"Le rapport de Brodeck" avec la puissance sidérante du dessin de Larcenet

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 28/04/2015 à 16H40
"Le rapport de Brodeck" (Dargaud) Manu Larcenet

"Le rapport de Brodeck" (Dargaud) Manu Larcenet

© Dargaud

Avec "Le rapport de Brodeck" (Dargaud), Manu Larcenet s'est emparé avec son grand talent du roman de Philippe Claudel, publié chez Stock en 2007. Un roman graphique d'une rare puissance.

L'histoire : fin de la guerre. Brodeck revient de déportation. Dans son village un homme est tué. L'homme, c'est "der anderer", l'autre, l'étranger, dans la langue de cette région frontalière avec l'Allemagne. Tous les hommes du village ont participé à l'assassinat. C'est "l'Ereigniës", "l'événement".

L'anderer fait peur : non seulement il est étranger, mais en plus il dessine, prend des notes. Avec "Ses airs de fouine et ses yeux qui traînent partout", il inquiète, son regard dérange, renvoie comme un miroir les hommes du village à ce qu'ils sont, à leur lâcheté pendant la guerre. "C'est insupportable de se voir ainsi, nu et honteusement vrai, dans le regard d'un étranger". Les hommes ont peur de ce qu'il pourrait "dire qui on est pour pouvoir le raconter là d'où il vient".

"Le rapport de Brodeck", Larcenet © Larcenet / Dargaud

Brodeck vit à l'écart du village, avec sa femme Emélia et sa fille. Quand il  arrive ce jour-là pour chercher du beurre, l'événement vient d'avoir lieu et les hommes ont encore "la tête emplie de sauvagerie", "le sang au cerveau". Ils demandent à Brodeck d'écrire l'histoire, l'histoire comme ils veulent qu'elle soit racontée. "Tu seras le scribe", lui disent-ils. "On ne te demande pas un roman, Brodeck ! Tu diras les choses, c'est tout, comme pour un de tes rapports" ajoute l'un d'eux. "Il faut que ceux qui liront ton rapport comprennent et pardonnent."

Brodeck se met à écrire à la première personne. Mais son récit déborde largement de celui commandé par les hommes du village. Ce long monologue est l'histoire de "ce fatras, ce chaos" qu'est sa vie : son enfance,  son amour pour sa femme Emilia, sa vie au village, Diodème, l'instituteur, l'horreur des camps, son amitié avec l'anderer, et aussi les événements qui vont conduire au crime collectif.

Barbelés "Rapport de Brodeck"

© Larcenet / Dargaud

"De Rembrandt à Kirchner"

Cette histoire, Philippe Claudel l'avait racontée dans son roman, publié en 2007 et couronné du Prix Goncourt des Lycéens. Cette fois l'histoire est mise en images par Larcenet, qui donne à voir avec cet album une nouvelle couleur à sa palette déjà très large d'auteur BD. Une couleur qui s'exprime en Noir et Blanc.

"Les planches ont parfois l’aspect abrupt de bois gravés, d’autres fois la finesse d’eaux-fortes et de pointes sèches. On va de Rembrandt à Kirchner, et la violence des noirs peut aussi laisser apparaître des contrastes pleins de douceur et de sensibilité", dit Philippe Claudel.

Des planches entières sans un mot. Les dessins de Manu Larcenet, expriment avec une puissance sidérante la rudesse du climat, la dureté des hommes, leurs gueules burinées dessinées comme des paysages, les silences, les sous-entendus, les mauvaises consciences, la lourdeur de l'atmosphère, la noirceur des sentiments, mais aussi la belle nature, les oiseaux, la animaux de la ferme …

"Le rapport de Brodeck" Manu Larcenet (Dargaud)

© Larcenet / Dargaud

L'auteur de "Blast" réussit brillamment sa première adaptation littéraire, qu'il a dessinée comme une vision. Une vision qui imprime la rétine du lecteur, et dont la violence, celle de la peur de l'autre, pénètre le cœur. Un roman graphique hautement utile. On attend le tome 2 avec impatience.

"Le rapport de Brodeck -Tome 1 - L'autre" Manu Larcenet, d'après l'oeuvre de Philippe Claudel (Dargaud - 160 pages - 22,50 €)