Exposition "La règle & le jeu" : le salon de Montreuil dévoile des livres jeunesse beaux comme des œuvres d’art

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 01/12/2016 à 22H06, publié le 01/12/2016 à 18H09
Exposition "La ,règle et le jeu", Montreuil 2016

Exposition "La ,règle et le jeu", Montreuil 2016

© laurence Houot / Culturebox

Le salon de Montreuil a décidé cette année de mettre en lumière des livres un peu particuliers, que l’on appelle "livres objets", ou "livres à système", en présentant dans une très belle exposition les précurseurs et les contemporains. Visite, et rencontre avec trois de ces auteurs explorateurs.

Il faut descendre au sous-sol du salon de Montreuil pour découvrir "La règle et le jeu", une exposition qui présente toutes sortes de livres extraordinaires, pop-up, livres accordéons, lunettes 3D, encres fluorescentes …
Concue comme un "laboratoire de lectures sensorielles", l'exposition "La règle et le jeu" présente une vingtaine d'auteurs, à travers leurs livres mis en scène dans des installations qui invitent les enfants à explorer, manipuler, toucher. 

Rencontre avec trois de ces auteurs explorateurs

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Paul Cox, "Cependant..." (Seuil 2002)
Paul Cox au salon du livre jeunesse de Montreuil, 30 novembre 2016

Paul Cox au salon du livre jeunesse de Montreuil, 30 novembre 2016

On le retrouve dans l’exposition. Chemise rouge, large sourire, il est content de cette installation visuelle et sonore que le salon a conçue pour figurer son travail. Une sorte de cabane courbe, le temps rythmé par les sons du monde, et par une lumière qui se lève et qui décline. "C’est un bel hommage", dit-il. "Et je suis très touché d’être associé dans l’exposition à ces deux géants que sont Warja Lavater et Bruno Munari. Pour moi ce sont les Dieux absolus ! Et aussi c’est drôle de me voir rangé dans la catégorie des 'précurseurs'. C’est difficile, même si je connais le travail des jeunes auteurs qui sont exposés, de se rendre compte des filiations, des influences entre les différentes générations, quand on travaille dans la solitude de son atelier. Cette exposition met l’accent sur la "physicalité" du livre. Là, c’est une évidence. Et ce que font les auteurs exposés ici, c’est ce que l’on appelle des "livres d’artistes" mais c'est moins évident quand il s’agit de littérature jeunesse, à cause des contraintes de budgets, ou de devoir entrer dans des collections", explique-t-il, avant de nous parler de son livre exposé ici "Cependant… (Le livre le plus court du monde)" (Seuil 2002).

Les "contraintes fertiles"

"Ce livre est né d’une commande du Val de Marne, qui offre chaque année un ouvrage aux nouveaux nés du département. Donc j’ai réfléchi à un livre qui comprendrait le moins de texte possible. Et le livre est né de cette contrainte fertile (enfin je l’espère). Ensuite, j’ai essayé de penser à mes tout premiers souvenirs. Et l’émotion la plus lointaine qui est remontée, c’est cette angoisse que j’avais enfant, quand mes parents sortaient le soir, de ne pas savoir minute par minute ce qu’ils étaient en train de faire pendant leur absence. Pour exorciser cette angoisse, j’ai voulu faire un livre avec une abondance de choses qui se déroulent au même instant. Comme un œil omniscient.

Un livre tour du monde

"Ensuite j’ai orienté tous les paramètres du livre vers cette idée : la reliure en spirale, pas de couverture, pas de début, pas de fin donc, pas de titre, un livre qui puisse se lire de manière cyclique, comme un tour du monde. On stationne dans le temps, mais on progresse dans l’espace. Et j’ai juxtaposé des éléments sur la page de gauche et celle de droite en jouant sur les contrastes, pour montrer par exemple qu’au même moment (à l’époque c’était la guerre dans les Balkans), il y a la joie et l’insouciance d’un côté, et la guerre de l’autre. Pour montrer qu’à portée de voiture en une journée, il y a la guerre. Il y a aussi le titre, qui se répète sur chaque page, et qui est à entendre dans ses deux sens 'En même temps' et 'pourtant '. Et je l’ai aussi appelé ‘le livre le plus court du monde’, puisqu'il se déroule en une fraction de seconde."

Et pour raconter tout cela, j’ai utilisé un vocabulaire graphique qui utilise un motif de base, comme au point de croix, qui donne à penser que tout est fait avec la même base, les mêmes particules, et qui fonctionne de manière répétitive, avec seulement 5 couleurs."

"Un livre, c’est un transport, un ravissement" 

"Un livre n’est pas la matérialisation d’un texte et d’images. C’est un objet que l’on ouvre, que l’on feuillette, un séquençage de pages. Puis chaque double page est à nouveau un espace avec plus ou moins de profondeur. Un livre, c’est à la fois du temps et de l’espace. Métaphoriquement on pourrait ajouter que c’est un pont, une porte, une fenêtre, une passerelle, une échelle… ou tout ce qui créé un transport, un ravissement, au sens propre comme au sens figuré."
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Adrien Parlange, "Le ruban" (Albin Michel Jeunesse, 2016)
Adrien Parlange au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, 30 novembre 2016

Adrien Parlange au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, 30 novembre 2016

© laurence Houot / Culturebox
Suivre le chemin d’un ruban jaune, et arriver sur les images de son livre "Le ruban", projetées sur un écran. C’est la forme qu’Adrien Parlange a voulu donner à l’installation qui lui est consacrée dans l’exposition. "J’avais envie de changer l’échelle du livre, raconte-t-il, J’avais envie de voir ces images en grand format. Le livre est petit, c’est un choix, et donc là ça change le rapport au corps, à l’espace".

On peut découvrir aussi ses dessins, ses carnets, ses recherches. "Je voulais vraiment que l’on voit les carnets. C’est vraiment là que tout se passe. Quand je sors du carnet, c’est que le livre est pensé déjà de la première à la dernière page", explique-t-il.

"Plus les contraintes sont fortes, plus le plaisir est grand quand le livre est fini"

"Faire un livre, c’est long, ça prend énormément de temps, c’est beaucoup de travail, beaucoup d’énergie," donc pour me motiver, j’aime bien l’idée de faire un livre qui n’existe pas. Et cela m’amuse de jouer avec les possibilités de l’imprimerie, de travailler sur tout ce qui est possible de faire avec cet objet, et les possibilités sont infinies. On peut jouer avec le pliage, les transparences, les formes, les couleurs, les encres… Et je commence toujours par me fixer des contraintes, des règles du jeu. Ces contraintes posent tout un tas de problèmes qu’il faut résoudre. Et c’est ça qui est fécond : régler les problèmes. Plus les contraintes sont fortes, plus c’est un défi, et plus cela va me procurer du plaisir quand le livre sera fini."

Pour son dernier livre, "Le ruban", sélectionné dans la liste des Pépites, il a détourné le fameux signet, ce petit ruban utilisé depuis la nuit des livres pour marquer les pages, et il en a fait un jeu pour son livre: ce petit ruban jaune accompagne les illustrations de chaque double page. Au fil du livre, le ruban jaune est la canne d’un funambule, une pâte qui sort de l’assiette, un fil de pêche, une étoile filante, puis un risque, une défaite, une inspiration, un voyage.. Le lecteur est invité à jouer avec ce petit ruban. C’est lui qui le dispose comme il l’entend. Dans la page ou à l’extérieur.

C'est ce qui caractérise tous les livres présentés dans cette exposition, leurs auteurs ont conçu le livre dans sa forme globale. "Pas seulement des images, ou des textes, ou même les deux, mais à l’objet livre dans son ensemble : la forme du livre, sa taille, la typographie, les encres utilisées, le type d’impression, etc."

"Je suis très heureux de cette exposition à Montreuil car la famille des livres qu’on appelle les livres à système, les livres à manipuler, est une famille mal connue. En même temps, on vit actuellement une période très riche, très créative dans ce domaine. Les éditeurs s’intéressent à des livres innovants, inédits. C’est une chance. Mais en librairie, cela reste compliqué. Ce sont des livres pour lesquels il faut se donner un peu de mal. Et pourtant il faut faire confiance aux enfants, à leur curiosité".

Le livre : "un objet à conquérir"

"Travailler sur des livres numériques, cela ne m’intéresse pas. Je pense que flirter avec d’autres modes de narration, c’est se perdre, et finalement ça revient à faire du sous dessin animé, ou du sous jeu vidéo. Raconter des histoires pour les écrans, avec des images et de l’interaction, ça fait 20 ans que ça existe et c’est très bien. Mais ce sont deux mondes séparés. ET je trouve cela plus intéressant de cultiver les possibilités de chaque médium."

"Ce qui me plaît avec le livre papier, c’est le rapport intime avec le livre. Et puis quand on regarde un livre, on peut voir comment c’est fabriqué. On voit le papier, le carton, les fils, les encres… J’aime bien le côté modeste de l’objet. On peut fabriquer soi-même un livre. Je trouve ça rassurant. Pour moi un livre, ça ne doit être que beau. Ça ne doit pas être un produit, avec des macarons collés dessus qui vantent ses qualité du style "nouveau", "inédit", "innovant"… Non pour moi un livre c’est quelque chose de pur, une invitation à imaginer. Il faut qu’un livre sache se faire désirer, qu’il soit un objet à conquérir. Je préfère quand il y a peu de choses dans le livre, mais qu’il se passe beaucoup de choses dans la tête du lecteur quand il a le livre au creux de la main…"
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Matthias Picard, "Jim Curious" (Editions 2024, 2012)
Matthias Picard au Salon du livre et de la presse jeunesse à Montreuil

Matthias Picard au Salon du livre et de la presse jeunesse à Montreuil

© laurence Houot / Culturebox
Dans l’espace consacré à Matthias Picard, un grand écran projette des images en noir et blanc et en 3D avec lesquelles les visiteurs peuvent jouer : en déplaçant leur main au-dessus d’un gros cube, l’image grossit, rétrécit, tournoie… Comme tous les auteurs exposés ici, Matthias Picard est un explorateur. Pour Jim Curious, il s’est emparé des fameuses lunettes bleues et rouges, qui font voir la vie en  3D. En langue savante, on appelle ça les "anaglyphes".

"Ca existe depuis le XIXe siècle", explique-t-il. "Et moi j’avais envie de voir si j’étais capable de créer des images avec ce procédé. J’ai essayé, et ça a marché. J’étais content de voir que je pouvais faire ça sans une grosse entreprise ou des gros moyens, mais tout seul à la maison avec un ordinateur. Ensuite j’ai décidé de faire un livre qui porte ce procédé et j’ai imaginé l’histoire de Jim Curious. C’est donc le procédé qui a induit l’histoire. J’ai choisi l’océan comme environnement, parce que ça allait bien avec cette idée d’apesanteur, de flottement que provoquent les images en 3D. Et j’ai aussi décidé puisqu’on était dans le monde du silence, de faire un livre muet. C’était une contrainte supplémentaire, mais mon travail, c’est de trouver la meilleure alchimie entre un procédé technique, les dessins, et une histoire."

"Le but était de recréer une sensation de flottement, d’apesanteur, et dans ce rapport au livre, je trouve que c’est encore plus magique que le cinéma, parce que la magie opère juste en tournant des pages. C’est ce qui m’avait saisi en découvrant le procédé quand j’étais enfant".

"Je suis certain que les écrans ne tueront pas le livre"

"Le livre a des propriétés qui sont très riches. Les écrans, c’est très bien aussi mais ce sont deux mondes totalement différents, qu’il faut bien distinguer. Et je suis certain que les écrans ne tueront pas le livre. Les gens aiment les livres. Et en plus en France on a beaucoup de chance, il y a beaucoup de librairies, beaucoup de bibliothèques, on a tous des livres chez soi… Je n’ai aucune crainte pour l’avenir des livres…"

Dans l’espace qui lui est consacré, les visiteurs peuvent aussi découvrir son dernier ouvrage, "M.O2.M." (Editions 2024) qu’il a fabriqué à la demande du musicien M.

"M. m’a contacté. Il avait fait cette musique un peu expérimentale, et il trouvait qu’il manquait quelque chose pour le partager avec son public. Alors il m’a demandé d’imaginer des dessins".

Pendant qu’on discute, des adolescents ont investi l’espace. Ils viennent vers Matthias Picard "C’est vous qui avez fait tout ça ? Bravo ! C’est le truc le plus cool de toute l’expo", lui dit l’un d’entre eux. Et la conversation s’engage…

Salon du livre et de la presse jeunesse de Seine-Saint-Denis
Du 30 novembre au 5 décembre 2016
Espace Paris-Est-Montreuil
128 rue de Paris
Montreuil

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