« Charlie » vu d’ailleurs : depuis Angoulême, des auteurs étrangers s’expriment

Par @Culturebox
Mis à jour le 02/02/2015 à 15H54, publié le 31/01/2015 à 01H18
Asaf Hanuka devant l'Hôtel de Ville d'Angoulême

Asaf Hanuka devant l'Hôtel de Ville d'Angoulême

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox

Angoulême est, comme tous les grands festivals, une bulle internationale où les invités convergent de tous les coins du monde. Comment vivent-ils la « période Charlie » et le soutien manifesté par le festival ? Trois auteurs de bande dessinée venus de Chine, de Finlande et d’Israël qui publient également en France, nous donnent leurs points de vue.

« Je suis Charlie »  s’est installé dans Angoulême, sur la façade de l’Hôtel de Ville, comme dans la plupart des espaces du festival. Dans les esprits aussi, car le soutien et la solidarité du monde de la bande dessinée aux victimes des attentats ne paraît vraiment pas n’être qu’un slogan. A Angoulême, la BD est souvent vécue comme une famille, entendue hors des frontières, où l’on communique autant en chinois qu’en anglais ou espagnol. Alors comment vivent cette « période Charlie », les auteurs venus d’ailleurs ? Et quel sens a pour eux cette empathie collective ? 
Ville Ranta, Finlandais, 36 ans

Ville Ranta est un auteur de bande dessinée finlandais de 36 ans, connu en France depuis le jour, il y a une dizaine d’années, où Lewis Trondheim lui proposa de travailler avec lui.
Ville Ranta devant le stand de l'éditeur Racham.

Ville Ranta devant le stand de l'éditeur Racham.

© LCA/Culturebox
Trait direct, proche de celui de Joann Sfar, Ranta est plus célèbre dans son pays comme caricaturiste. En 2006, il avait publié une mini BD mettant en scène le prophète Mahomet au visage masqué. « J’étais loin des caricatures danoises (que Charlie Hebdo avait publiées) que je n’ai pas aimées car elles étaient irrespectueuses et de mauvais goût ; elles frappaient les gens du peuple, pas les puissants. Je les ai défendues seulement au nom de la liberté de publier », explique-t-il. Les attentats à Charlie Hebdo l’ont retourné : « alors, voilà, on a commencé à tuer des caricaturistes », se dit-il. « Ҫa été très dur pour moi, d’autant plus que ça aurait pu être moi.
Le dernier ivre de Ville Ranta, "Suite paradisiaque" (Racham)

Le dernier ivre de Ville Ranta, "Suite paradisiaque" (Racham)

© Racham
En Finlande on pense que les caricatures doivent être drôles. Je me sentais seul en 2006 et je me sens seul aujourd’hui. Les journaux ne publient plus, mais les autres dessinateurs non plus ne s’engagent pas si un sujet prête à controverse ».

L’après Charlie va-t-il changer les choses ?  « Tout dépend de l’attitude des médias, s’ils sont prêts à publier ou pas. En ce qui me concerne, une chose a changé : je dois être plus clair, plus franc, moins dans l’ironie, plus dans la réflexion. C’est aussi très important de dessiner contre le racisme, car les caricaturistes ont un certain pouvoir sur l’opinion publique. En ce sens, le festival d’Angoulême est un bon endroit pour montrer les caricatures de Charlie pour combattre la pression des pulsions racistes, antisémites et islamophobes ». 


Chongrui Nie, Chinois, 72 ans

Le chinois Chongrui Nie, 72 ans, partage son temps entre la Chine et les Etats-Unis, mais a également fait des résidences en France.
Chongrui Nie

Chongrui Nie

© LCA/Culturebox
Il tient à nous parler d’un événement qu’il a suivi et qui l’a « choqué ». Mais qu’il n’aborde pas avec la même définition : « Que l’on puisse arriver à un tel massacre parce qu’on n’a pas la même religion, c’est impensable, une immense exagération. Ces deux religions, ces deux pays, ont des angles de vue différents et cette différence est, j’imagine, à l’origine de cette tragédie. Attention : une société dans laquelle les hommes jouissent d’une liberté totale, et où les juges rendent la justice (comme ils cherchent à le faire dans ma BD « Juge Bao », aux Editions Fei), cette société idéale n’existe pas. L’être humain peut la rechercher, y tendre, mais ne peut pas y arriver ».
BD Juge Bao © Editions Fei
Chongrui Nie préfère ne pas répondre quand on lui évoque le slogan « Je suis Charlie » affiché sur la façade de l’Hôtel de Ville à Angoulême. Mais il estime sentir très fortement « l’esprit gaulois : un esprit de conquérant qui ne laisse jamais tomber. Mais si chacun reste « jusqu’auboutiste », il sera difficile de trouver un terrain d’entente et le conflit ne peut que s’aggraver. Il faudrait que chacun fasse un pas en arrière. Y compris les défenseurs de la liberté, car celle-ci ne peut pas être un concept à 100%, elle n’est que relative. C’est un idéalisme.  La base du confucianisme est de trouver les choses dans leur milieu. Les gens qui tuent sont des extrémistes, mais la liberté absolue aussi est un extrémisme. Si j’étais aussi extrémiste que Charlie, je serais déjà mort ».

Asaf Hanuka, Israélien, 41 ans

Asaf Hanuka est un auteur israélien qui présente à Angoulême son dernier livre, signé avec son frère jumeau, Tomer, « Le Divin » (Dargaud). La sortie, il y a quelques années, de « KO à Tel Aviv » (Steinkis), bande dessinée intimiste et universelle, poétique et politique et irrésistiblement drôle, nous fit l’effet d’une révélation.
"KO à Tel Aviv" (Steinkis) de Asaf Hanuka

"KO à Tel Aviv" (Steinkis) de Asaf Hanuka

© Steinkis
Dès le sujet des attentats abordé, son ton est grave : « On connaît la terreur en Israël, on a perdu quelqu’un parmi nos proches et quand on entend parler d’un attentat comme celui à Charlie Hebdo, tout remonte. On vit dans un chaos, on fait semblant, mais on sait qu’il y a deux niveaux de perception : l’illusion d’une vie normale et la vraie vie où en réalité tout peut être cassé. En France, l’illusion est plus forte même. Dans mon travail, je touche des sujets politiques, mais à travers un prisme personnel. Le grand paradoxe est qu’un dessinateur est quelqu’un qui reste souvent seul avec son imaginaire, il peut faire n’importe quoi avec juste des croquis, ces « trucs de gamins » que les gens acceptent plus facilement que les mots. Or cet espace de liberté a été blessé depuis les attentats, parce que quelqu’un est venu dire qu’on a changé les règles, qu’on ne peut plus dessiner n’importe quoi, il faut qu’on pense. Le jour après, je suis retourné au travail et en commençant à dessiner, je me suis dit qu’il fallait désormais plus de réflexion. Je suis sûr que la plupart des gens qui dessinent pensent désormais différemment leurs dessins ».
Asaf Hanuka.

Asaf Hanuka.

© Lorenzo Ciavarini Azzi/Culturebox
Asaf Hanuka découvre en notre compagnie la banderole géante « Je suis Charlie » à Angoulême, au beau milieu des espaces dédiés à la BD : « Waouw ! Ҫa me fait vraiment du bien parce que la plupart des auteurs travaillent seuls et pendant quelques jours à Angoulême ils réalisent que c’est une famille énorme, que ça existe. Pour moi, « Je suis Charlie » veut dire je fais partie de cette famille de gens qui aiment bien les dessins, qui rêvent à travers les dessins et qui posent des questions à travers les dessins. Je ne pense pas que ça va disparaître, c’est une base de « communication visuelle » et c’est important, si on perd le dialogue, c’est fini ».