Corée du Nord : et la littérature dans tout ça ?

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 20/12/2011 à 10H16
La télévision nord-coréenne annonçant la mort de Kim Jong-Il

La télévision nord-coréenne annonçant la mort de Kim Jong-Il

© AFP - NHK

L’universitaire et éditeur Patrick Maurus, qui se rend régulièrement à Pyongyang, a notamment traduit le premier roman nord-coréen publié en Europe (en 2011 chez Actes Sud), « Des Amis » de Baek Nam-Ryong. Retour sur un évènement éditorial, à un moment où le pays change de dirigeant.

Où en est aujourd’hui la Corée du Nord, alors que son dirigeant, Kim Jong-Il, vient de mourir ?

En deux ans, l’évolution a été colossale, en dépit du discours ambiant en Occident qui voudraient que tous les Coréens du Nord soient irradiés ou morts de faim. Le pays a décollé. Il y a encore deux ans, on constatait des coupures de courant, les cheminées d’usines ne fumaient plus, les hôtels étaient vides. Aujourd’hui, la machine est repartie. Il n’y a plus de coupures, les cheminées fument. A Pyongyang, on voit surgir des gratte-ciel, on trouve partout des immeubles en cours de ravalement. Les hôtels sont pleins.

Vous avez mis dix ans pour pouvoir publier en France le livre « Des Amis ». Cette publication, il y a quelques mois, est-elle le fait du hasard ?

Rien ne relève du hasard en Corée du Nord. La publication de ce roman en France est évidemment une marque d’ouverture.

Que dit Baek Nam-Ryong sur la société nord-coréenne ?

Même si le livre date de 1988, c’est le baromètre exact de ce qu’on peut dire ou faire aujourd’hui en Corée du Nord. A l’époque, il traduisait une nouvelle approche politique, pas propre à la littérature: c’était un poisson-pilote servant à provoquer la réaction des milieux conservateurs, dans le cadre d’une lutte de tendance au sein du Parti.

C’est donc un livre de propagande…

Oui. Mais il faut bien comprendre qu’en Corée du Nord, la propagande officielle et la tradition confucianiste se rejoignent à 90 %: l’écrivain a vocation à apporter un enseignement. La gratuité de l’acte culturel n’existe pas. Il s’agit là d’un élément culturel que l’on trouve presque dans les mêmes termes en Corée du Sud.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce livre qui raconte l’histoire de la séparation d’un couple ? En d’autres termes, en quoi est-ce un ouvrage littéraire ?

Quand je le traduisais et quand j’en parlais autour de moi, j’ai observé qu’il se passait exactement la même chose que dans le livre : les gens avec qui j’en discutais s’identifiaient à l’histoire et se mettaient à parler de cas de divorces dans leur entourage. Irrémédiablement, chacun se posait la question : « et moi, j’en suis où, dans mon couple » ?

Le problème que ce livre aborde, c’est celui du divorce. Mais le divorce étant un problème social en Corée du Nord, « Les Amis » s’intéresse aux problèmes de société. Il pose des questions. Il est la preuve que la littérature nord-coréenne a de l’épaisseur. Il permet d’aller au-delà des lieux communs sur ce pays. Personnellement, je voudrais fournir du matériel pour en sortir. Précision intéressante : je n’ai pas encore les chiffres mais il paraît que ce roman se vend très bien en France.

Qu’en est-il des autres écrivains nord-coréens ?

Dans les décennies passées, ils exaltaient la gloire du régime et l’héroïsme militaire. Aujourd’hui, on se situe dans une tendance réaliste-confucianiste. Mais à côté de Baek Nam-Ryong, on trouve quelqu’un comme Hong Sok-Jung, issu d’une dynastie d’écrivains, qui se situe davantage dans la tradition coréenne. Il est aussi l’auteur de « Hwang Jin-I » (du nom d’une courtisane du XVIe siècle), un roman érotique remarquablement écrit. Mais pour les Français, je dirais plutôt que c’est un roman gentiment érotique !