"La Loterie" : une nouvelle effrayante de Shirley Jackson adaptée en BD par Miles Hyman

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 12/09/2016 à 15H13
"La Loterie", détail page 23 (Casterman) © Miles Hyman

"La loterie" de Miles Hyman est une adaptation très réussie d'une nouvelle écrite par sa grand-mère et publiée en 1948 dans le New Yorker. L'histoire d'une journée de début d'été en apparence banale… L'une des BD de la rentrée 2016 à ne pas rater.

L'histoire : dans un village de Nouvelle Angleterre, comme dans toutes les villes de la région, chaque année au mois de juin se déroule une loterie. Ce matin-là, comme chaque 27 juin, chacun se prépare à l'événement. Les villageois, du plus jeune au plus âgé, se réunissent et procèdent au tirage au sort. De quel rituel s'agit-il ? Que gagne (ou perd ?) celui qui est désigné par la main du hasard ?  L'ambiance est tendue. On dit que dans certains villages, la tradition, ancestrale ("Loterie en juin, abondance de grains"), serait en passe d'être abandonnée. Les commentaires vont bon train….
"La Loterie", page 48

"La Loterie", page 48

© Miles Hyman

"A quoi bon changer les choses maintenant ?"

Il faut attendre les dernières planches de cette magnifique bande dessinée pour que soit dévoilés les motifs et l'issue de cette effarante "loterie". "La loterie" est une adaptation d'une nouvelle écrite par la grand-mère de Miles Hyman, Shirley Jackson, publiée en mai 1948 dans le New Yorker.
"La Loterie", page 85

"La Loterie", page 85

© Miles Hyman
"A quoi bon changer les choses maintenant ? Ça n'aurait aucun sens …", c'est ce que déclare M. Joe Summers, le propriétaire de l'entreprise de charbon local, qui dirige la loterie. Même si elle est totalement onirique (à ranger du côté des cauchemars), l'histoire évoque une Amérique archaïque, figée dans ses principes.

L'horreur dans le banal

Miles Hyman a choisi d'adapter cette nouvelle dans un rythme très lent. Il installe le lecteur dans une ambiance, dans un décor, dans la banalité du quotidien. C'est le début de l'été. L'histoire commence au point du jour, dans l'ombre d'une maison où l'on découpe les petits papiers qui serviront à la loterie. Puis le jour se lève, le village se réveille, baigné d'une douce lumière. Un homme coupe du bois, une femme surveille son garçon qui joue dans une petite charrette. Plus loin, une autre femme dans sa cuisine désertée, plie son tablier avant d'aller prendre un bain. Le maïs commence à pousser, le linge sèche dans le vent. Les enfants ramassent des pierres, profitant des premiers jours de vacances…
"La Loterie", détail page 35

"La Loterie", détail page 35

© Miles Hyman
Tout a l'air paisible, normal. Et pourtant la lourdeur de l'atmosphère suinte des cases, les visages sont fermés, les sourcils froncés. Dans une  économie de mots, une construction cinématographique, et des planches composées comme des tableaux entre Edward Hopper et Grant Wood, "La loterie" version BD est magnifique, et retranscrit parfaitement l'ambiance de cette nouvelle devenue un classique de la littérature américaine, écrite par la grand-mère de l'auteur, "d'une traite, un beau matin de juin 1948".
"La Loterie", détail page 150

"La Loterie", détail page 150

© Miles Hyman

Le scandale

L'histoire, passionnante, de cette nouvelle et de ses conséquences, est racontée à la fin de la BD. La publication de sa nouvelle dans le New Yorker fit scandale et lui valut pendant des mois un afflux de courriers indignés. De nombreux lecteurs pensaient en effet que cette fiction était inspirée de faits réels. "Le désarroi qui émane des innombrables lettres adressées à ma grand-mère constitue une sorte de cliché pris sur le vif de l'état d'esprit américain- celui d'une toute nouvelle puissance qui, à peine remise de l'apocalypse de la Seconde Guerre mondiale, se trouve déjà empêtrée dans une longue guerre froide", analyse Miles Hyman.

Une des perles de cette rentrée BD.
Couverture de "La Loterie" (Casterman)

"La Loterie", Miles Hyman d'après Shirley Jackson, traduit de l'anglais par Juliette Hyman (Casterman – 160 pages couleur – 23 euros – En librairie le 14 septembre 2016)