"Highbone Theater", roman graphique hilarant et halluciné de Joe Daly

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 24/05/2016 à 18H27, publié le 24/05/2016 à 18H25
"Highbone Theater", Joe Daly (L'association)  page 536

"Highbone Theater", Joe Daly (L'association)  page 536

© Joe Daly

"Highbone Theater" (L'association), le nouvel album de Joe Daly, raconte les pérégrinations d'Eric Palmer, un colosse à longue barbe peu sûr de lui et sujet à des hallucinations, qui se nourrit de navets et traîne avec des copains lourdingues. Graphisme à la Crump et scénario délirant, ce bel et épais objet BD de 584 pages en format presque carré (genre brique) est un régal de drôlerie.

Joe Daly, l'auteur sud-africain de "The Red Monkey" et de la série "Dungeon Quest" (L'Association) raconte dans ce nouvel album les aventures d'Eric Palmer, un géant au cœur tendre, un genre de gros bébé à barbe avec une psychologie d'adolescent et un corps d'homme. Eric traîne avec Perry et Brewster, ses deux copains, qui aiment pêcher le requin, boire de la bière et parler des filles comme des bourrins. Eric Palmer a 30 ans, vit toujours chez ses parents quand Perry lui propose de s'installer avec lui pour remplacer son colocataire qui vient de le lâcher sans prévenir. "Allez, mec … T'as trente piges… "Tu vis encore chez tes parents… Il est grand temps pour toi… Mmhm… Tu t'installes ici… Et tu deviens aussitôt un mec cool… allez quoi… Vive la coloc !!!".
"Highbone Theater" , page 112

"Highbone Theater" , page 112

© Joe Daly
Eric cède aux arguments ("Ça va être chanmé"), et débarque chez Perry trois jours plus tard avec tous ces bagages. Il découvre un appartement dans un état de saleté avancé, "Je crois que je vais garder ma vaisselle dans ma chambre...Ouais", décide-t-il (Eric est philosophe), avant de se rouler un joint qui lui permet de voir la vie en couleurs. Perry est un infatigable séducteur, pas très subtil, qui ramène ses bruyantes conquêtes à l'appartement… Alors Eric met la musique à fond, recroqueville son gigantesque corps nu sur un lit minuscule, et se plonge dans des rêves en couleurs, où un gnome en manteau rouge lui chuchote à l'oreille : "Avant l'ordre, il y aura plus de chaos encore… Et tu ne pourras rien y faire."

"Un groupe d'êtres humains fragiles enfermés dans une boîte de conserve sublimée"

Plus tard la vie d'Eric Palmer prend  une nouvelle tournure. Il s'éloigne de Perry et de Brewster et se rapproche de Billy Boy, un collègue d'usine marginal, paranoïaque et délirant, qui vit avec sa mère dans un garage aménagé. Eric laisse tomber la chasse au requin, se nourrit de navets, boit de l'huile de poisson au gingembre, joue du Chubush (un instrument mongol), fait de la gonflette… et regarde "Space journ", une série télé de science fiction, que Perry trouve débile mais c'est sans doute parce qu'il la regarde au premier degré, contrairement à Eric  ("J'aime bien décrypter toutes les références mythologiques… Tous les sous-entendus… Y a un côté shakespearien… En fait c'est un groupe d'êtres humains fragiles enfermés dans une boîte de conserve sublimée… L'univers… Comment ne pas aimer ?"). A part ça,  Eric tombe aussi  amoureux de Raquel, une belle fille brune bien charpentée…
"Highbone Theater" , page 501

"Highbone Theater" , page 501

© Joe Daly
"Highbone Theater" est un roman graphique hilarant, qui met en scène des êtres largués, en marge d'une société projetée loin de leurs vies. Joe Daly y intègre tout du monde contemporainn occidental, sa réalité et ses représentations, ses codes, ses symboles et ses chimères ses super-héros et ses névroses.
"Highbone Theater" page 283

"Highbone Theater" page 283

© Joe Daly
Le récit est déployé avec un humour à froid, rythmé par des dialogues et des silences éloquents, et un très beau graphisme (on pense à Crumb, ou aux affiches russes de l'ère soviétique) qui alterne noir et blanc et des pages en couleurs illustrant une vie rêvée, des cauchemars, les hallucinations d'un monde parallèle ou les prophéties d'un futur angoissant (au choix)… Le tout, très cohérent malgré les délires, forme un album d'une grande profondeur. "Highbone Theater", joli pavé, est un bel objet de 584 pages en petit format presque carré. Une réjouissante découverte !
Couverture de "Highbone Theater", Joe Daly (L'association)
Highbone Theater, Joe Daly, traduit de l'anglais par Fanny Soubiran, lettrage de Céline Merrien (L'Association – 584 pages – 26 euros).