INTERVIEW. Mathieu Sapin avec "Gérard, cinq ans dans les pattes de Depardieu"

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 18/03/2017 à 12H00, publié le 15/03/2017 à 18H49
Mathieu Sapin dans son atelier parisien, avec un dessin de "Gérard"

Mathieu Sapin dans son atelier parisien, avec un dessin de "Gérard"

© Laurence Houot / Culturebox

Après une immersion dans la rédaction du journal Libération, puis à l'Élysée, le dessinateur reporteur Mathieu Sapin s'est attaqué à une autre institution française : Gérard Depardieu. Résultat : un album aussi hilarant qu'émouvant, qui propose un regard inédit sur ce monument national. "Cinq ans dans les pattes de Depardieu", ce n'est pas rien. Rencontre avec cet aventurier de la BD documentaire.

L'album s'ouvre avec une double page. Mathieu Sapin, petit bonhomme discret, entre dans une maison somptueuse, remplie d'œuvres d'art. Gérard Depardieu, en caleçon, est au téléphone. Il parle volaille. Le décor est posé.
"Gérard, dans les pattes de Depardieu", pages 10 et 11

"Gérard, dans les pattes de Depardieu", pages 10 et 11

© Mathieu Sapin
Juste avant, dans un prologue, une scène dans un cimetière. Mathieu Sapin y est missionné par une équipe de cinéma pour faire parler Gérard Depardieu de la mort, "de sa propre mort, de la mort de ses proches..."

C'est sur ce tournage que Mathieu Sapin a rencontré Gérard Depardieu en 2012. L'idée était de faire un documentaire sur l'acteur dans les pas de Dumas en Azerbaïdjan. Mathieu Sapin avait été invité à donner la réplique. 10 jours de tournage pendant lesquels le dessinateur découvre un Gérard Depardieu ni tout à fait le même, ni tout à fait différent de l'image qu'il s'en faisait.
C'est à ce moment-là que naît l'idée de faire une BD. Mathieu Sapin réussit à convaincre Gérard Depardieu. Le dessinateur est alors autorisé à être dans ses pattes autant qu'il le souhaite, chez lui à Paris, mais aussi lors de ses déplacements ou de ses tournages…

Résultat : un album aussi drôle que touchant, qui donne l'impression au lecteur d'entrer dans la cage du lion, et de découvrir que le fauve est un être beaucoup plus doux qu'il n'y paraît. Mathieu Sapin a su capter ces petits moments qui révèlent une vérité sur l'homme, complexe, qu'aucun film n'avait jusqu'ici réussi à montrer.
Couverture de "Gérard, cinq ans dans les pattes de Depardieu"

"Gérard, cinq années dans les pattes de Depardieu", Mathieu Sapin (Dargaud)
(150 pages - 20 €, en librairie le 17 mars)


INTERVIEW Mathieu Sapin

Nous avons rencontré Mathieu Sapin dans son atelier parisien, pour qu'il nous raconte les dessous de cette extravagante aventure.
Mathieu Sapin dans son atelier, mars 2017

Mathieu Sapin dans son atelier, mars 2017

© Laurence Houot / Culturebox

Comment est née cette bande dessinée sur Gérard Depardieu ?

Mathieu Sapin : Au départ, c'est venu d'une demande pour un film documentaire sur Depardieu sur les traces de Dumas dans le Caucase. Comme Dumas y était allé avec un peintre, Jean-Pierre Moynet, ils ont eu l'idée de mettre en scène Depardieu avec un dessinateur de BD. Ils ont proposé à plusieurs dessinateurs Blain, Loustal, qui ont refusé. Ce que je comprends. 10 jours sous l'objectif d'une caméra, c'est quelque chose. Etre à l'écran, c'est compliqué, on n'a aucun contrôle sur l'image qui va en sortir. Moi ça m'amusait. Et puis j'avais dessiné la campagne de Hollande et à cette occasion, j'avais dessiné Depardieu. C'est peut-être pour ça qu'ils ont eu l'idée de me contacter. Et finalement c'est drôle parce que cette aventure avec Gérard Depardieu a duré le temps d'un quinquennat.

Depardieu, c'est un sujet en or non ?

Je considère que j'ai eu beaucoup de chance, d'abord de l'avoir rencontré. Après, il a mis du temps à accepter le principe de faire une bande dessinée. Il ne voyait pas du tout ce que ça pouvait être, et ensuite il ne voyait pas l'intérêt. Au départ, je pensais plutôt faire un carnet sur le tournage. Juste un carnet comme ça, un peu "à l'arrache". Et puis sur place, j'avais le temps de dessiner, mais on avait un rythme dingue. À peine je finissais une aquarelle et hop ! On sautait dans la bagnole. Donc c'était impossible d'avoir le recul pour construire quelque chose. On ne peut pas être à la fois acteur et spectateur. À la fin du tournage, je me suis dit que c'était dommage quand même de pas en faire quelque chose. Je lui ai glissé. Je lui ai dit "ce serait bien de faire une BD sur toi". C'est là qu'il m'a dit "mais non, ça n'a aucun intérêt, ce qu'il faut que tu fasses c'est une BD sur les cuisines de mon restaurant". Comme je ne voulais pas le vexer, j'ai dit oui. Après il y a eu plusieurs mois où je n'ai eu aucun contact avec lui. Je n'avais même pas ses coordonnées. Donc ça me paraissait compliqué. Mais ensuite j'ai vraiment pris le temps de le convaincre. De toutes façons Gérard n'est pas quelqu'un qu'on peut contraindre, donc la seule solution c'était de trouver des arguments.

Comment avez-vous réussi à le convaincre ?

L'argument, ça a été de faire les premières pages, tout simplement. Pour quelqu'un qui n'a pas une culture BD, c'est très compliqué de se figurer ce que ça peut être une BD documentaire. Ce que je fais échappe aux cases. Ce n'est ni un documentaire, ni un roman. D'ailleurs moi-même jusqu'à très récemment j'avais du mal à définir ce que je faisais. Il y a beaucoup de gens qui pensent que c'est fantasmé, que c'est une espèce de gros délire. Par exemple avec mon travail sur l'Élysée, beaucoup de gens étaient un peu sceptiques. Pour beaucoup la bande dessinée reste un truc d'amusement, un peu léger.

Moi, c'est ce rapport à la réalité qui m'intéresse. Montrer des choses vraies, mais sous un angle un peu incroyable"

Et c'est pour ça d'ailleurs que je mets une photo à la fin. J'aime bien, je fais un peu exprès d'être sur ce fil. C'est pour ça que je pratique aussi beaucoup l'humour. Mais à partir du moment où Gérard a dit ok, il a été très très généreux. En gros, il donne tout, ou rien.  Donc oui c'est un sujet en or, d'abord parce qu'il est effectivement hors normes et fascinant, et qu'en plus il a été on ne peut plus ouvert.

Avec Gérard Depardieu vous avez pu tout montrer ?

Ma ligne, c'était de prendre mon temps et de pouvoir regarder mon sujet sur la durée la plus longue possible. Ce qui ne veut pas dire que je voyais forcément Gérard Depardieu très souvent, mais c'était trois jours par-ci, trois jours par-là, avec parfois des longues périodes pendant lesquelles je ne le voyais pas. Et puis il y a plein de moments où je l'ai vu, et que je ne raconte pas dans la BD. Non pas parce qu'ils ne sont pas intéressants, parce que cela ne me semblait pas nécessaire. C'est compliqué parce que je ne veux pas être dans l'anecdotique et en même temps c'est une collection de petites anecdotes.

Depardieu, c'est le type qui est ce qu'il est"

Il est jamais dans une attitude de faux semblant. Il ne cherche pas à se présenter sous son meilleur jour. Je pourrais citer plein d'exemples mais juste un : quand il est dans son fauteuil roulant, à sa sortie d'avion à Moscou. Moi, par pudeur je ne l'aurais pas montré. Et c'est lui qui m'a dit : "Mais non vas-y, je m'en fous !". C'est un rapport à l'image. Il y a des gens qui ne supportent pas. Quand je montre son rapport à l'alcool par exemple, il y a des gens qui ne supporteraient pas. D'ailleurs au début chez Dargaud, ils stressaient, ils m'ont demandé si on ne pouvait pas faire signer un papier à Gérard, je leur ai dit mais ça va pas la tête, Gérard c'est quelqu'un, s'il me dit ok, il dit ok, et c'est tout. Et puis c'est quelqu'un d'intelligent. Il sait que les choses positives ou négatives font partie du truc et que c'est idiot de vouloir lisser les choses.
"Gérard, dans les pattes de Depardieu'", page 12

"Gérard, dans les pattes de Depardieu'", page 12

© Mathieu Sapin / Dargaud

Je pense aussi que certaines choses passent mieux en BD que dans un documentaire"

Dans un documentaire, les choses peuvent apparaître de manière très dure. En BD on peut toujours se dire "oui, c'est le point de vue de l'artiste". Gérard, c'est aussi quelqu'un qui est très habitué à jouer avec l'image. Il sait parfaitement où se mettre pour être dans la lumière dans le cadre d'un tournage. Et il sait que de manière naturelle, les regards convergent vers lui. Donc quand je dis qu'il n'est pas dans le paraître, c'est plutôt que, soit il n'y est pas, soit il y est totalement. Il n'y a pas de différence entre la manière dont il est en privé et en public, en représentation. Il a complètement incorporé le métier. Il est dans la séduction, ça bien sûr, mais c'est intégré. Donc ce qui était super marrant, ce n'était pas de suivre Depardieu acteur, mais Depardieu tout court.

Justement, il n'y a pas d'intrigue, pas de suspense, et pourtant quand on commence à lire votre BD, on ne la lâche plus.

Oui, ça c'est dû à la personne Gérard Depardieu. J'ai eu une chance folle. On le met dans une pièce, dans un lieu, quelque part, et il se passe quelque chose, y a juste à le regarder et à l'écouter. C'est pour ça que c'était vraiment génial. Alors que la même chose avec Hollande marche moins bien. Hollande, c'est quelqu'un de charmant et puis très intéressant si on va au fond des choses, mais si on l'observe juste comme ça, cela peut être très vite ennuyeux. Mais même pour lui, ça doit être horriblement saoulant de faire ce métier. C'est le métier, et la personnalité. Et Hollande, il se coule dedans parfaitement.

Est-ce que c'est compliqué de suivre Gérard Depardieu ?

Ce qui était très compliqué, c'est que rien n'est jamais prévu. Avec l'Élysée, c'était facile, j'avais un programme chaque semaine, avec ce qui allait se passer le lundi, le mardi, ce qu'il y aurait à la cantine… et là-dedans je faisais mon marché. Alors qu'avec Gérard, c'était beaucoup plus compliqué. Gérard, c'est quelqu'un qui passe son temps à se déplacer. Et autour de lui les gens s'organisent pour que ça se passe au mieux. Lui, il n'a pas grand-chose à gérer. En plus, il est hypermnésique. Il est capable de dire le 28 je suis à tel endroit, le 30 à un autre. Mais il n'a pas d'agenda, enfin en tout cas je ne l'ai jamais vu avec un agenda.

Je peinais beaucoup à essayer de le suivre"

Je ne voulais pas le harceler avec des questions pratiques. Pour le tournage sur Staline par exemple, j'ai appris ça au cours d'une conversation. Quand je lui dit que j'aimerais suivre cette séquence, il m'a dit ok pas de souci, viens. Mais il ne me dit pas quand ça a lieu, ni où. Et un matin par hasard je l'appelle pour autre chose et là il me dit qu'il est à l'aéroport pour partir au Portugal où doit se dérouler le tournage. C'est à dire qu'il était toujours ok pour que je le suive, mais derrière, moi, il fallait que je me débrouille. Il n'y a personne qui dit tu prends l'avion jusqu'à Porto, et à l'arrivée il y a une navette qui vient te chercher, non. Donc j'ai cherché où était le tournage, contacté la prod, là eux m'ont dit qu'ils n'étaient pas d'accord. Du coup je rappelle Gérard qui me dit t'en as rien à foutre tu viens. Et finalement je trouve l'endroit, je prends l'avion, je loue une voiture et je débarque sans prévenir. Et après quand j'arrive personne ne dit rien parce que c'est Depardieu. Et que personne n'ose rien dire. Mais voilà, il est comme ça Gérard, il peut être au fin fond de l'Oural et dire, passe me voir ! J'adore. C'est marrant !

Avec Gérard, c'est tout le temps une aventure"

C'est pour ça qu'on a choisi le dessin du side-car pour la couverture. Je suis embarqué, et je ne contrôle plus rien. Je ne peux pas sauter en marche. Ça résume bien les conditions un peu rock'n roll de cette aventure.

Et c'est fatiguant aussi non ?

Il est épuisant. Passer deux ou trois jours avec lui, moi, chaque fois après, je suis rincé. Et c'est pour ça qu'Arnaud Frilley, qui était avec moi à Moscou, parfois clairement il me demandait de le gérer. C'est quelqu'un qui est épuisant. Il est tout le temps… Comment dire, ça déborde quoi...

Est-ce que vous avez des souvenirs désagréables de ces cinq années passées dans les pattes de Gérard Depardieu ?

Je n'ai pas particulièrement de souvenirs désagréables. Il a toujours été charmant avec moi. Donc je ne peux pas dire de ce côté-là qu'il y a eu un malaise quelconque. Par contre je l'ai vu s'énerver contre des gens, parfois de manière injuste. Il faut dire ça aussi : Gérard n'est pas du tout un ange. C'est quand même quelqu'un de très torturé, qui a une part d'ombre très importante, et je ne veux pas être angélique non plus. J'en ai vu deux ou trois passer des sales moments… Parfois il gueule mais c'est un jeu. Par exemple la scène dans la baignoire, que je raconte dans la BD, au début il stresse tout le monde mais les gens finissent par se marrer, parce qu'il se donne en spectacle quoi. Il râle beaucoup. Mais si je cherche des moments que j'aurais préféré ne pas vivre, je n'en vois pas non.
"Gérard, dans les pattes de Depardieu", page 86

"Gérard, dans les pattes de Depardieu", page 86

© Mathieu Sapin / Dargaud

Dans votre BD, Gérard Depardieu n'apparaît pas du tout comme quelqu'un de méprisant, qui a la grosse tête. C'est le cas ?

C'est un des traits qui m'a le plus plu. Gérard, c'est quelqu'un qui passe son temps à voyager, à voir des centaines et des milliers de gens, mais qui est vraiment capable de s'arrêter, et de discuter avec un pêcheur et si la personne lui plaît, de passer du temps avec elle. Il a vraiment ce rapport à l'autre qui est assez étonnant. Il connait des chefs d'État, il est intime avec untel et untel, mais pour autant il peut très bien, ce que je raconte à un moment donné, aller bouffer des brochettes avec le chauffeur et le traducteur. Les types au début sont un peu saisis, parce que je ne pense pas que des mecs comme George Clooney font ça. J'imagine pas Delon faire ça (Mais je ne le connais pas). Gérard a ce truc, oui, avec les gens. D'un côté, il fustige. Il tape par exemple sur les journalistes, mais en creusant un peu, il va dire "Ah oui, Gérard Lefort, je l'aime beaucoup, il est super". Donc autant il peut être très dur contre les hommes en général, autant dans une certaine intimité il est très empathique.

C'est pour ça que "Chapouf" je trouve que ça lui correspond très bien"

J'étais étonné parce que cette histoire de tatouage, c'est vraiment à la toute fin, quand j'allais finir le bouquin, que je me suis dit tiens je ne lui ai jamais demandé ce qui était écrit sur son tatouage. C'est un tatouage qui est à l'intérieur du bras, donc on le voit peu, et je ne sais pas s'il en a déjà parlé ailleurs, mais en tout cas, tout d'un coup je me suis dit wahou, c'est génial. C'est exactement ça Gérard, "Chapouf", un esprit de chat dans un corps de pouf. Et c'est fou parce que c'est un truc qu'on lui a tatoué quand il avait 18 ans à peine, ou 17 ans.
"Gérard, dans les pattes de Depardieu", page 149

"Gérard, dans les pattes de Depardieu", page 149

© Mathieu Sapin / Dargaud

On a l'impression qu'il s'est vraiment livré à vous non ?

Oui ! C'est ça qui m'a surpris c'est qu'il fait une confiance totale, et du coup il faut être à la hauteur de ça. C'est compliqué, c'est un rapport à la pudeur en fait que j'avais aussi sur l'Élysée, j'ai très peu parlé de l'affaire Trierweiler. Je n'étais pas très à l'aise avec ça. J'ai plus parlé des conséquences que de l'événement en lui-même. Bon il faut dire aussi que je n'avais rien de plus à ajouter, pas de détails croustillants… 

Donc les choses sur l'intimité, c'est très instinctif, et cela dépend de la personne que vous avez en face"

C'est pour ça aussi que quand on me demande dans le film en Azerbaïdjan de lui poser des questions sur la mort (de son fils par exemple), ça me gêne un peu. Jamais je n'aurais posé ce genre de questions. Mais Gérard c'est quelqu'un qui a une parole complètement libre et vraie. C'est ça qui est fou, c'est que c'est l'inverse de quelqu'un qui contrôle ou qui est dans la mise en scène.

Il ne parle jamais de son fils ?

Il en parle, mais forcément ce n'est pas un sujet évident. Il lui arrive d'en parler. Mais c'est un sujet très lourd. Ce n'est pas moi qui vais aller poser des questions.

Et vous-même, est-ce qu'il vous est arrivé de vous censurer ?

Oui je crois que dans tout ce que l'on fait dans la vie, il y a une forme de censure, de retenue. Mais ici, au contraire, j'ai essayé de la débrider le plus possible. C'est pour ça que ma femme n'a pas beaucoup apprécié quand je fais des remarques sur les filles que je vois…

Avec Gérard on est obligé d'être à nu !

C'est ça qui est incroyable, il vous scanne, on ne peut pas tellement tricher. Pas du tout même. Et je pense que c'est aussi pour ça que ça s'est bien passé. J'étais le plus franc-jeu possible. Mais censure non. Je suis content parce que des gens qui connaissent très bien Depardieu ont eu des réactions positives à la lecture de l'album.

On découvre aussi un Gérard Depardieu différent de l'image qu'il projette dans les médias, surtout ces dernières années

L'envie de faire cet album c'était aussi ça. Après les 10 jours passés avec lui en Azerbaïdjan, je me suis dit, comme tout le monde, je connais Depardieu, j'ai entendu 1000 et une histoires sur lui. Mais là, j'ai passé du temps avec lui, et dans la réalité, il n'est pas exactement cette image de personnage public. Il y a des choses qui correspondent, mais c'est plus compliqué que ça. Il est plus compliqué que ça. La plupart des documentaires que j'ai vus sur lui sont intéressants, mais ils sont plutôt nourris avec ce que les gens disent de lui, mais par directement avec sa parole à lui. Jusqu'à très récemment il ne se laissait pas approcher.

Par exemple, on le voit assez peu boire dans votre bande dessinée

Oui je voulais montrer ça aussi. On a un peu l'image d'un type qui est tout le temps bourré mais ce n'est pas vrai en fait. Par contre quand ça lui arrive, c'est vrai qu'il ne boit pas à moitié. C'est comme pour tout, avec lui, rien dans la demi-mesure. Et là encore il est paradoxal. Il dit tout le temps "je suis fatigué je veux qu'on me foute la paix, et en même temps c'est impossible pour lui de passer une semaine à rien buller, il a besoin d'être dans l'échange, il a besoin qu'il se passe quelque chose tout le temps. Et du coup les gens le sollicitent énormément, et il y a tout le temps des tentations… Et il y a aussi son rapport à l'appétit, au désir qui est compliqué.

Il a tout vu, tout senti, tout consommé, tout essayé."

Donc il a toujours de l'appétit, mais ça devient difficile pour lui d'être attiré par quelque chose parce qu'il a atteint une forme de satiété. Il a vécu une vie folle hein ! Gérard il a fait je ne sais combien de fois le tour du monde…
"Gérard, dans les pattes de Depardieu", page 83

"Gérard, dans les pattes de Depardieu", page 83

© Mathieu Sapin / Dargaud

Et la politique ?

Je ne l'ai pas vu avec Sarkozy ou avec Poutine, mais ce que j'ai compris c'est que d'abord, il surveille ses intérêts. C'est vrai qu'il a accès aux personnalités les plus puissantes, mais ce qui l'intéresse avant tout, c'est la personne et donc il a une vraie fascination pour quelqu'un comme Poutine. Je pense qu'un type comme Sarkozy par certains côtés le séduisait. Mais avec Gérard, ce n'est pas du tout de l'idéologie, ni de la politique au sens politicien. Ça ne l'intéresse pas. Ce qui l'intéresse, c'est la personnalité. Et c'est pour cette raison que cela ne fonctionne pas du tout avec Hollande, parce que ce sont des personnalités qui ne sont pas miscibles.

L'argent ne l'intéresse pas plus que ça non plus, si ?

C'est vrai qu'il a un argent fou, même si il a toujours l'impression qu'on lui en prend de tous les côtés. Mais au quotidien, il s'en fout, c'est ça qui est génial. C'est un palais chez lui, mais il dort sur une paillasse dans une petite mezzanine au-dessus de sa cuisine, alors qu'il a une chambre princière. Et c'est comme ça pour tout. Pareil il va mettre les trois mêmes chemises parce qu'elles sont confortables, ou rien, ou il est en jogging, alors qu'il peut se payer les plus beaux costumes…

Et j'aime bien aussi cette séquence que je raconte dans l'album, où on est dans ce palace au Portugal, et donc il y a le producteur qui est quand même un type un peu légendaire, qui vient exprès de Lisbonne, qui se tape deux heures et demi de train, sous la flotte, pour dîner avec lui dans le palace et l'autre il lui dit non, non je ne mange pas le soir, et dès qu'il a quitté la pièce Gérard me demande d'aller dîner dans un routier, à 15 bornes, alors qu'il y avait la possibilité de dîner tranquillement dans le palace. Il connait le luxe et l'ultra luxe, et pour autant il n'a pas de fascination pour ça. Il n'est pas non plus "anti" luxe, si l'occasion se présente il ne va pas systématiquement le refuser, mais il s'en fout. Il est bon vivant, il aime les bonnes choses, mais il va préférer manger avec des paysans, un bon plat simple mais riche, plutôt qu'un truc luxueux.

Et l'amour ? C'est un sujet qui n'est pas évoqué dans l'album. Pourquoi ?

Gérard ne m'a pas beaucoup parlé de ça. Il m'a beaucoup parlé des femmes, il m'a beaucoup parlé d'histoires qu'il a eues avec des comédiennes, mais comme ces personnes sont encore là, je trouvais que c'était plus une source de soucis qu'autre chose, donc je parle de Sylvia Kristel, ça donne le ton, c'est une parmi d'autres… Mais de l'amour non il n'en parle pas beaucoup. Je pense que c'est plus de la pudeur de son côté. Il ne m'a pas dit "oh la la j'ai souffert avec une telle ou une telle…"
"Gérard, dans les pattes de Depardieu", page 83

"Gérard, dans les pattes de Depardieu", page 83

© Mathieu Sapin / Dargaud

Je pense aussi que Gérard est quelqu'un qui n'est pas tourné vers le passé"

Donc ce qu'il a pu ressentir à une époque, c'est loin de lui. D'ailleurs il dit souvent : "Je préférerais être demain et ailleurs." C'est terrible. Mais ça, c'est parce qu'il a un rapport contrarié à lui-même. Et je réalise là en vous parlant que c'est  en contradiction totale avec sa phrase culte, qui est dans les Valseuses, où il dit "On n'est pas bien, paisibles, à la fraîche, décontractés du gland… ?"

Votre BD fait de Gérard Depardieu un personnage très attachant

Attachant je ne sais pas, mais en tous cas, ça en fait un personnage.

Vous formez avec Gérard Depardieu un duo de cinéma, on pense par exemple à "La chèvre"

Déjà pour moi "La Chèvre", c'est une référence, donc ça ne peut que me faire plaisir ! Oui c'est vrai que c'est un peu un "Buddy Movie". Dès le documentaire sur le Caucase, personne ne savait ce que ça allait donner, et pour tout dire les producteurs étaient un peu inquiets. Ils se disaient, on a trouvé ce mec, et on espère que ça va bien se passer et que Depardieu va aussi jouer le jeu. C'est comme au tennis quoi, il faut qu'il y ait en face quelqu'un pour renvoyer la balle. Et finalement c'était génial. Et très drôle. Ça m'a beaucoup amusé. Récemment j'ai aussi pensé à Gérard comme un capitaine Haddock, avec ce fort caractère, fort en gueule… Et moi en Tintin ! Je me suis même interrogé l'autre jour sur la question de savoir comment on percevrait cet album si c'était une fiction, en imaginant que Depardieu est une invention. Les gens se diraient, c'est "too much" non ?

Et Gérard Depardieu c'est aussi un sujet extraordinaire pour le dessin non ?

Ah oui, j'ai adoré le dessiner. Dans les carnets je l'ai dessiné des centaines de fois. 
Croquis de Gérard Depardieu dans un carnet de Mathieu Sapin

Croquis de Gérard Depardieu dans un carnet de Mathieu Sapin

© Laurence Houot / Culturebox

Et comment a-t-il réagi comment en lisant la BD ?

Gérard ne s'aime pas, c'est ce qu'il répète souvent d'ailleurs. Mais il adore se voir en BD. À la fois il se reconnait, et à la fois il y a une distance. Donc ça l'amuse. Il m'a demandé s'il y avait plus de pages que dans "Le château" (la bande dessinée sur Hollande et l'Elysée). J'ai dit oui, alors il était content ! Et donc quand je lui ai montré l'album, il s'est mis à lire à haute voix, c'était fascinant parce qu'il disait ses propres dialogues, et il jouait même. Son propre rôle et les autres, comme Hollande. Par exemple il y a une scène où il renifle, et bien il fait le reniflement. J'aurais voulu vraiment filmer ça, c'était fantastique !

Maintenant que le livre est fini, vous allez rester en contact avec Gérard Depardieu ?

Etonnement oui. Et depuis que le livre est fini les relations ont changé. Je l'ai vu dernièrement et je m'autorise des choses maintenant que je ne m'autorisais pas avant. Par exemple je lui ai présenté ma femme et mes filles. Je ne l'avais pas fait avant parce que je ne voulais pas tout mélanger...


LA MéTHODE SAPIN


Le dessinateur accepte ensuite de bonne grâce de montrer les secrets de fabrication de ce long travail qui a donné naissance à l'album. Il sort une pile de petits carnets moleskine, chacun étiqueté d'un "GERARD" et d'un sous-titre.


"Les carnets de croquis là c'est vraiment de l'observation. C'est des notes, aussi bien des notes écrites, que des notes dessinées, pour me souvenir de certaines choses. Avec le dessin on fixe. Là par exemple, c'est un moment où il est dans sa chambre. Je l'ai dessiné et donc quand je vais raconter la scène, je me rappellerai qu'il est torse nu. Parfois fois j'enregistre, mais on n'a pas l'image. Et puis comme par hasard parfois dès que je me mets à enregistrer, il se tait. Non finalement, il n' y a rien de mieux que le papier et puis de la concentration", explique le dessinateur.

Il montre un autre dessin dans son petit carnet : "Là, c'est la scène où une fille au restaurant vient lui apporter un message, ça c'est dessiné en direct par exemple. Parfois je me rappelle d'un truc que je veux absolument garder. Et je vais faire des trucs comme ça", dit il en désignant une page qui esquisse déjà un découpage. "Je fais ça dans la foulée, le soir, ou dans l'avion, au retour. Je décompose la scène. Le dessin c'est super utile,  je trouve." 

Croquis de Mathieu Sapin pour l'album "Gérard"

Croquis de Mathieu Sapin pour l'album "Gérard"

© Laurence Houot / Culturebox

"Ensuite, on bascule vraiment dans le bouquin", poursuit-il en ouvrant un grand classeur noir. Dedans, des pages avec des cases et des textes, écrits serrés, très peu de dessins, à peine esquissés. "C'est très embryonnaire, c'est la composition de la page. C'est un thème par page. Oulala c'est illisible ! Là, on peut retrouver cette page dans l'album. C'est de l'archéologie ! Je vous montre tout là, je me mets à poil !", s'amuse-t-il.

"Et voilà, ensuite je fais ce que j'appelle un crayonné", continue le dessinateur en extrayant de ses étagères un 2e classeur. "Ça ressemble à ça. J'écris le texte, et après je dessine. Donc tout le bouquin, je le raconte comme ça. Moi j'appelle ça un crayonné. Et ensuite c'est l'éditrice, Pauline Mermet, qui m'aide à faire le tri. Et mon éditrice, elle me fait des post-it : 'Là, j'ai pas compris, là c'est une redite, lui c'est qui ?', etc. Et je l'écoute. Tout ce qu'elle me dit, je le fais. Il arrive un moment où je suis tellement dedans que je ne sais plus. C'est impossible de faire ça sans l'aide de quelqu'un", remarque Mathieu Sapin.

"Et ensuite pour la dernière étape, je ne travaille que là-dessus'", dit-il en montrant la palette graphique. "Pour des boulots comme ça, c'est vraiment pratique. On peut revenir en arrière, changer des trucs, être hyper précis. Et comme moi je suis très brouillon, sur le papier au bout d'un moment on peut plus faire de ratures."

Pour ceux qui aimeraient en savoir plus sur la bande dessinée documentaire, Mathieu Sapin est en train de préparer sur le sujet un livre (qui sera édité à L'Association). Le dessinateur se lance aussi en septembre dans l'aventure du cinéma avec le tournage d'un long métrage avec Alexandra Lamy et Finnegan Oldfield, une comédie qui racontera les aventures d'un jeune homme embarqué par hasard dans une campagne présidentielle ...


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