"Le terroriste noir" : la résistance d'un tirailleur sénégalais dans les Vosges

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 03/10/2012 à 11H19
"Le terroriste noir", Tierno Monénembo

"Le terroriste noir", Tierno Monénembo

© Mychele Daniau / AFP

"Le terroriste noir", le dernier livre de Tierno Monénembo (prix Renaudot en 2008 pour "Le Roi de Kahel") s'attaque au récit d'une histoire extraordinaire mais vraie, celle d'un tirailleur sénégalais (guinéen, en l'occurence), atterri dans un village vosgien pendant la deuxième guerre mondiale, et devenu le héros local, chef du premier maquis des Vosges, baptisé "Délivrance".

L'histoire : 1940. Deuxième guerre mondiale. Dans les Vosges à la saison des colchiques, un père et son fils cherchent des champignons. En lisière de la forêt, ils tombent sur un "pauvre nègre" de "petite taille, teint de ricin, nez de gamin, yeux de chat, ses habits de tirailleur tachés de sueur et de boue." Le fils pousse "le cri de sa vie".

Le "nègre", c'est Addi Bâ jeune guinéen adopté en France à l'âge de 13 ans sous l'injonction d'un devin bambara, affecté dans le 12e régiment des tirailleurs sénégalais. Capturé après la bataille de la Meuse, Addi Bâ s’évade. Il erre dans la forêt avant d'être accueilli dans le village de Romaincourt. Son arrivée bouleverse ce petit village des Vosges. Il faut dire qu'"avant son arrivée à Romaincourt, personne n'avait vu de nègre…"

Le résistant noir

L'histoire nous est racontée par Germaine, une fille du village. Addi Bâ vient écouter radio Londres dans la cuisine de ses parents. Elle lui lit Peguy ou Alfred de Vigny et lui lave ses chaussettes. Au village, "ce bled perdu où rien ni personne n'arrivait, même pas les bombes, même pas les chiens des boches, même pas la rumeur du monde", Addi Bâ fascine les hommes, séduit les femmes. Le village l'adopte. Se le dispute, même. En 1942, il entre dans la résistance et crée le premier maquis vosgien baptisé "Délivrance".  Surnommé le terroriste noir par les Allemands, il est arrêté et exécuté le 18 décembre 1943 à Epinal. On ne saura jamais qui l'a dénoncé. Ce livre est aussi l'histoire d'une réhabilitation. Il faudra en effet attendre 2003 pour qu'une médaille de la résistance lui soit décernée, et qu'une rue du village vosgien (Tollaincourt dans la réalité) porte son nom.

Tierno Monénembo raconte cette histoire extraordinaire avec la gouaille d'un conteur africain

Il décrit le petit monde du village vosgien, ses haines ancestrales, sa nature brutale, la rudesse des ses habitants, l'odeur de ses forêts. L'arrivée du tirailleur sénégalais bouscule un microcosme immuable. Les femmes désobéissent à leurs maris. Les fils se rêvent résistants. Addi brode avec la vieille Léontine, joue aux dames avec un colonel en retraite et devient "en quelques mois, et l'on ne sait pas trop par quel tour de magie, un élément familier du décor, au même tire que le fronton de l'Eglise ou les piliers de la buanderie."

Des personnages hauts en couleurs nourrissent le roman

Leurs noms, dits à la vosgiennes, sont toujours précédés de l'article : "La" Pinéguette se croit la fille d'Addi Bâ. Figure féministe et anarchiste, poil à gratter du village, elle œuvre avec acharnement à la réhabilitation du héros guinéen. "La" Yolande, institutrice courageuse et passionnée, noue avec Addi Bâ une relation amoureuse platonique. Il l'appelle "Maman". Elle l'appelle  "fils". L'Etienne, "un pur pays. Au Pérou ou au Pôle Nord, son esprit restera toujours tourné vers ici, le froid polaire d'ici, le vent hululant d'ici, les hêtres échevelés d'ici, le peuple silencieux et ombrageux d'ici".

Le récit fait par Tierno Monénembo prend des libertés avec l'histoire. C'est très touffu et on s'y perd parfois. Mais qu'importe, la dimension romanesque de la vie de Addi Bâ est servie par l'enthousiasme de l'auteur, son écriture vivante, la drôlerie de certaines pages, la profondeur et la beauté de certaines phrases. Un bel hommage aux oubliés de l'histoire, ceux à qui s'adresse Léopold Sédar Senghor en exergue du roman : "On fleurit les tombes, on réchauffe le Soldat inconnu, Vous, mes frères obscurs, personne ne vous nomme."

Le terroriste noir
De Tierno Monénembo.
Seuil
226 pages /  17 €


Voir l'interview Culturebox de Tierno Monénembo par Pierre-Yves Grenu

 
 

[ EXTRAIT ]

"Maintenant que la mémoire est close, maintenant que le destin s'est accompli, je crois qu'elle disait vrai. Cet homme était déjà là avant que je vienne au monde, confiné dans la lumière du soleil, dans la vibration de l'air, dans les bruissements de la nuit et puis, un beau jour, s'est fondu dans nos vies et pour finir il est devenu une étoile qui luira à jamais dans le ciel de Romaincourt."