BD : Gallimard fête ses dix ans de bonheur avec les bulles

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 12/01/2016 à 18H19, publié le 12/01/2016 à 17H54
Thierry Laroche, responsable du département BD chez Gallimard Jeunesse

Thierry Laroche, responsable du département BD chez Gallimard Jeunesse

© Laurence Houot / Culturebox

Fin 2005, la prestigieuse maison d'édition Gallimard se lançait pour de vrai dans la BD. 10 ans après, bilan de cette aventure : une collection phare et innovante, Bayou, dirigée par Joann Sfar, 175 titres publiés, dont Aya, 600 000 exemplaires vendus, et de nombreuses découvertes. Retour sur la décennie avec Thierry Laroche, le capitaine de l'aventure.

Avec "Aya de Yopougon" et "Klezmer", Gallimard lançait il y a dix ans son département BD. Pourquoi cette prestigieuse maison d'édition décide-t-elle de se lancer dans la BD sur un marché déjà très occupé ? Quels étaient les objectifs, les envies, les méthodes ?

"L'idée est née dans un contexte où la BD avait évolué. Il y avait une BD en développement, différente, moins stéréotypée, parfois sclérosée, une BD moins 'ghetto culturel', avec des libraires qui ne vendaient que ça, des auteurs qui ne faisaient que ça, des lecteurs qui ne lisaient que ça et des auteurs qui se diversifiaient", explique Thierry Laroche, responsable du département BD chez Gallimard Jeunesse.

Gallimard se lance dans cette aventure en s'inscrivant dans le sillage de ce mouvement, impulsé par des maisons d'éditions indépendantes comme L'association ou Cornélius, "Ici, chez Gallimard Jeunesse, on était au bon endroit pour faire ça. Avec une bonne pratique, une bonne expérience à la fois de la littérature, du graphisme, du livre jeunesse, un endroit où on pouvait faire des passerelles", explique Thierry Laroche.

"Tout est né d'une envie éditoriale. L'idée n'était pas de faire comme les autres, mais d'apporter quelque chose, en tous cas d'essayer", ajoute Thierry Laroche.

Du sang neuf et des femmes

"L'idée, c'était de trouver des auteurs qui n'étaient pas du sérail, qui venaient d'autres horizons", explique Thierry Laroche, qui se dit particulièrement heureux, 10 ans après, du résultat. "C'est ce qui me rend le plus fier, sur 94 auteurs publiés en 10 ans, 30 d'entre eux n'avaient jamais publié de BD", dit-il. Comment la jeune maison s'y prend-elle pour dégoter de nouveaux talents ? "Ce qu'on voulait c'était ouvrir à de nouveaux auteurs, pas des auteurs du sérail", explique-t-il.

La maison se lance avec "Aya de Yopougon", un projet proposé par Clément Oubrerie, un illustrateur pour l'édition (notamment jeunesse) et la pub. "Ce projet concentre tout de ce que nous souhaitions faire : c'était la première BD pour un auteur, qui s'avérait en plus être une femme (Marguerite Abouet), et sur un sujet inédit (la vie d'une jeune ivoirienne dans un quartier d'Abdjan)", raconte l'éditeur. "Aya" était aussi le premier projet BD pour le dessinateur, Clément Oubrerie.
Couverture "Aya de Yopougon", MArguerite Abouet, Clément Oubrerie
"Et en plus ça a été une success story", ajoute Thierry Laroche. Traduit dans 30 pays, 600 000 exemplaires vendus à ce jour, un film réalisé par les auteurs… "Et c'est le cas typique de la BD qui a amené un public qui n'en lisait jamais", se félicite Thierry Laroche. "On le voyait aux séances de dédicaces au début, avec la présence de la communauté africaine en France, et puis ça s'est étendu à un public de jeunes, puis de moins jeunes, pour atteindre finalement un public très large", ajoute l'éditeur, ravi. Et la maison continue dans ce sens, elle a par exemple récemment publié "Les rêveurs lunaires", une collaboration entre le mathématicien Cédric Villani et le dessinateur Baudoin.
"Les rêveurs lunaires" couverture
En pleine polémique à Angoulême sur l'absence d'auteurs femmes dans la sélection pour le grand Prix, ici on se sent très à l'aise. "Surtout au début, on avait même plus d'auteurs femmes que d'hommes", se réjouit Thierry Laroche. Aujourd'hui la maison publie à peu près à parité auteurs hommes et femmes, un score dont on peut se féliciter quand  90% ce qui est publié actuellement est l'œuvre d'hommes.

Bayou, l'invention d'un format

Innover, tel était le mot d'ordre de la maison. Pour accompagner ce mouvement, elle lance une collection, Bayou, dont elle confie la direction éditoriale à Joann Sfar, fraîchement parti de l'Association. Sur le modèle des carnets de Sfar sur lesquels il avait composé Klezmer, la maison lance un format. "A ce moment là, soit on avait la BD 48 pages couleurs, soit on avait le format plus long, modèle album de L'association, en Noir et Blanc, et pas très grand public", explique Thierry Laroche.
Couverture "Klezmer", Joann Sfar
"Pour Gallimard, qui aime les longs récits, qui aime donner à l'auteur le temps de développer un récit, au lecteur celui de se plonger dedans, avec en même temps une culture de l'image, et une maison solide, on s'est dit qu'on pouvait publier long et en couleurs". Et c'est comme ça que naît le format de Bayou : un cent pages couleurs, dans un petit format, qui tient dans la main, comme un roman. "Aujourd'hui ça peut paraître banal mais à l'époque ce format n'existait pas. On a été les premiers à sortir un format comme celui là", explique Thierry Laroche. D'autres maisons suivent, comme Casterman, avec la collection KSTR.

La maison lance en 2007 une autre collection, Fétiche, une évidence. "On aurait eu tort de se priver de puiser dans le catalogue littérature de Gallimard. Par contre, tous les projets de cette collections sont lancés à l'initiative des auteurs. "Nous n'avons pas d'objectif. On peut en faire un, deux trois par an ou pas du tout une autre année, rien ne se fait sur commande, ça part toujours d'une envie, d'un désir de l'auteur. Comme "L'étranger" d'Albert Camus adapté par Ferrandez, il avait déjà fait plusieurs albums sur l'Algérie, connaît très bien Camus, il rêvait depuis 20 ans d'adapter "L'étranger" en BD. Pareil pour le Petit Prince par Sfar, c'est une œuvre avec laquelle il entretient des rapports bien particuliers, un livre avec lequel il a grandi, le livre avec lequel il a appris la mort de sa mère…", explique Thierry Laroche.

Publier peu et bien

Gallimard BD publie environ 20 titres par an. "On a toujours voulu publier peu, pour publier bien, et assurer une qualité de travail avec les auteurs. Gallimard BD est resté un département, une petite équipe (ils sont quatre), adossée à une grande maison. Un département qui dégage néanmoins des bénéfices, "je ne pourrais pas vous donner les chiffres, mais oui, c'est un département qui est bénéficiaire", confirme Thierry Laroche, "même si c'est devenu plus difficile économiquement", ajoute-t-il. "Là où on tirait un album à 4500 exemplaires pour un auteur inconnu, aujourd'hui on est plutôt autour de 2-3000", regrette-t-il. La concurrence est rude et s'est accentuée avec l'arrivée récente de L'école des loisirs sur le terrain de la BD avec Rue de Sèvres.

C'est aussi pour cette raison que la maison édite aussi de plus en plus d'album "hors collection", manière de diversifier sa production, comme l'excellent "California dreamin'" de Pénélope Bagieu, "Mais on est globalement contents", poursuit Thierry Laroche. "La maison a vendu 1,9 millions de livres, publié 175 titres, ça fait 10 000 exemplaires par livre en moyenne. C'est pas mal, dans un domaine quand même où on se trompe une fois sur deux. Quand on croit qu'on va faire un carton et qu'on vend pas, ou bien à l'inverse souvent on lance un livre en pensant que ça ne va pas marcher et ça fait un carton. Il faut rester humble. Il y a trop de facteurs que l'on ne contrôle pas. Pour nous la boussole c'est le lecteur. Et puis il y a aussi des hauts et des bas. Certaines années on découvre deux trois auteurs, et d'autres rien".

En développement : les auteurs étrangers et la jeunesse

Un axe que la maison expérimente depuis quelques temps et compte développer : les traductions.  Au catalogue le magnifique "Ici", de Richard MCGuire, un roman graphique singulier, construit autour d'un lieu, un appartement, la vie qui s'y déroule, ses occupants, le temps qui passe. L'album a été élu meilleure BD de l'année par le magazine Lire. Récemment publié également le remarquable "Et si on parlait d'autre chose", de l'américaine Roz Chast, qui y raconte la fin de vie de ses parents. "On publie des espagnols, des polonais, des chinois", explique Thierry Laroche.
"Ici", Macguire
L'autre axe que la maison essaie de développer : la BD pour les plus jeunes, avec "Akissi", les aventures d'une petite ivoirienne par l'auteure d'Aya, mais aussi "Les poux", de Vincent Ramadier et Vincent Bourgeau, ou le bouleversant "Maman est en Amérique, elle rencontré Buffalo Bill", d'Emile Bravo et Jean Regnaud, ou encore la réédition de "Monsieur crocodile a beaucoup faim", de Joann Sfar.

A la question de savoir ce qui le rend le plus fier dans ces dix années, Thierry Laroche répète, (c'est ce qu'on appelle une identité) : "Avoir découvert 30 auteurs, ça me plaît. Et c'est la mission première de l'éditeur non? Chercher des talents, et les faire découvrir", conclut-il, ravi.

Pour célébrer cet anniversaire, la maison réédite 5 titres emblématiques :
- Aya de Yopongou, par Marguerite Abouet et Clément Oubrerie
- L'étranger, de Jacques Ferrandez, d'après l'oeuvre d'Albert Camus
- Le petit Prince, par Joann Sfar, d'après l'oeuvre de Saint-Exupéry
- En cuisine avec Alain Passard, par Christophe Blain
- Ma maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill par Jean Regnaud et Emile Bravo