Manga : voyage exquis avec "Les rêveries d'un gourmet solitaire" de Taniguchi

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 18/05/2016 à 16H48
Les rêveries d'un gourmet solitaire, Taniguchi & Kusumi (Casterman, écritures)

Les rêveries d'un gourmet solitaire, Taniguchi & Kusumi (Casterman, écritures)

© Taniguchi

Quel bonheur de retrouver le gourmet solitaire, 10 ans après la publication du premier opus. Avec "Les rêveries d'un gourmet solitaire" de Jiro Taniguchi (Casterman, écritures), on reprend ce plaisant voyage dans le Japon d'aujourd'hui, à travers sa cuisine riche et variée.

On avait découvert "Le gourmet solitaire" en 2005, (publié chez Casterman et réédité en 2013). On le retrouve, ce personnage solitaire, discret, curieux et gourmet donc, qui sillonne le pays pour son travail, et en profite pour pousser les portes des restaurants et gargotes qu'il trouve sur son chemin.

En forme de nouvelles graphiques et gastronomiques, les aventures se succèdent, nous invitant pour chacune d'entre elles à découvrir des mets de la cuisine japonaise, un chapitre par repas. Oden en soupe à Aoba-Yokochô,  nouilles chinoises froides et râmen à Higashi-Ôi, Chazuke à Shimo-Renkaku…

"Les allumettes de concombre retiennent l'été dans leur parfum"

Toujours poussé par un "petit creux", le héros s'attable chaque fois avec gourmandise, prend un soin quasi maniaque à choisir ce qu'il va déguster. Il est toujours prêt à faire de nouvelles découvertes et commente chacune d'elles. On partage ses enthousiasmes : "C'est une mine d'or un restaurant pareil (…) Je me sens pousser des ailes" plus loin,  "Ces œufs de morille brillent comme une pierre précieuse", ou encore, "Les allumettes de concombre retiennent l'été dans leur parfum"…
Les rêveries d'un gourmet solitaire page 11
On assiste aussi à ses déceptions ("La vache… C'est du coriace ! Jamais vu du calamar séché aussi dur"), et on l'accompagne aussi dans ses interrogations (Est-ce que cela va être bon, aurais-je assez, ou au contraire est-ce que je pourrai finir mon plat ? Au Japon quand on se rend dans un restaurant on est comme invité donc il est de bon ton de finir son assiette). On en apprend beaucoup sur les traditions culinaires du Japon, et sur celles qui ont été importées, mais aussi sur les us et coutumes du pays.

L'homme voyage seul, mais dans les salles de restaurant il croise des hommes, des femmes, des familles et échange aussi avec les propriétaires des établissements. A travers la cuisine "Les rêveries d'un gourmet solitaire" est aussi un voyage dans le Japon d'aujourd'hui.
"Les rêveries du gourmet solitaire", page 12

Les plats se succèdent, comme les paysages, tantôt urbains, tantôt ruraux, grandes villes, petites villes, petites rues dans les grandes villes… On s'attable souvent dans des gargotes qui ne paient pas de mine, mais aussi dans le restaurant universitaire de la prestigieuse fac de Tokyo.

"J'étais redevenu enfant et mon père mort était là"

Masayuki Kusumi (le scénariste) et Jirô Taniguchi déploient si bien en textes et en images cette exploration qu'on en a l'eau à la bouche. Les dessins noir et blanc tramés, quasi documentaires, si précis, des plats et des décors, font de ce manga un délice, qui embarque le lecteur dans une aventure toute simple, faite de petits riens qui font le bonheur de l'existence, avec une infinie délicatesse.

Aux détours de ses explorations culinaires, on découvre un peu plus la personnalité du gourmet solitaire. Epris de justice il prend la défense d'un employé maltraité par son patron... Plus tard il se laisse aller à la mélancolie dans un restaurant péruvien qui lui rappelle Sayuki, une femme qu'il a connue autrefois et perdue de vue. Plus loin encore, ses rêves livrent des détails sur sa vie : "Cette nuit-là dans mon rêve, j'étais sur la dune "Dos de cheval"... J'étais redevenu enfant, et mon père mort était là".
Le Gourmet solitaire, page 17
Il faut déguster cet exquis manga tranquillement, au rythme du gourmet, et se laisser guider par le bout du nez  jusqu'à la surprise du dernier épisode, un clin d'œil à… Paris, où notre gourmet choisit de déguster dans la capitale française un couscous dans un "troquet algérien"…
Le gourmet solitaire, couvertures (Casterman, écritures)
Les rêveries d'un gourmet solitaire, Jirô Taniguchi et Masayuki Kusumi, traduit du japonais par Patrick Honnoré (Casterman, écritures – 144 pages en noir et blanc – 16,95 euros).
Le Gourmet solitaire, les éditions Casterman ont réédité dans le même format le premier opus de ce beau roman graphique.