Le jardin secret des Hansen, collectionneurs danois, au musée Jacquemart-André

Berthe Morisot : Jeune fille sur l'herbe. le corsage rouge (mademoiselle Isabelle Lambert), 1885. Huile sur toile, 74 cm x 60. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg / Henri Matisse : Fleurs et fruits, 1909. Huile sur toile, 73 cm x 60. Ordrupgaard, Copenhague. Phto Anders Sune Berg

Le musée Jacquemart-André présente jusqu'au 22 janvier 2018 l'exposition "Le jardin secret des Hansen, la collection Ordrupgaard". 40 tableaux impressionnistes et post-impressionnistes, pour la première fois en France. Visite 

Le titre de l’exposition est digne d’un bon polar : « Le jardin secret des Hansen ». Cela se déroule dans l’hôtel particulier du musée Jacquemart-André, qui lui-même affiche un certain mystère, et beaucoup d’élégance. C‘est toujours un plaisir de m’y rendre. Cette fois ci je vais au vernissage presse de la collection Ordrupgaard, constituée par un couple de danois amoureux des arts : Wilhelm et Henni Hansen. Entre 1916 et 1918, Wilhelm Hansen, homme d’affaire dans l’assurance, monte une collection unique en Europe, d’œuvres représentatives de l’impressionnisme et du post impressionnisme. Dans leur imposante demeure située au nord de Copenhague, les époux Hansen, dès 1918, présentent leurs richesses artistiques, dans une galerie ouverte au public. Le couple s’active beaucoup pour faire connaître l’impressionnisme français au Danemark. A leurs morts, l'Etat danois récupère la maison, qui devient musée en 1953. En 2003 et 2005, la célèbre architecte Zaha Hadid a rajoutée une extension ultra moderne. C’est un leu magnifique plongé en pleine nature.

Musée Ordrupgaard : vue extérieure. Ordrupgaard, Copenhague / Photo Per Vissing

Musée Ordrupgaard : vue extérieure. Ordrupgaard, Copenhague / Photo Per Vissing

Un bol de plein air

Je me demande bien ce qu’il y a précisément dans cette collection, j’espère que je vais découvrir quelques pépites. Jacquemart-André continue donc dans sa présentation de collections étrangères, après une riche femme d’affaire espagnole (collection Koplowitz), c’est au tour d’un couple de danois. Quand j’entre dans le hall du musée, quelques collègues sont déjà là. Visiblement, le sujet intéresse.

Musée Jacquemart-André. Photo Thierry Hay

Musée Jacquemart-André. Photo Thierry Hay

Le maître

Wilhelm Hansen est né en à Copenhague en 1868. Durant ses études, un de ses ami devient un membre actif d’un collectif de peintres danois et l’introduit dans le milieu artistique. Plus tard, il découvre lors de ses nombreux déplacements professionnels à Paris, l’impressionnisme français. A travers les tableaux qu’il acquiert sans cesse, Hansen affiche son amour pour le paysage français. Il est donc normal qu’il commence à s’intéresser à un paysagiste considéré comme « le dernier des classiques et le premier des modernes » : Corot. De lui, Monet disait : « il y a un seul maître, Corot. Nous ne sommes rien en comparaison, rien ». Corot est un précurseur, il peint des paysages simples, outre temps, baignés d'une lumière douce. Il ouvre le chemin aux impressionnistes.

Dynamisme anglais

Je regarde une grande toile de Monet : « Le pont de Waterloo, temps gris », peint à Londres en 1903. Le peintre restitue l’ambiance survoltée de la ville et son dynamisme économique. L’architecture du pont se mêle aux vaguelettes du fleuve. En regardant de près, je distingue des silhouettes humaines sur le pont, qui se détachent du ciel. Bien sûr Monet insiste sur les différentes nuances de la lumière, sans oublier cette légère brume dont il deviendra le spécialiste. C’est un magnifique tableau.

Monet : Le pont de Waterloo, temps gris, 1903. Huile sur toile, 65,5 cm x 100,5. Ordurpgaard, Copenhague. Photo Anders Sue Berg

Monet : Le pont de Waterloo, temps gris, 1903. Huile sur toile, 65,5 cm x 100,5. Ordurpgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Balade champêtre

En relevant la tête, je découvre au plafond une immense photo éclairée, représentant des feuillages. Elle couvre tout le plafond de la première salle. Le sol est recouvert d’une moquette vert provençal et les murs sont bleu tendre. Cette scénographie étudiée donne un air printanier à cette exposition. La deuxième salle est presque entièrement consacrée à Sisley. Un petit tableau représente un cerisier en fleur devant plusieurs bâtisses. Le végétal est au premier plan, pour bien montrer l’intérêt de l’artiste pour la nature. D’une certaine façon, les impressionnistes sont les premiers écologistes. La touche picturale virevolte, la moindre fleur semble vibrer et briller au soleil. Pas de doute, monsieur Hansen avait l’œil... Un autre tableau de Sisley représente les bord de Seine à Boulogne-Billancourt. C’est un déchargement de péniche, mais en fait, la vraie vedette du tableau, c’est le ciel.

Alfred Sisley : Le déchargement des péniches à Billancourt, 1877. Huile sur toile, 50 cm x 65. Ordrupgaard Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Alfred Sisley : Le déchargement des péniches à Billancourt, 1877. Huile sur toile, 50 cm x 65. Ordrupgaard Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Des poires en 3D

Dans la troisième salle, la moquette est beige, de la couleur de cette corbeille contenant des poires, peinte par Edouard Manet. Wilhelm Hansen adorait ce petit tableau. J’observe quelques temps cette œuvre, quand on visite une exposition, il faut toujours laisser l’œuvre venir vers vous... Ici, j’ai l’impression que les poires s’échappent du fond, pour aller à ma rencontre. Manet les a mises en relief, presque en 3D. Il les colore d’un dégradé de vert et de marron, qui vient s’opposer au gris pâle du fond. Mais surtout, le créateur fait preuve d’une belle audace : la corbeille de poires est le sujet unique du tableau, une manière de dire que la nature morte n’est pas un genre secondaire. A la fin de sa vie, Manet en peindra beaucoup. En tout cas, Manet a réussi son coup, ces petites poires sont un délice pictural.

Edouard Manet : Corbeille de poires, 1882. Huile sur toile, 35 cm x 41. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Edouard Manet : Corbeille de poires, 1882. Huile sur toile, 35 cm x 41. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Du côté de la Nouvelle Orléans

Je poursuis ma visite et découvre une toile très intéressante de Degas. C’est une cour de maison, mais seules quelques parties sont finies. Je remarque surtout l’emploi subtil du rose et du gris. Quant à l’angle choisi pour cette composition, il est très original. Entre octobre 1872 et mars 1973, Degas séjourne à la Nouvelle Orléans, dans sa famille. Hansen voulait cette toile pour être complémentaire de ses nombreux tableaux de plein air. Cet homme dynamique veillait à avoir une collection éclectique, pour montrer tous les aspects artistiques de son époque. Et il a réussi.

Intimité

A la fin de sa vie, Degas a un sérieux problème de vue. Il privilégie alors le pastel et délaisse la peinture à l’huile. Mais en réalité Degas invente sa technique. Il remplace l’huile de la couleur par de la térébenthine. Cette peinture à l’essence, très fluide, lui permet de passer de nombreuses couches et d’obtenir un rendu digne d’un pastel. Cette toile en est un bel exemple. Une femme rousse se coiffe sur un fond verdâtre. Tout paraît fragile dans cette œuvre, qui possède l’effet de transparence d’un pastel. Les mains sont à peine esquissées et semblent appartenir au fond. Seules, quelques lignes noires donnent un peu de relief au corps. La toile est conçue comme un zoom cinématographique. Petit à petit, l’observateur entre dans la vie intime du modèle : sa toilette.

Edgar Degas : Femme se coiffant, 1894. Huile sur toile, 54 cm x 65. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Edgar Degas : Femme se coiffant, 1894. Huile sur toile, 54 cm x 65. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Réalisme et symbolisme

L’assureur Hansen ne pouvait pas passer à côté du souci de précision de Courbet. Le danois amoureux de la nature, ne pouvait pas ignorer la nature en majesté, façon Courbet. L’exposition présente trois tableaux de cet artiste, chef de file du réalisme. Dans cette toile grand format, la neige semble avoir sa propre vie. Les deux animaux donnent toute leur énergie dans l’espoir d’une fuite salvatrice. Je note la précision des deux museaux et les yeux exorbités par l’angoisse des deux chevreuils. Mais d’après les experts, il y aurait quelque chose de symbolique dans ce paysage : l’artiste aurait voulu représenter une métaphore politique. Les pauvres bêtes fuient, mais le rêve est là, sur la neige, dans la forêt, et le peuple reviendra.... Ce tableau est peint en 1866, la révolte populaire de la commune prend toute sa force en 1871...

Gustave Courbet : Le Change, épisode de chasse au chevreuil (France-Comté 1866). Huile sur toile, 97 cm x 130. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Gustave Courbet : Le Change, épisode de chasse au chevreuil (France-Comté 1866). Huile sur toile, 97 cm x 130. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Dans la lignée de Manet

Berthe Morisot (1841-1895) réussie une prouesse, cofondatrice du groupe impressionniste, elle s’impose facilement dans un groupe très masculin. Elle est proche de Manet et ça se voit. Cette femme allongée dans sa robe blanche rappelle fortement l’Odalisque du maître. Comme souvent chez Manet, son personnage porte un vêtement blanc, et comme chez Manet, la touche blanchâtre est épaisse. Comme chez le maître, le regard est très mélancolique...

Berthe Morisot : Femme à l'éventail, portrait de madame Marie Hubbard, 1874. Huile sur toile, 50,5 cm x 81. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Berthe Morisot : Femme à l'éventail, portrait de madame Marie Hubbard, 1874. Huile sur toile, 50,5 cm x 81. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

.Eternelles baigneuses

Je me retrouve face à face avec une étude de baigneuses de Cézanne. Le peintre en a fait beaucoup. Celle-ci est très belle, un groupe de femmes nues en pleine nature. Tout est construit avec la précision et l’autorité d’un architecte. Je me demande si ce tableau ne sert pas de prétexte à Paul Cézanne, pour étudier les nombreuses positions du corps féminin. Ces femmes ne manquent ni d’énergie, ni de force. Mais ce tableau a aussi un autre intérêt : il montre ce que Cézanne doit à Poussin. D’ailleurs le roi de la montagne Sainte Victoire ne s’en cachait pas puisqu’il disait souvent : « Je veux faire du Poussin sur nature »... Voilà qui est clair... Ces femmes sont tout droits sorties des tableaux de Poussin.

Paul Cézanne : Baigneuses, vers 1895. Huile sur toile, 47 cm x 77. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Paul Cézanne : Baigneuses, vers 1895. Huile sur toile, 47 cm x 77. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Nature et message

Le couple Hansen avait une passion pour Gauguin. Il faut dire que le peintre a épousé une danoise, Mette, attachée d’ambassade, rencontrée à Paris. Ils auront cinq enfants. Voilà qui crée des liens avec le Danemark, les Hansen ne l’oublieront pas. Ils ont achetés beaucoup de Gauguin, de tailles moyennes. Face à moi, une merveille : « Les arbres bleus ». Quelques troncs d’arbres occupent le premier plan.Tout est stylisé, linéaire. C'est une composition surprenante : la teinte des arbres, leur positionnement, le paysage à peine perceptible, le ciel jaune, l’opposition entre le sol orange et la verdure, au premier plan. Mais il faut regarder le tableau de près, afin de distinguer une petite bretonne à peine cachée derrière un arbre, et devant elle, un homme les mains dans les poches. A ce moment là, il faut lire le titre de l’œuvre dans sa totalité et tout s’éclaire. Je lis le cartel : « Les arbres bleus. Vous y passerez, la belle ! »...

Paul Gauguin : Les arbres bleus. Vous y passerez, la belle ! ", 1888, huile sur toile de jute, 92 cm x 73. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Paul Gauguin : Les arbres bleus. Vous y passerez, la belle ! ", 1888, huile sur toile de jute, 92 cm x 73. Ordrupgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Avant Picasso

En face, une autre merveille de Gauguin : « Portrait d’une jeune fille, Vaïté (Jeannne) Goupil ». Le fond est très gai, un papier peint japonais aux multiples couleurs, mais le personnage est coincé, triste, mélancolique, absent. C’est justement l’opposition des deux qui est intéressante. Le fond annonce Matisse et le la jeune fille en plein spleen laisse deviner le Picasso de la période bleue. C’est une œuvre étrange et émouvante.

Paul Gauguin : Portrait d'une jeune fille, Vaïte (Jeanne) Goupil, 1896. Huile sur ,toile, 75 cm x 65. Ordurpgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Paul Gauguin : Portrait d'une jeune fille, Vaïte (Jeanne) Goupil, 1896. Huile sur ,toile, 75 cm x 65. Ordurpgaard, Copenhague. Photo Anders Sune Berg

Une version du paradis

Un autre Gauguin représente Adam et Eve, un oiseau accompagne l’homme de profil alors qu’un chien aux allures de mini cheval tient compagnie à la femme de face. Les deux sont pris dans une nature foisonnante. La nature devient le synonyme du paradis. A l'époque, personne ne parlait encore d'écologie...

Eclectisme

Cette présentation danoise propose également des Renoir, un Matisse, des Sisley... Dès 1918, la collection d’Ordrupgaard est décrite comme « la plus belle collection impressionniste au monde ». Je ne sais si cela est encore vrai, mais en visitant le jardin pictural de monsieur et madame Hansen, j’ai pris un bon bol d’air. Autant de sensibilité, d’intelligence et de couleurs : je vous conseille...

Musée Jacquemart-André, 158 Bd Haussmann, 75008 Paris

Ouvert tous les jours de de 10h à 18h, nocturne le lundi jusqu’à 20h30

Entrée : 13,50 euros / TR : 10,50
PS : Le 11 Octobre le Grand Palais présentera une grande rétrospective Gauguin. Oubliez pas...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • http://www.karianne.fr Karianne B.

    Hmmm, cette Mette là, si je ne me trompe pas, était la belle-sœur de Fritz Thaulow, peintre Norvégien - une très belle famille des artistes alors ! Fritz Thaulow a aussi fréquenté C. Claudel, Rodin, etc.

  • Nasim Khalid

    ADORABLE