"A nous la France !" : trois questions à Rokhaya Diallo

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 19/04/2012 à 14H25
Rokhaya Diallo

Rokhaya Diallo

© Voltajazz / Brigitte Sombié

L’éditorialiste et militante antiraciste Rokhaya Diallo publie « A nous la France ! », un plaidoyer pour la diversité et le pluralisme.

Le titre de votre livre, « A nous la France ! », évoque un peu une logique de conquête ou d’appropriation. C’est l’idée de ce projet ?

Ce n’est pas une idée de conquête car je considère que l’on a pas à conquérir un pays qui est déjà le nôtre, mais c’est l’idée de montrer que c’est un pays qui appartient à tout le monde, alors qu’aujourd’hui il n’est qu’aux mains d’une minorité. Ce "nous" est beaucoup plus large que celui qui habituellement s’exprime au nom de la France.

La France est un pays qui décline sur les plans démographique, idéologique, et en termes de poids politique dans le monde. Elle continue à recruter ses élites dans les mêmes environnements, donc il y a une reproduction sociale qui alimente ce déclin. Et la France peine énormément à reconnaître les personnes qui sont issus des minorités ethno-raciales, les femmes et les gens qui sont plus jeunes. Elle se prive donc de ressources importantes qui pourraient alimenter un nouveau souffle. Cela incite aussi ces gens à partir à l’étranger pour tenter leur chance et obtenir une reconnaissance plus juste.

Vous n’êtes pas un peu dure quand vous dites que la France est en état « d’endogamie culturelle » ?

Je pense qu’on est dur lorsqu’on est exigeant. Aujourd’hui, la culture légitime n’est que la culture des dominants. Nous sommes dans un pays qui reconnaît très peu les productions culturelles qui émanent des quartiers populaires et des mouvements urbains, qu’ils soient plastiques, musicaux, etc. Le cinéma français est une grande famille, au sens premier du terme. Le nombre « d’enfants de… » qui sont réalisateurs et comédiens montrent qu’il y a des dynasties qui tiennent la culture française. C’est malheureux mais les élites culturelles se reproduisent entre elles, contrairement à ce qui peut se passer dans d’autres pays.

Vous écrivez que la machine républicaine s’est enrayée. Il y a donc un déficit démocratique ?

Je crois que le déficit démocratique existe de fait. On a aboli les privilèges il y a 223 ans, mais pour autant on se rend compte que l’ancien régime a été supplanté par une nouvelle forme d’aristocratie qui se transmet les privilèges de génération en génération et qui a remplacé les titres de noblesse par les diplômes des grandes écoles. Mais finalement c’est toujours la même caste qui dirige la France, et qui refuse de reconnaître les autres personnes qui composent le territoire national. Nous ne sommes pas du tout en accord avec les principes qui sont déclarés par la Constitution et par tous les textes fondamentaux des libertés publiques. La citoyenneté n’est pas exercée de manière égale et équivalente pour tous les citoyens français.

Par ailleurs on vit dans un pays où les plus de 60 ans sont largement représentés dans les sphères de pouvoir. Ils ne constituent que 10% de la population, et pourtant ils représentent la moitié de l’Assemblée nationale.

Les parlementaires de moins de 40 ans ne sont aujourd’hui que 4%, ce qui est ridicule et incroyable dans un pays comme le nôtre. On vit dans une gérontocratie. Il y a aussi une surreprésentation des hommes qui est problématique. Sur le plan de la représentation des femmes en politique, la France est classée au 65ème rang mondial, après l’Angola, le Bangladesh et l’Irak, et très loin derrière un pays comme le Rwanda qui est un pionnier en la matière.


 "A nous la France !" de Rokhaya Diallo (éditions Michel Lafon) 222 pages, 16,95 euros