries d'après-midi, clichés Kodak optiques et verbaux…" ont été retravaillées pendant 5 ans avant publication, intégrant dessins et photographies. On y découvre une manière d'être au monde, la quête d'une conscience à travers le voyage – l'exploration active de la culture indienne, autant dans sa réalité (scènes de rue, bains dans le Gange, conversations avec les mendiants, ganja, descriptions des fumeries d'opium…) que son mysticisme, voyage dont l'ultime objet est l'introspection, un désir de guide spirituel, le puisement d'une inspiration dans la vie.

Dessin d'Allen Ginsberg

Dessin d'Allen Ginsberg

© Extrait de Journaux indiens, Allen Ginsberg (Christian Bourgois)
La réédition en grand format des poèmes de Ginsberg

L'œuvre poétique dans un seul volume, dans les deux langues, les éditions Christian Bourgois ont fait le choix de rassembler toute l'œuvre poétique d'Allen Ginsberg, publiés jusqu'ici séparément et épuisés. Ils sont proposés dans un ordre chronologique, de "Reality sandwiches" à "Planet News", poèmes écrits entre 1961 et 1967 lors de ses voyages, "Plutonium ode" ou "Le linceul blanc", où Ginsberg chante la rue, l'amour, le sexe, les rêves.

Lecture exaltante que cette immersion dans un mouvement en gestation, et la possibilité d'entrevoir l'élaboration d'une pensée, à travers la vie, rendue visible par les textes et les images consignés dans ces journaux, de lire les correspondances, les amitiés, les ponts entre des hommes, artistes liés par une même vision, la même soif de liberté et le désir de changer le monde.

Poèmes, Allen Ginsberg, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Yves Le Pellec et Françoise Bourbon (Christian Bourgois, Edition compacte), 978 pages, 28 euros

Journal 1952-1962, Allen Ginsberg, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Yves Le Pellec (Christian Bourgois, Collections Titres), 468 pages, 10 euros

Journaux Indiens, Allen Ginsberg, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Philippe Mikriammos (Christian Bourgois, Collections Titres), 363 pages, 10 euros

L'ombre d'une chance, William Burroughs, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sylvie Durastanti (Christian Bourgois, Collections Titres), 89 pages, 7 euros

Une exposition au  Reality Sandwiches au Centre Pompidou-Metz est prévue au printemps prochain, qui rendra compte de l'oeuvre du poète Allen Ginsberg.

[ EXTRAIT / L'ombre d'une chance, William  Burroughs]

"Le silence s'abattit comme un liceul destiné à tomber en poussière sitôt que Mission bougerait. A présent, une petite brise agitait les fougères et les frondaisons de la baie, amenant sur sa figure un souffle de Panique. de petites pattes fantômes couraient sur son échine, hérsissant ses poils sur sa nuque, au point même où le centre de la mort s'embrase quand un mortel succombe.
Le capitaine Mission ne redoutait pas la Panique, la soudaine et intolérable conviction que tout est vivant. Il était lui-même l'un des émissaires de la Panique, du savoir que l'homme redoute par-dessus tout : la vérité de son origine. Elle est si proche. Il suffit d'effacer les mots et de regarder. Sans devoir se frayer un chemin à la machette, il avança dans la verte pénombre, entre les fougères géantes et les plantes rampantes et il s'arrêta au bord d'une clairière. Durant un instant, tout parut figé, ouisun buisson, une pierre, une souche bougèrenet, tandis qu'apparaissaient une bande de lémuriens-chats à queue annelée qui s'agitaient en tous sesn, leurs queues oscillant au-dessus de leurs têtes. puis ils s'éclipsèrent, entrainant avec eux l'espace où ils se trouvaient."

[ EXTRAIT / Journaux indiens, Allen Ginsberg ]

"Et assis dans l'herbe derrière le bloc de la boutique de ganja-liqueur de pays (odeur comme de l'alcool & trempez vos doigts, à la chandelle, regardez la flamme bleue étendre son halo sur les doigts brûlants) – le jeune Swami à la longue barbe avec le gosse chargé du parapluie qui lui a huilé les cheveux & massé les pieds – "Japa Krishna Nam" chantait doucement le vieil Akose – Japa Rama Krishna" –  s'élevant vers de silencieuses notes légères, ondulant dans l'obscurité – les dormeurs Indiens maintenant assis pour nous regarder nous asseoir & fumer & chanter –"