Tout sur le football au MuCEM de Marseille : histoire, objets, oeuvres d'art

France Demay : Equipe de basket féminine du Club pédestre de l'étoile rouge (Paris) jouant au football, 1936. Courtesy galerie Intervalle. Collection France Demay / Ballon d'or FIFA, 2007. Orfèvre Meller Mellerio. Musée National du sport, Nice

Le MuCEM de Marseille présente du 11 octobre au 4 février 2018, l'exposition "Nous sommes foot ". Cette présentation, qui rassemble plus de 400 oeuvres et photos, rend compte de la complexité de la planète foottball, sur les deux rives de la Méditerrranée. Pour tout savoir sur un sport très populaire, qui est aussi l'un des plus grand business du monde

Allez l’OM, on… est content de venir te voir… Mais cela est vrai aussi des autres équipes, car le foot est un phénomène mondial, qui enflamme les esprits jusque dans les villages les plus reculés. Il est devenu un ascenseur social et un miroir de la société. Il est violent, assoiffé d’argent, corrompu, tricheur, provocateur et frimeur. Mais il peut aussi développer l’esprit d’équipe, donner l’envie de se dépasser et créer un beau spectacle qu’une foule immense, réunie par le même plaisir, déguste minute après minute. Bien sûr, les artistes n’ignorent pas ce sport, qui fait vibrer la majeure partie de l’humanité et développe les ventes de bière… A Marseille, l’équipe de l’OM est encore plus suivie que le feuilleton « Plus belle la vie ». Pour beaucoup de marseillais, le foot embellie l’existence. Le MuCEM est donc bien placé pour organiser une exposition autour du ballon rond. Le but du musée est simple : nous faire oublier nos a priori, revenir aux sources d’un sport un peu sali par quelques comportements, et souligner son importance sociale, culturelle et politique, à travers de nombreuses œuvres d’art et objets. Pour Marseille, promue en 2017 capitale européenne du port, c’est une façon de rendre hommage à une vraie culture populaire. Pour le MuCEM, c’est peut-être l’espoir d’attirer un nouveau public…

Quelques chiffres à propos du football

Plus de deux millions de licenciés en France, 40 600 dans les Bouches du Rhône. La dernière coupe du monde de football a été suivie par plus d’un milliard de téléspectateurs. Les chiffres parlent d’eux même. On trouve des terrains de foot, plus ou moins équipés, dans le monde entier.

 Hans van der Meer : Marseille, Montredon, Hans van der Meer / Hollandse Hootge, 2015


Hans van der Meer : Marseille, Montredon, Hans van der Meer / Hollandse Hootge, 2015

Les copains d’abord

Les gamins de tous les pays poussent la balle. En Algérie et ailleurs, dans certains quartiers, le ballon est confectionné avec du caoutchouc, du cuir, des chiffons et du scotch. Ce ballon, non homologué, est en fait le symbole de l’enfance et de l’amitié.

Ballon de football, Alger, 2015, Mucem. Mucem / Yves Inchierman

Ballon de football, Alger, 2015, Mucem. Mucem / Yves Inchierman

Ballon rond et passion

Les deux commissaires de l’exposition, le producteur Gilles Perez et le conservateur du MuCEM Florent Molle soulignent : « le football, dont la popularité reste inégalée, soude les deux peuples de Méditerranée ». Rien que pour cette raison, le MuCEM de Marseille a bien raison de proposer cette exposition « Nous sommes Foot ». Conscients que tout le monde n’aime pas ce jeu, avec un peu d’humour, ils demandent aux visiteurs de commencer la visite en passant par un sas anti-foot. C’est une zone spéciale, un vestiaire pour se débarrasser de ses idées préconçues : utile et amusant. Je ne résiste pas à l’envie de vous rappeler cette petite citation de Pierre Desproges : « Les hémorragies cérébrales sont moins fréquentes chez les joueurs de football. Les cerveaux aussi ! » Le visiteur a ensuite la surprise de rentrer dans un vrai stade de football. Les décorateurs ont fait forts. La première partie de cette zone évoque la « Passion ». Elle touche bien des amateurs. Un sentiment qui peut s’emparer d’une ville, d’une nation...

Caio Vilela, Casablanca, Maroc, 2011. Photographie Caio Vilela

Caio Vilela, Casablanca, Maroc, 2011. Photographie Caio Vilela

Religion

Pour beaucoup de supporters de Marseille, le stade du vélodrome est une sorte de temple. Les joueurs et la pelouse sont vénérés. Quand arrive la victoire tant attendue, c’est l’extase. Dans le « Virage », on aperçoit les drapeaux de plusieurs nations, mais tous les spectateurs poussent le même cri de joie.

Lionel Briot : OM- Olympique Lyonais, stade Vélodrome, Marseille, 16 août 2002. Photogaphie issue de la série "VIrage" . Lionel Briot / ADAGP, Paris 2017

Lionel Briot : OM- Olympique Lyonais, stade Vélodrome, Marseille, 16 août 2002. Photogaphie issue de la série "VIrage" . Lionel Briot / ADAGP, Paris 2017

En famille

La passion du foot se transmet d’une génération à une autre. Dans certaines familles, le foot rythme la vie quotidienne : lectures d’articles dans journaux et échanges autour de la table lors du déjeuner ou du dîner, achat en famille de photos, de maillots et d’écharpes, préparation et maquillage spécial avant le grand voyage vers le stade, sans oublier les jeux vidéo de foot ou les parties de babyfoot entre copains, durant lesquelles on parle des dieux du stade. Mais lors d’un entrainement ou d’un match, dans un quartier dit sensible, cela permet aux éducateurs d’intervenir et de faire passer quelques idées… Là encore, le football, contrairement aux idées reçues, aide à la citoyenneté.

Reliquaire

Certains ados respirent et vivent foot chaque minute de leur vie et leurs chambres sont des reliquaires, dédiés à leurs modèles en shorts et maillots. Cette photo étonnante illustre à merveille ce phénomène. Pas besoin de commentaire...

Chambre d'un adolescent supporter, Mauzaugues, 2017 Mucem. Mucem / Yves Inchierman

Chambre d'un adolescent supporter, Mauzaugues, 2017 Mucem. Mucem / Yves Inchierman

Ultras et hooligans

Aujourd’hui, il n’y a pas que le « supportérisme » passionné et familiale, l’exposition évoque également les groupes ultras et les plus violents : les hooligans. Le visiteur peut même observer une barre de fer, du type de celles utilisées par les supporters anglais et russes, dans une rue de Marseille lors de l’Euro 2016. Le visiteur peut voir également une étonnante caisse, réalisée en 1972 par un groupe d’ultra italiens. Elle contient huit klaxons de Fiat 500, de quoi réveiller un stade qui aurait tendance à s’endormir un peu…

Caisse de klaxons, Lazio, Italie, 1972 Ultras Latina. Mucem / Yves Inchierman

Caisse de klaxons, Lazio, Italie, 1972 Ultras Latina. Mucem / Yves Inchierman

Il semble que la culture ultra soit née en Italie en 1960. Depuis, elle n’a jamais cessé de croitre, gagnant le sud de la Méditerranée vers les années 2000. A Marseille, un groupe ultra voit le jour dès 1984 (Commando Ultra). Et puis il y a les hooligans qui n’ont qu’un but lors des rencontres : violenter l'équipe adverse. Ils multiplient les actes physiques et les insultes. La bande, la « firm » comme ils l'appellent, constitue la vraie famille, le refuge. Ils adorent frapper et faire peur. L’artiste Claude Lévêque met en lumière ce phénomène. Pour cela, il utilise une lumière bleue, intense, froide et un peu angoissante… Claude Lévêque s’est fait connaître en 2011 avec un néon violet et ses mots : « Je suis une merde ». Même si tout semble lui réussir, son travail évoque souvent la sensation de ratage, d’échec. Finalement, cela colle pas mal avec le hooliganisme, champion de l’extrême violence, mais qui ne crache pas sur les lumières médiatiques.

Claude Lévêque : Hooligan, 2006. Kamel Mennour, Paris. Adagp, Paris 2017. Coutesy the artist and Kamel Mennour, Paris / Londres

Claude Lévêque : Hooligan, 2006. Kamel Mennour, Paris. Adagp, Paris 2017. Coutesy the artist and Kamel Mennour, Paris / Londres

Jouer et résister

La deuxième partie du stade concerne la notion d’Engagement. C’est là que sont traités les liens complexes qui unissent le foot et la politique, comment les hommes de pouvoir se servent du sport pour mieux se servir eux même… Le foot est souvent devenu l’instrument, le jouet d’un régime politique autoritaire, d’un dictateur. Mais à travers le football, des hommes ont voulu résister. C’est le cas en Algérie, à Sarajevo, au Chili, en Argentine, à Bethléem et même au camp de concentration de Mauthausen. La partie de foot devient alors le symbole d’un moment de liberté et un acte de résistance face à l’autoritarisme. En 1936, les Jeux Olympiques offrent à Berlin une belle vitrine, malgré quelques revers sportifs qui fâchent Hitler. Mais la réaction ne tarde pas. Les fédérations européennes de sport ouvrier envisage, en 1936, d’organiser à Barcelone « les Olympiades populaires ». Mais la guerre civile éclate et ce projet ne voit jamais le jour, seule cette affiche à graphisme soviétisant, rappelle cette tentative de résistance par le sport.

Affiche "Olimpiada Popular", Barcelone 1936. Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine-BDIC, Nanterre. Coll BDIC

Affiche "Olimpiada Popular", Barcelone 1936. Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine-BDIC, Nanterre. Coll BDIC

Identité

En Algérie, pendant la colonisation française, les clubs communautaires étaient interdits, une façon de se prémunir contre toutes revendications politiques. Malgré cela, les clubs de la communauté poussent comme des champignons. En 1958, c’est la création du Onze de l’Indépendance, qui participe activement à la naissance d’une nation. Cette magnifique photo de l’artiste sénégalais Omar Victor Diop, dont j’ai déjà parlé dans ce blog, allie football et fierté identitaire. Le tissu local qui sert de fond et de costume devient alors un drapeau. La position de la main gauche sur la cuisse vient souligner l’autorité naturelle du personnage. En vérité, il s’agit d’un autoportrait, mais dans la pose qu’il choisit, Diop montre bien l’influence de la peinture du XVIe et XVIIIe siècle. Avec ce travail, il pose aussi la question de la place de l’homme noir dans le monde.

Omar Diop : El Moro, série "Diaspora", 2014. Omar Diop. Courtesy galerie Magnin-A, Paris

Omar Diop : El Moro, série "Diaspora", 2014. Omar Diop. Courtesy galerie Magnin-A, Paris

Devoir de mémoire

L’exposition aborde toute les facettes de la planète foot. Il arrive aussi que des joueurs utilisent leur sport et leur notoriété au service d’autres idées… Le visiteur est alors invité à entrer dans « L’Agora », un stade miniature qui devrait servir de lieu d’échange, de débat. Le fantôme de Pagnol passe… Mais l’ambiance redevient lourde avec cette affiche très forte de Jean François Batelier, qui s’oppose en 1978, à l’organisation par l’Argentine de la Coupe du monde de football. Dans ce pays, dans les années 70, la junte militaire du général Vidéla se servait des stades pour enfermer, interroger, torturer, tuer un grand nombre d’opposants… Pas question de jouer à la baballe dans un endroit pareil, trop de tristes fantômes hantent encore les gradins.

Jean François Batellier, affiche du Collectif pour le boycott de l'organisation par l'Argentine de la Coupe du monde de football, Paris , 1978. Musée National du Sport, Nice

Jean François Batellier, affiche du Collectif pour le boycott de l'organisation par l'Argentine de la Coupe du monde de football, Paris , 1978. Musée National du Sport, Nice

Pour revenir sur cet événement, Bernard Rancillac imagine un joueur poussant du pied une… tête de mort.

Bernard Rancillac : La coupe du monde déborde, 1978. Adagp, Paris 2017 / Photo Jacques Faujour

Bernard Rancillac : La coupe du monde déborde, 1978. Adagp, Paris 2017 / Photo Jacques Faujour

Marchandisation

L’observateur passe ensuite dans la partie suivante : « Mercatos ». Cette pièce traite de l’évolution de l’amateurisme à la professionnalisation, sans oublier l’étrange marché des transferts. Des affiches de publicité et de films côtoient de vieux disques. Année après année, le football développe ses produits dérivés et cela pèse de plus en plus lourd dans les caisses. Aujourd’hui, le football est une marchandise. Certains veulent même tout acheter, les joueurs, les matchs, les médias, les licences de vente. Sur la planète foot, l’argent est roi. Parfois, pas toujours, la corruption se porte bien. On pourrait même se demander si le plus importants est ce qui se passe sur le gazon ou ce qui se vend dans les magasins spécialisés ? Mais les organisateurs ont une bonne idée, ils se demandent si « le football doit nécessairement gagner à tout prix ». L’artiste brésilien Paulo Ito expose ce graffiti sur lequel cet enfant affamé, pleure. Il ne possède rien, mais il apprend le coût exorbitant de l’organisation de la coupe du monde 2014 au Brésil, à l’ombre des favelas. Cette œuvre d’art a été créé sur la façade d’une école. Désormais elle est mondialement connue.

Paulo Ito : Graffiti Mondial Rio - Starving boy with football, Sao Paulo, Brésil, 2014. Paulo Ito

Paulo Ito : Graffiti Mondial Rio - Starving boy with football, Sao Paulo, Brésil, 2014. Paulo Ito

La dernière partie de cette présentation se veut beaucoup plus positive. Elle rappelle que le foot peut aussi aider à construire un monde solidaire. Le football se joue à onze, et sans jeu collectif : pas de but, pas de joie. Une belle leçon de vie.

Un ballon dans le cœur

Même si vous n’avez jamais tapé dans un ballon, vous pouvez aller voir cette curieuse exposition. En réalité, elle parle de nous et de notre monde, de nos valeurs aussi. Les organisateurs sont allés dans de très nombreux pays méditerranéens chercher des objets et des témoignages. Le visiteur peut même entendre les battements du cœur d’un supporter. Il peut aussi apprendre que le football de cette dernière décennie s’est embourgeoisé et qu’il y aurait de moins en moins d’ouvriers dans les stades des grandes villes, voilà qui devrait faire réfléchir les directeurs de clubs… Aujourd'hui, les classes populaires se dirigeraient vers les petits stades où les places sont moins chères.

Eclairage et petit bonus

Comme beaucoup d’amateurs inconnus, Pasolini et Camus avaient les yeux qui brillaient et le cœur qui s‘accélérait lorsqu'ils parlaient du ballon rond. En 1953, dans le journal universitaire algérois, Albert Camus écrit : « Ce que je sais sur la morale et les obligations des hommes, c’est au sport que je le dois ». Le football n’est pas qu’un conglomérat d’abrutis buveurs de bière, face à quelques bonhommes richissimes et mal coiffés. Non, il apprend le partage, la discipline, le respect et l’envie de recommencer après un échec. Il mérite donc bien une exposition, d’autant que celle-ci éclaire sur son importance à travers l’histoire des XIXe et XXe siècle. Et si le football était une façon de comprendre la bêtise et les contradictions de notre société ? Et si, malgré toutes ses zones d’ombre, il restait encore un bon moyen pour appendre le vivre-ensemble ? Petit bonus : rien interdit au visiteur, amateur de foot, de parcourir l’exposition en 90 minutes… Alors, qui dit mieux ?

Il ne faut pas se moquer du football, c’est un beau miroir… Grâce au MuCEM, le public des musées va peut-être aller au stade, et vice versa. On avance… We are foot… Somos futbol… Siamo calcio… Et si c’était vrai ?

 

Mucem (Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée) : 7 promenade Robert Laffont, 13002 Marseille

Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11h à 19h

Entrée : 9,50 euros