La linguiste Aurore Vincenti décrypte l'argot de la banlieue dans "Les mots du bitume"

Par @Culturebox
Mis à jour le 03/10/2017 à 19H35, publié le 03/10/2017 à 19H16
Aurore Vincenti est l'auteur de "Les mots du bitume", ouvrage sur l'argot du langage de la rue

Aurore Vincenti est l'auteur de "Les mots du bitume", ouvrage sur l'argot du langage de la rue

Le sous-titre indique "de Rabelais aux rappeurs, petit dictionnaire de la langue de la rue". Une manière pour la linguiste française de redorer le blason de ce langage populaire en refusant de l'associer à un appauvrissement de la langue française.

On ne verra jamais mon "igo" se déplacer sans sa "gova". Si le sens de cette phrase semble obscur il est temps de se plonger dans "Les mots du bitume", un petit dictionnaire tonique de la langue de la rue. Un "igo" c'est un ami. La "gova" une voiture. Ces mots et un tas d'autres, reflets d'une langue impertinente qui court les villes, les banlieues et leurs rues, ont été rassemblés par la linguiste et lexicographe Aurore Vincenti, spécialiste des évolutions de la langue française.
Les mots du bitume éditions Le Robert

© Editions le Robert

La linguiste, connue notamment pour ses chroniques "Qu'est-c'que tu m'jactes?" sur France Inter, ne se contente pas de donner les définitions de mots comme "seum" (dégoût), "swag" (style) ou "enjailler" (séduire) mais raconte aussi, avec rigueur et malice, leur histoire. "Nous avons le "seum" mais Baudelaire et ses "khey" (amis) avaient le spleen", dit-elle. 

L'argot est-il un appauvrissement de la langue française? 

Pour "askip", elle raconte que ce mot est "une contraction audacieuse de la locution "à ce qu'il paraît" ". "L'Académie française reconnaît la forme familière "à ce qu'il paraît", mais recommande de ne pas l'employer dans une langue soignée", écrit Aurore Vincenti avant d'ajouter: "On imagine aisément ce qu'elle pense d' "askip" ".

Elle puise des exemples de l'usage de ces mots dans les textes de rappeurs comme Booba, Oxmo Puccino ou encore Nefkeu. On retrouve ainsi "askip" dans une chanson de Black M. "Je m'inscris en faux contre ceux qui dénoncent un appauvrissement de la langue française. On la voudrait morte qu'on ne ferait pas mieux que de l'enclore dans une interdiction de créer. La vie d'une langue repose dans sa capacité à se renouveler", insiste Aurore Vincenti dans la présentation de son dictionnaire édité par Le Robert.

"La langue française reflète la mixité et le métissage" 

"Il n'y a pas d'espace où la créativité est plus forte que dans la rue", explique-t-elle en rappelant que "Ronsard et Du Bellay ne firent pas davantage en leur temps". Dans la préface qu'il signe pour ce dictionnaire, le lexicographe Alain Rey affirme que "les mots du bitume n'y restent pas. Ils s'envolent en chansons, rap, en slam, et deviennent très vite du français tout simplement".
 
"La langue française bouge (...) Elle reflète les pulsions et les passions, les désirs et les colères, la mixité et le métissage", souligne le père du Petit Robert de la langue française qui vient d'enregistrer un slam, aussi truculent qu'érudit, aux côtés des rappeurs Bigflo et Oli.