"Les intermittents ne sont pas des privilégiés", dit l'expert Mathieu Grégoire

Par @Culturebox
Publié le 26/06/2014 à 11H17
Manifestation d'intermittents à Toulouse le 16 juin 2014

Manifestation d'intermittents à Toulouse le 16 juin 2014

© LANCELOT FREDERIC/SIPA

L'universitaire Mathieu Grégoire, nommé expert dans la concertation sur l'intermittence par le comité de suivi rassemblant employeurs du spectacle, parlementaires et représentants des intermittents, estime que leur régime spécifique d'indemnisation n'en fait pas des privilégiés, dans un entretien à l'AFP.

Quel diagnostic portez-vous sur le régime d'indemnisation des intermittents, ses qualités et ses défauts?
La grande qualité du système, c'est qu'il est adapté à l'emploi discontinu. Le coeur de ce dispositif, c'est d'être capable d'indemniser des salariés à l'emploi discontinu qui seraient handicapés dans un modèle social conçu depuis 1945 pour l'emploi stable. Ils ne devraient peut-être pas être une exception, mais un modèle ou une source d'inspiration dans le cadre de la réflexion sur ce que l'Europe a appelé la "flexi-sécurité". Les défauts se sont accentués depuis 2003 (date de la dernière réforme du régime) qui a rendu le système plus instable et aléatoire. Les intermittents ne savent pas depuis 2003 si dans les trois ou quatre semaines qui suivent, ils seront en dehors du système ou pas, ce qui est générateur de précarité. C'est pour cela qu'ils réclament, non pas plus d'argent, mais des mesures visant à diminuer cette précarité et à améliorer qualitativement le modèle.

On entend souvent dire que les intermittents sont des privilégiés, qu'en est-il?
Quand on regarde l'indemnisation en tant que telle, les intermittents n'ont pas des indemnisations supérieures aux autres chômeurs, ils représentent 3,5% des allocataires et reçoivent 3,4% des allocations. Cela représente 1/30e des allocations versées. Les intermittents ont droit à 8 mois d'indemnisation alors que les autres chômeurs ont droit à deux ans ou trois ans, les seuils pour y être éligible sont plus difficiles à atteindre : c'est 507 heures en dix mois ou dix mois et demi, alors que dans le régime général c'est 610 heures en 28 mois. Les choses sont difficilement comparables terme à terme: le régime des intermittents est plus adapté, mais pas plus favorable. Concernant les abus, l'UNEDIC a chiffré à 4% le nombre d'allocataires dits "permittents", qui ont un seul employeur et un énorme volume d'emploi pour cet employeur. Le problème de ces abus, c'est qu'ils sont sans cesse ramenés pour discréditer l'ensemble. On ne doit pas jeter le bébé avec l'eau du bain parce que 4% des allocataires sont "permittents" et mériteraient un CDI, il faut parler des 96% aussi."

La concertation annoncée par le Premier ministre Manuel Valls est-elle une occasion historique de réformer ce système?
Si vous prenez du recul historique, ce n'est pas la première fois que ce genre de chose se met en place. A chaque fois qu'il y a crise, on nomme un expert, qui fait des tables rondes, et puis au fond, il n'en est pas sorti grand-chose. Je ne suis pas bookmaker, peut-être que ça va ouvrir quelque chose de positif, peut-être que ça va être une manière de passer l'été et qu'il n'en sortira rien. Dans la mesure où le gouvernement n'a pas fait les gestes matériels que demandaient les intermittents, qu'il a au fond donné raison aux partenaires sociaux en donnant son agrément à la convention chômage alors que les intermittents réclamaient le non agrément, on peut comprendre qu'ils soient inquiets ou méfiants.

"Les intermittents du spectacle : enjeux d’un siècle de luttes", par Mathieu Grégoire 10 mars 2014 - Les films de l'An 2