"Dans l'ombre de la peur" : enquête en BD dans l'univers impitoyable du Big Data

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 08/03/2017 à 15H49, publié le 08/03/2017 à 14H07
"Dans l'ombre de la peur", Michael Keller et Josh Neufeld (Ça et Là)

"Dans l'ombre de la peur", Michael Keller et Josh Neufeld (Ça et Là)

© Josh Neufeld

Après "La machine à influencer", Josh Neufeld s'est associé au journaliste Michael Keller pour lancer une enquête sur ce que l'on appelle le "Big Data". Résultat : "Dans l'ombre de la peur" (Editions Ça et Là), un reportage dessiné passionnant (et inquiétant) sur ce phénomène de la collecte massive des données personnelles, opéré le plus souvent avec notre consentement tacite.

"Dans l'ombre de la peur – Le Big Data et nous" est le récit d'une enquête au cœur de ce phénomène baptisé "Big Data", autrement dit la collecte massive de nos données, qui a accompagné le développement des nouvelles technologies. Un reportage signé Josh Neufeld, auteur de BD et Michael Keller, journaliste, tous deux américains.
"Dans l'ombre de la peur", page 8

"Dans l'ombre de la peur", page 8

© Josh Neufeld
Les enquêteurs remontent à 2004, quand la sénatrice Liz Figueroa rédige un projet de loi contre les pratiques de Gmail. Google gagne de l'argent en chassant les mots-clés dans les contenus des messages envoyés via Gmail, qu'il utilise ensuite pour proposer des publicités ciblées. La sénatrice et les défenseurs du respect de la vie privée, s'insurgent contre cette pratique, qui s'applique non seulement aux détenteurs de comptes Gmail, mais aussi à ceux qui correspondent avec eux.

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La sénatrice rédige un projet de loi qui prévoit de contraindre Google à obtenir le consentement des utilisateurs avant de scanner systématiquement leurs mails à des fins commerciales. Sergey Brin et Larry Page, les fondateurs de Google, se défendent en avançant que ces données ne sont pas conservées par les entreprises. Figueroa accepte d'amender son projet de loi : plus de consentement obligatoire de l'utilisateur pour l'accès à ses données. Seule obligation : que Google ne conserve pas les données collectées. Même ainsi amendé, le projet de loi de la sénatrice ne passe pas, et n'entrera donc jamais en vigueur. "C'est peut-être une bonne chose que ce projet de loi ne soit jamais passé… Ça aurait entraîné la ruine d'internet !", imagine Josh Neufeld. "Figueroa essayait juste de codifier les pratiques que Google prétendant déjà conserver".
"Dans l'ombre de la peur", page 10

"Dans l'ombre de la peur", page 10

© Josh Neufeld
Voilà comment sur cette base s'est développé Internet, "où la publicité lit et suit" tout ce que nous faisons. C'était avant Facebook, Tweeter, Snapchat, ou autres applications ou réseaux sociaux qui, avec "des robots aujourd'hui bien plus sophistiqués, nous suivent à la trace". Tout cela sans que nous ne nous en offusquions outre mesure. "On a l'impression qu'on ne peut pas faire autrement", remarque Michael Keller. "Tout ça à cause de Gmail, qui a permis cette collecte à grande échelle, acceptée en contrepartie de certains avantages".

Et demain ?

Voilà pour le constat. Ce que les deux enquêteurs cherchent à explorer ensuite, ce sont les conséquences de cette nouvelle réalité, pourquoi les gens acceptent-ils de livrer sans broncher des données sur leur vie privée, jusqu'où seront nous prêts à aller demain dans l'acceptation de ce rapt de leurs données et en échange de quoi ? Quels problèmes éthiques cela pose-t-il ? Une fois qu'un certain nombre de personnes ont dévoilé leurs données personnelles, le fait de ne pas dévoiler les siennes devient-il stigmatisant (théorie du développement)?
"Dans l'ombre de la peur", page 17

"Dans l'ombre de la peur", page 17

© Josh Neufeld
Pour nourrir leur reportage, Michael Keller et Josh Neufeld ont interviewé spécialistes, chercheurs, universitaires, politiques. Ce sont les deux auteurs qui nous guident dans cette exploration d'un univers complexe. Très creusée, cette enquête est à la fois didactique, instructive et distrayante (si on peut dire, parce que c'est un peu angoissant quand même…). Les dessins de Josh Neufeld, trait noir et à-plats colorés, servent des textes et un scénario limpides, dont l'humour n'est pas absent.
Couverture "Dans l'ombre de la peur"

"Dans l'ombre de la peur – Le Big Data et nous", Michael Keller et Josh Neufeld, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran.
(Ça et Là - 56 pages couleurs - 14,50 €)