L'Etranger d'Albert Camus illustré par Munoz : le choix "BD" de la libraire !

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 23/05/2012 à 17H36
L'Etranger d'ALert Camus, illustré par Munoz : le choix de Marie Rameau

L'Etranger d'ALert Camus, illustré par Munoz : le choix de Marie Rameau

© Ed Futuropolis et Gallimard

Quand on est libraire, généraliste ou spécialisé, on est souvent confronté à des clients qui cherchent des feuilles de papier-machine, des stylos ou des agendas. Il faut alors expliquer qu'il serait plus efficace de pousser la porte d'une papeterie. On ne va pas chez l'ophtalmologiste pour soigner une rage de dent. Bien. Et lorsque vous êtes libraire spécialisé en bande-dessinée, certaines personnes vous demandent où est-ce qu'ils pourraient trouver des "vrais livres". C'est une appellation barbare extrêmement fréquente. Le débat pourrait être long sur ce fantasme de "vrai livre" et donc de "faux livre".

L'ouvrage que je viens vous présenter aujourd'hui se trouvera peut-être à la frontière entre le vrai et le faux pour certain. A l'évocation de L'Etranger de Albert Camus, les littéraires se pâment. Si je dis José Munoz, les bédéphiles avertis se mettent à saliver. Les Editions Futuropolis et Gallimard viennent de publier le texte intégral du premier, illustré par le second, nous offrant la chance de ré-apprécier une "vraie grande oeuvre".

L'histoire de ce roman publié en 1942 se déroule en Algérie française. Le narrateur/protagoniste, Meursault, vient d'apprendre la mort de sa mère dans un asile proche d'Alger. Après l'enterrement, il rencontre Marie sur la plage et se crée une relation entre eux. Des rendez-vous, des passages d'une vie, des faits. On découvre les gens qui vivent autour de cet homme observateur, placé là comme il aurait pu l'être partout ailleurs, au hasard.

On rencontre le vieux Salamano et son chien plein de croutes, on croise Raymond, le gonze à propos de qui courent des rumeurs bien peu glorieuses. Et puis, vient cette chaude journée de pique nique où tout bascule. Il y a ces intrigants qui en veulent à Raymond suite à une histoire de soeur qu'il aurait rudoyée. Il y a le revolver dans la poche de Meursault, le couteau brandi par cet arabe. Les coups de feu et la mort, le malheur qui choque une fois, puis frappe quatre détonations de plus, pour qu'on soit bien sur de sa présence. Puis le procès.

L'Etranger

L'Etranger

© Ed Futuropolis et Gallimard


Au fil des pages, le regard neutre, presque déshumanisé que Meursault porte sur le monde qui l'entoure et sur lui-même imprime le récit d'une tonalité singulière. L'absurde de la situation, l'absurde d'être son propre spectateur, l'absurde de notre condition d'être humain victime et bourreau de nos semblables. Cette absurdité est érigée en philosophie dans cette oeuvre majeure de la littérature. La beauté de la présente édition est de nous donner à (re)lire et à voir cette oeuvre somptueusement accompagnée par le dessin de Munoz, tout en ombres et lumières.

La fusion est parfaite. Dans ces illustrations, le visage de Meursault est tout aussi réel que suggéré, de façon à ne pas déranger l'imaginaire du lecteur. Les décors et paysages apportent une richesse et une réalité à ces rues d'Alger écrasées de soleil, caressées de contrastes. La force de Camus coule littéralement dans l'encre de Munoz. On appréhende sous un jour nouveau une oeuvre que beaucoup d'entre nous ont vécue comme une obligation scolaire, alors qu'on leur soumettait un bijou absolu.

Alors. Comme on ne trouve que de la BD dans ma librairie et que l'on trouve donc cet Etranger là, parmi de nombreuses adaptations littéraires et autres romans graphiques... comme on trouve de l'Art à lire dans les pages qui siègent partout sur les tables et étagères de la boutique, qui peut soutenir que je ne vends pas de "vrais livres" ? Et si toutefois on me répond que oui, mais qu'un vrai livre c'est d'abord une oeuvre littéraire, je dirai à mon tour que chez les généralistes on trouve aussi à foison des romans aussi peu littéraires qu'un rouleau de papier toilette peut l'être. Un livre, c'est un plaisir personnel. C'est un rapport entre une histoire, un essai, un point de vue et un individu lecteur. Je vous assure. Je vends des livres. Je suis libraire.

L'Etranger, d'Albert Camus illustré par José Munoz, Ed. Futuropolis et Gallimard, 22€.

Marie Rameau - Librairie Bulles de Salon - 45 rue Carnot 92300 Levallois-Perret

Marie Rameau - Librairie Bulles de Salon - 45 rue Carnot 92300 Levallois-Perret

© DR