BD : Blutch nous fait son cinéma

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 05/12/2011 à 11H40
Blutch

Blutch

© Nicolas Crouzet

Son allure est discrète, modeste, mais il est un considéré comme un des dessinateurs les plus doués de sa génération. Quand on rencontre Blutch, on ne s'attend pas à un grand bavard, et c'est le cas. Il pèse ses mots, réfléchit énormément, ne craint pas les silences, mais se veut sincère. Cet explorateur de l'illustration, ce plasticien auteur n'aime pas s'ennuyer, il change volontiers de genre pour renouveler ses exigences. Son dernier opus, "Pour en finir avec le cinéma" (Dargaud éditions), est un hommage à un certain septième art, un regard tendre sur le grand écran. Un personnage, qui pourrait être lui, revoit de grandes scènes du cinéma et esquisse des théories mi-sérieuses, mi-ironiques.

Blutch

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© Blutch

Culturebox : Cette bande-dessinée est le fruit d'une longue réflexion ou une envie soudaine ?

Blutch : C'est un projet qui est venu comme ça, au débotté. J'avais un autre travail en cours, il a été balayé. Pilote m'a passé une commande pour un numéro spécial cinéma. En racontant et dessinant mon histoire, je me suis dit que je n'avais pas tout dit. J'ai donc rassemblé tout ce que je pouvais avoir accumulé comme documentation, notes, idées, depuis longtemps. Et je me suis lancé.

Culturebox : Vous êtes cinéphile ?

Blutch : Le mot cinéphile me gêne un peu. Je ne suis pas un spécialiste. Le cinéma me sert comme d'autres choses me sont utiles, comme la peinture, la littérature, la musique... Ca me sert dans l'exercice de mon art, pour me nourrir.

Culturebox : Le cinéma raconté dans cette bande dessinée, c'est un cinéma de jeunesse, de souvenirs.

Blutch : Je pense que les années de formation, pour tout le monde, sont les plus indélébiles. C'est le moment où nous recevons les informations, les choses qui nous imprègnent, parce que nous sommes disponibles. Comme tout le monde, mes souvenirs sont marqués par un cinéma très hollywoodien. Ca m'a fait réaliser que nous étions des gallo-américains ! Le cinéma leur a servi de cheval de Troie. Ils nous ont vendu le sex-appeal, la séduction, masculine et féminine. Mais ce sont surtout des constations. Mon album n’est pas un pamphlet, je ne suis pas un juge. Le cinéma, là, dans mon cas, c’est le vingtième siècle, et ce vingtième siècle illustre d’une manière assez éclatante ce qu’on a appelé sous d’autres temps et sous d’autres cieux la domination masculine. Il n’y a qu’à voir le destin assez pathétique de nombreuses stars du cinéma... Le livre est imprégné de ça, il est imprégné d’américanisme.

Blutch

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© Nicolas Crouzet

Culturebox : Rien sur le cinéma moderne, contemporain.

Blutch : Je ne voulais pas que le livre soit lié à une quelconque actualité. C’est un travail littéraire, ce n’est pas un travail journalistique. Je ne veux pas que ça vieillisse. C’est un choix.

Culturebox : Vous rendez un hommage appuyé à Michel Piccoli.

Blutch : C’est un artiste qui m’inspire. Je suis peintre, et c’est un modèle. J’ai envie qu’il pose pour moi, parce qu’il est beau. Son travail parle pour lui. Quand on voit sa vie, tout son travail a un sens, comme s’il était auteur. Il dit quelque chose, et ça m’intéresse, me séduit, et je le dis dans l’album.

Culturebox : Lors d’une carte blanche à l’institut Lumière à Lyon, vous avez choisi un film d’Alain Resnais, "La guerre est finie".

Blutch : Je trouve ses films très beaux. C’est très musical, pour moi. C’est de la peinture, de la musique, du mouvement, et c’est très sensuel. Il est attaché, comme moi, à la voix. Et puis il n’est pas loin de moi, il est passionné de BD. J’ai l’impression qu’on se comprend, même si on a quarante-cinq ans d’écart.
J’aime bien faire des cartes blanches, parce que quand j’étais gamin, je montrais des cassettes à des copains et des copines. Ca les barbait, ils baillaient. Maintenant je peux le faire de manière officielle ! C’est agréable de partager. Pour moi ce sont un peu des vacances, parce que ça sort de mon champ d’activité. C’était, en plus, un film que j’avais envie de voir, je n’en avais qu’une mauvaise copie DVD. Ils ont été surpris, à l'Institut Lumière, que je veuille assister à toute la projection, mais pour moi c’était une superbe occasion de le voir sur grand écran !

Culturebox : « Pour en finir avec le cinéma » est monté comme un film, avec des coupures, des changements de séquences, d’histoires.

Blutch : Je ne voulais pas tout faire d’un bloc. Je n’en aurais pas été capable, et je voulais que le lecteur puisse respirer. Si une histoire barbe, le lecteur sait que ça ne va pas durer et qu’il y en aura d’autres après. Je voulais aussi que ça ressemble à un kaléidoscope.

Blutch

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© Blutch

Culturebox : Si on regarde l’ensemble de votre œuvre, on ressent un vrai besoin de renouvellement, une peur de l’ennui qui vous conduit à changer de genre souvent, et à expérimenter perpétuellement.

Blutch : J’ai surtout peur de m’ennuyer de moi-même, de commencer à jouer un rôle et d’y croire. C’est surtout pour échapper à moi-même, je crois.

Culturebox : Prochain projet ?

Blutch : Je vais faire un album de science-fiction. Je voudrais que ce soit ambigu, tordu, sombre, mystérieux. Mais je veux que ce soit une histoire que les gens arrivent à lire quand même, que ce soit suffisamment clair, et c’est super dur. Là, j’en suis à l’écriture, j’écris tout le temps, je ne pense qu’à ça. J’espère que ça va être bien, mais à chaque fois ce sont des moments où on voit le désert qu’on a à traverser, et on se dit quel boulot… De tout ce que j’ai fait dans la vie, le plus difficile est de faire de la bande dessinée. C’est le truc le plus exigeant, le plus long, le plus ardu. Tout le reste, c’est des vacances…