"Au revoir là-haut", formidable roman de Pierre Lemaitre sur l'après 14-18

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 09/12/2013 à 10H09, publié le 01/09/2013 à 11H16
L'écrivain Pierre Lemaitre

L'écrivain Pierre Lemaitre

© ©Thierry Rajic / Figure

"Au revoir là-haut" ? Un feu d'artifice romanesque sur l'après-guerre de 14-18. Les héros ? D'un côté, deux rescapés du massacre, dont une gueule cassée, qui tentent de survivre, combines à l'appui. De l'autre, un officier aristo, belle crapule et profiteur des juteux marchés des cimetières militaires. Qui s'en sortira ? Car il y a deux suspenses parallèles, magistralement menés.

La boucherie de 14-18 a parfois occulté la période d'après-guerre, où l'on préférait le héros mort au survivant cabossé. Et l'on oublie que le culte du soldat tombé au front a généré de juteux profits, des monuments aux morts aux cimetières militaires.

C'est dans cette France-là, celle des années qui suivent la première guerre mondiale, que Pierre Lemaitre bâtit l'intrigue d'Au revoir là-haut, et tient le lecteur en haleine sur plus de cinq cents pages.

A l'assaut de la "cote 113", à dix jours de l'armistice ...

Le livre s'ouvre sur une hallucinante scène de bataille, à quelques jours de la fin de la guerre. Le 2 novembre 1918, un officier, le lieutenant d'Aulnay-Pradelle, lance ses soldats à l'assaut de la "cote 113", bout de terrain auquel il semble tenir. Pour quel profit, puisque l'issue est proche ? Le sien, évidemment. Il espère y gagner du galon, des médailles et sa part de gloire.

Pour lui, d'ailleurs, le retour du front a tout d'un rêve. Après un beau mariage avec une riche héritière, l'aristocrate désargenté Aulnay-Pradelle se lance, grâce à l'appui d'un beau-père qui a de l'entregent, sur le marché des cimetières militaires.

Car la "nation reconnaissante" et plus encore les politiques exigent désormais des tombes dignes de ce nom pour les cadavres morts au champ d'honneur et enterrés à la va -vite. De fabuleux profits possibles pour un Pradelle aussi avide de richesses que peu scrupuleux.

L'improbable duo d'un apeuré et d'une gueule cassée 

Perspectives moins riantes pour deux rescapés d'extrême justesse de la cote 113,  l'ex-comptable Albert Maillard et l'ancien étudiant des Beaux-Arts Edouard Péricourt. Le soldat Maillard, qui a manqué périr dans un trou d'obus, revient effrayé dans la vie civile. Quant à Péricourt, il a perdu mâchoire et joie de vivre dans la bataille.

Comment va-t-il survivre, ce duo improbable d'un apeuré et d'une gueule cassée ? Mal, malgré leur indéfectible amitié (ils se doivent mutuellement la vie), jusqu'à ce que naisse, dans le cerveau d'Edouard, l'idée d'une arnaque géniale aux monuments aux morts.

Double arnaque, double suspense

Le détestable d'Aulnay-Pradelle réussira-t-il à s'enrichir sur le dos des morts -et des vivants ? Les survivants Maillard et Péricourt verront-ils une issue à leur vie cadenassée par l'angoisse - pour l'un- et la morphine - pour l'autre?

Au revoir là-haut s'organise autour d"une double arnaque et d'un double suspense, sur fond historique extrêmement documenté. Ajoutez-y une écriture sèche, mordante, précise, qui manie brillamment l'humour noir. Et vous comprendrez pourquoi, salué par la critique et plébiscité par les libraires, le livre s'annonce comme un des best-sellers de l'automne.

Sorti initialement à 30.000 exemplaires, il était déjà réimprimé à 10.000 supplémentaires fin août. A l'approche du centenaire de la guerre de 14-18, on ne saurait imaginer que les jurys littéraires passent à côté de ce grand roman qui met à nu les discours héroïques et à vif les plaies des lendemains de guerre.

Extrait (et début du roman) :
"Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps. De la guerre justement. Aussi, en octobre, Albert reçut-il avec pas mal de scepticisme les rumeurs annonçant un armistice. Il ne leur prêta pas plus de crédit qu'à la propagande du début qui soutenait, par exemple, que les balles boches étaient tellement molles qu'elles s'écrasaient comme des poires blettes sur les uniformes, faisant hurler de rire les régiments français. En quatre ans, Albert en avait vu un paquet, des types morts de rire en recevant une balle allemande."

"Au revoir là-haut" de Pierre Lemaître (Albin Michel) - 22,50 euros
le livre est en compétition pour le Prix Roman France Télévisions