Les pastels sortent de l'ombre au Petit Palais

Victor Prouvé : Femme étendue sur un divan, 1899. Pastel. Petit Palais / Roger-Viollet

Le Petit Palais présente jusqu'au 08 avril 2018 l'exposition " L'art du pastel de Degas à Redon", un panorama des principaux courants artistiques de la seconde moitié du XIXe siècle, de l'Impressionisme au Symbolisme. En raison de leur fragilité, les pastels sont rarement montrés au public. Visite.  

La technique du pastel est bien particulière. Par sa matière, ses couleurs et la rapidité d’exécution qu’il permet, il séduit un large public. Très souvent, il est synonyme de douceur, voire de fraîcheur. Le Petit Palais en possède plus de 200. Parmi cette collection, pour la première fois, le musée en a sélectionné 150, qu’il propose aujourd’hui au regard des visiteurs. Ces œuvres seront montrées de manière exceptionnelle, pendant six mois, avant de retourner en réserve. En effet, un pastel est très sensible aux effets de la lumière, mais aussi aux vibrations durant les transports. Il faut y faire très attention. C’est pourquoi, on n’en voit pas souvent dans les expositions.

James Tisot : Le Journal, vers 1883. Pastel. Petit Palais / Roger-Viollet

James Tisot : Le Journal, vers 1883. Pastel. Petit Palais / Roger-Viollet

L’âge d’or et le chou à la crème

L’âge d’or du pastel se situe au XVIIIe siècle, puis il connaît une période de désintéressement avant de reprendre de la vigueur dans le dernier quart du XIXe siècle. La grande majorité des œuvres présentées datent des années 1850 à 1920. Mais l’exposition commence par une artiste de la fin du XVIIIe siècle : Elisabeth Vigée-Lebrun, portraitiste de son époque. J’observe ce visage d’une jeune princesse russe. A la vue de cette œuvre, je comprends tout de suite que le pastel se situe entre la peinture et le dessin. Au départ, il sert souvent d’esquisse, précédant le tableau, mais il devient vite une création à part entière. Je trouve cette œuvre un peu trop « chou à la crème » pour moi. Je ne vois pas beaucoup de vie dans ce regard, mais j’admire la finesse des cheveux, le tracé de la bouche et les quelques traits blancs, en bas sur la blouse, qui prennent la lumière et suggèrent une possible dentelle. Elisabeth Vigée-Lebrun est née dans une famille d’artiste, son père était un pastelliste reconnu, elle a donc marchée dans ses pas. Mais si Elisabeth Vigée-Lebrun a travaillée avec des pastels, c’est aussi parce qu’il permet de travailler très rapidement et de réduire considérablement les temps de pause. Quand le modèle est une personnalité importante, c’est plus facile...

Elisabeth Vigée-Lebrun : La Princesse Radziwill. Pastel et sanguine, vers 1800-1801. Petit Palais / Roger-Viollet

Elisabeth Vigée-Lebrun : La Princesse Radziwill. Pastel et sanguine, vers 1800-1801. Petit Palais / Roger-Viollet

Le pastel naturaliste

En 1885, la création de la Société des pastellistes français voit le jour, preuve de l’importance, à l’époque, de ce médium. Quelques années plus tard, pour l’Exposition universelle de 1889, on construit un pavillon des pastellistes. Le célèbre critique d’art Octave Mirbeau s’intéresse à cette technique picturale et participe activement à sa promotion. Pratiquer le pastel sur papier permet au peintre de ne pas avoir un matériel lourd. Ce qui devait arriver arriva : les artistes sont sortis de leurs ateliers pour travailler au contact de la nature. Le pastel naturaliste est né. De plus, les petits bâtonnets de couleurs permettent de transcrire le réel avec précision. Léon Lhermitte, qui serait un ancêtre du comédien Thierry Lhermitte, travaille le pastel de façon réaliste. Dans cette œuvre, proche de Millet, des paysannes, après la moisson, lient les gerbes de blé. La position de la femme, au premier plan, est très réaliste, de même que celles des autres paysannes. Les pierres du mur à gauche, sont parfaitement visibles. Même si les blés coupés et la colline, au fond à droite, se réduisent à quelques traits vifs, il est évident que l’artiste a voulu rester fidèle à la réalité. « Ce pastel prouve les qualités des bâtonnets de couleur à reproduire les effets observés dans la nature », me précise Gaëlle Rio, commissaire de l’exposition et conservatrice au Petit Palais, chargée des collections d’arts graphiques des XVIIIe –XXe siècles.

Léon Lhermitte : La moisson. Les lieuses de gerbes, 1897. Pastel. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais. Petit Palais / Roger-Viollet

Léon Lhermitte : La moisson. Les lieuses de gerbes, 1897. Pastel. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais. Petit Palais / Roger-Viollet

Réalisme

J’aperçois un grand pastel d’un artiste que ne connais absolument pas : Iwiil-Léon Clavel. En fait, il s'agit de Marie-Joseph Clavel qui se fait appeller I WILL (Je veux), pour bien affirmer sa démarche artistique. Son pastel est une vue de Paris : des quais de Seine sous la neige et quelque baraques flottantes. C’est aussi l’intérêt de cette exposition, de mélanger des artistes très connus et d’autres qui le sont beaucoup moins.

Au grand air

Curieusement, les impressionnistes pratiquent assez peu le pastel, ils préfèrent la peinture en tube. C’est d’autant plus bizarre que le pastel permet de traduire des impressions immédiates ou des vibrations de lumière. Mais cette exposition au Petit Palais offre l’immense avantage de sortir de l’oubli le pastel impressionniste. Ce travail de Berthe Morisot en est un bel exemple. Les herbes folles se résument à des hachures. La lumière vient se poser délicatement sur le chapeau et le visage de la petite fille, au premier plan. L’artiste s’intéresse surtout à la nature, les êtres humains ne sont là que pour habiter le paysage. Le pastel se révèle le matériau idéal pour évoquer le plein air. Cette belle œuvre le prouve sans problème. Je la regarde longuement et je me dis que les arbres du fond, de même que les petites taches blanches à droite, sont déjà une œuvre abstraite. L’histoire de l’art marche toujours à petits pas...

Berthe Morisot : Dans le parc. Pastel, vers 1874. Petit Palais / Roger-Viollet

Berthe Morisot : Dans le parc. Pastel, vers 1874. Petit Palais / Roger-Viollet

Deux

Tiens, j’aperçois une œuvre étrange : un double portrait de Gauguin, aux couleurs séduisantes. En réalité, il s’agit bien de deux portraits distincts et non pas d’une seul scène. D’un côté un enfant qui lit, de l’autre un sculpteur dans son atelier. Mais Gauguin les a rassemblé car il s'agit de d'un père et de son fils. Le plus remarquable dans ce travail, est que toutes les couleurs suggèrent une impression de fraîcheur, de douceur.

Paul Gauguin : Le sculpteur Aubé et son fils Emile. Pastel, 1882. Petit Palais / Roger-Viollet

Paul Gauguin : Le sculpteur Aubé et son fils Emile. Pastel, 1882. Petit Palais / Roger-Viollet

Le pastel mondain

Il est aisé, pour un peintre, de prendre sa boîte de pastels et de se rendre chez quelqu’un pour y faire rapidement son portrait. Dans la société du XIXe siècle, le pastel se met au service de l’élite aristocratique ou bourgeoise. D’une certaine façon c’est le selfie de l’époque. Le contentement de soi est le même... Mais peu importe puisque cela permet aux peintres de gagner leur vie. James Tissot réalise en 1883 le portrait de cette élégante parisienne. J’adore le petit doigt replié, le regard mélancolique et un peu coquin, l’ourlet de la bouche et le dégradé de couleurs de la blouse. Le nœud sur le chapeau est une vraie merveille, un œuvre d’art à lui tout seul. Le couvre-chef est là pour souligner qu’il ne s’agit pas de n’importe qui. L’artiste utilise à merveille la liberté que lui permet le médium. Il parvient à rendre le côté enfantin de cette femme, un peu perdue dans ses coussins. Le mélande du taupe, du jaune pâle, du beige, du brun et du bleu est une réussite totale.

James Tisot : Berthe, vers 1883. Crayon graphite, pastel. Petit Palais / Roger-Viollet

James Tisot : Berthe, vers 1883. Crayon graphite, pastel. Petit Palais / Roger-Viollet

Nature et nudité

Encore une femme, mais totalement nue, elle est l’œuvre de Pierre Carrier-Belleuse. Le pastel rend à la perfection le grain de peau et y rajoute un aspect poudré. La coiffure noire s’oppose nettement à la blancheur du corps et de la dune : magnifique.

Peirre Carrier -Belleuse : Sur le sable de la dune. Pastel, 1896. Petit Palais / Roger-Viollet

Peirre Carrier -Belleuse : Sur le sable de la dune. Pastel, 1896. Petit Palais / Roger-Viollet

Onirisme

Désormais le pastel est grand format, il devient donc l’égal de la peinture, ou presque... Les symbolistes adorent le trait incertain et les nuances de lumière qu’offre le pastel. Avec la technique de l’estompage, ils peuvent fondre les couleurs et multiplier les effets. Ils vont beaucoup s’en servir, d’autant que le bâtonnet de couleur facilite les harmonies colorées étranges, marque de fabrique des symbolistes. Le plus doué dans ce domaine est sans aucun doute un artiste que j’aime beaucoup : Odilon Redon. Il n’hésite pas à se servir du pastel pour créer des paysages oniriques ou mettre en lumière ses sentiments. Il aime les références à la mythologie, à la littérature et cultive avec talent le goût du mystère. C’est un rêveur qui fait rêver. Il tient une place de choix dans le renouveau du pastel à la fin du XIXe siècle. J’admire deux pots de fleurs qui semblent flotter doucement dans les airs. Je m’arrête devant ce vieil ange, qui ne manque ni de charme, ni de mystère. J’adore le jaune de la partie supérieure.

Odilon Redon : Vieil ange. pastel et fusain, 1892-1895. Petit Palais / Roger-Viollet

Odilon Redon : Vieil ange. pastel et fusain, 1892-1895. Petit Palais / Roger-Viollet

Rêve

Ce paysage d’Alphonse Osbert est typique de l’esprit symboliste, c’est un retour à l’Antiquité. Ce peintre a rencontré Puvis de Chavennes et je trouve que cela se voit un peu dans cette oeuvre. Les trois femmes évoquent des déesses grecques, le paysage, de même que la lumière, sont au-delà du réel. C’est un rêve mis en image : superbe.

Alphonse Osbert : Le lyrisme de la forêt, 1910. Pastel. Petit Palais / Roger-Viollet

Alphonse Osbert : Le lyrisme de la forêt, 1910. Pastel. Petit Palais / Roger-Viollet

Etrange séduction

Connaissez-vous Charles-Lucien Léandre ? Moi pas. Je découvre donc ce portrait sur fond or. Cette femme est la muse platonique de l’artiste, une comédienne. Son épaule largement dégagée dévoile une certaine sensualité. Les cheveux noirs s’imposent sur le fond doré, et l’ensemble révèle une séduction étrange.

Charles-Lucien Léandre : Sur champ d'or, 1897. Pastel. Petit Palais / Roger-Viollet

Charles-Lucien Léandre : Sur champ d'or, 1897. Pastel. Petit Palais / Roger-Viollet

Vibrations

Dans ce feu d’artifice de Lucien Lévy-Dhurmer, tout vibre, y compris la lumière. Le visiteur a l’impression de regarder l’œuvre à travers une vitre opaque, genre salle de bain. Mais la douceur, le mystère et la poésie de Venise sont bien là. J’adore la petite ligne de lumière rose. Le palais des Doges, à droite, se transforme en fantôme. Le pastel a permis à l’artiste de rendre sensible chaque partie de la création.

Lucien Lévy-Dhurner : Feu d'artifice à Venise. Pastel. Petit Ppalais / Roger-Viollet

Lucien Lévy-Dhurner : Feu d'artifice à Venise. Pastel. Petit Ppalais / Roger-Viollet

Que ce soit la simple esquisse colorée ou les grandes œuvres très achevées, j’ai pris un réel plaisir à visiter cette exposition. Les organisateurs ont prévu d’initier le visiteur à la technique du pastel, à travers des ateliers : bonne idée. Avant que ces pastels ne retournent dans l’ombre des tiroirs des réserves, allez les découvrir. Qu’ils soient très réalistes ou totalement imaginaires, ils ne manquent jamais de charme.

Reportage Valérie Gaget

 

Petit Palais : Avenue Winston Churchill, 75008 Paris

Du mardi au dimanche de 10h à 18h

Nocturne le vendredi jusqu'à 21h, fermé le lundi

Entrée : 10 euros / TR : 8