"Skandalon", nouvel album de Julie Maroh, l'inspiratrice de Kechiche

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 25/09/2013 à 17H20
Skandalon, Julie Maroh (Glénat) Planche intérieure

Skandalon, Julie Maroh (Glénat) Planche intérieure

© Julie Maroh (Glénat)

Son précédent album, "Le bleu est une couleur chaude", avait inspiré à Kechiche "La vie d'Adèle". Julie Maroh publie "Skandalon", un nouveau roman graphique dérangeant qui met en scène une icône rock, Tazane, démon provocateur aspiré dans une spirale de violence qu'il ne contrôle plus. Un conte mythologique des temps modernes.

L'histoire : Tazane est une rock star  adulée par le public. Arrogant, égoïste et de plus en plus violent, il multiplie les provocations, se laisse absorber par la violence, repousse les limites, de plus en plus loin, de plus en plus fort, de plus en plus mal, jusqu'au dérapage…

Tazane, "anagramme phonétique de Satan" est un personnage de mythe. "Je le voulais grec", explique Julie Marot, qui lui a dessiné une silhouette "un peu antique" et une personnalité qui sert la tragédie qu'elle voulait raconter. Tazane est une idole : "Ils adhèrent sans réfléchir à tout ce que je dis et fais. Je peux me faire passer pour un martyr, un guerrier, un destructeur ou un sage. Mon discours a tout pouvoir", dit Tazane, troublé par cet effet miroir et aspiré dans un gouffre d'angoisses qui le poussent à commettre les actes les plus vils. "Je crois que tu as laissé ton humanité dans la loge", lui dit une fille membre du groupe.
Skandalon, planche (2) © Julie Maroh / Glénat
Figure d'identification, Tazane excite la fascination des foules pour le scandale. Tazane est un être à la fois maléfique et sacrificiel, "Le scandale abolit la distance qu'il y a entre la collectivité et l'idole, et en altère sa sacralisation… Mais l'idole reste sacrée de par la purification qu'amène son sacrifice", explique Julie Marot.

Modèle transgressif

Skandalon est un mythe moderne, où le héros est une star de rock, à "fort pourvoir d'identification" pour la jeunesse. "On y a tous cru au message qu'on véhiculait, Tazane. Nous étions soudés là-dedans. On voulait que les gens se passionnent, se questionnent sur leurs émotions et sortent des conventions. Pour moi c'était un acte politique. La musique c'est une médiation qui est positive. Les gens reprenaient en chœur tes paroles et tout le monde se sentait fort." Explique un des membres du groupe, effaré par les débordements de Tazane.

Dans  un texte en postface de son roman graphique, l'auteur explicite son point de vue sur les mythes et leurs vertus. Elle montre surtout très bien par le dessin comment cet homme fait corps avec la foule, comme s'il en était l'incarnation, et sa grande solitude, personnage perdu au milieu d'un espace sans countours, couleur unie, seul face à ses démons.
Skandalon, planche intérieure

© Julie Maroh/Glénat
Ce deuxième album de Julie Marot questionne sur les limites entre le bien et le mal, sur les règles imposées par la société pour maintenir l'ordre et la transgression des interdits. La jeune auteur explore "cette zone de tension entre l'intime et le collectif", un sujet qui la captive et qu'elle dit vouloir creuser dans son prochain album. Le traitement graphique pictural, tranché, sert avec force cette histoire brutale. 

"Le bleu est une couleur chaude", son premier album, a inspiré Abdellatif Kechiche pour "La vie d'Adèle", sacré palme d'or à Cannes en 2013. L'auteur n'avait pas été invitée à partager cette consécration à Cannes mais n'en avait pas ressenti d'amertume, comme elle l'avait exprimé à l'époque sur son blog.  "Skandalon" a muri pendant plusieurs années avant de voir le jour. Julie Marot l'a achevé au cours d'une résidence à la Maison des Auteurs d'Angoulême
Skandalon, couverture © Julie Maroh/Glénat
Skandalon Julie Maroh (Glénat/Hors collection – 152 pages – 18.50 euros)