Les turbulences colorées des artistes des Balkans

Jovanovic Dragan Gagac : Jour (détail), 2013. Acrylique sur toile, 5 x 2 m

La Halle Saint-Pierre, à Paris, présente jusqu'au 31 juillet 2018, l'exposition "Turbulences dans les Balkans". L'occasion de découvrir une multitude d'artistes autodidactes, les "outsiders", qui n'obéissent à aucune lois graphiques, mais qui décrivent avec force et émotivité leur relation au monde. Visite

En cette rentrée, allez savoir pourquoi, j’ai envie de faire un grand pas de côté et de prendre un peu de distance avec les performances, souvent artificielles, ultra médiatisées et avec les galeries parisiennes qui se donnent parfois des airs de bloc opératoire. J’ai un besoin d’authenticité, de vérité. Je rêve d’un art qui sorte des tripes et qui ne tourne pas le dos aux émotions. L’exposition « Turbulences dans les Balkans » devrait répondre à cette recherche. Depuis longtemps, la Halle Saint Pierre expose des artistes aux frontières de l’art brut, des créateurs alternatifs qui crachent sur le papier ou sur la toile, leur difficulté à trouver une place dans notre société. Et cette fois ci, la Halle Saint-Pierre a choisi les artistes des Balkans, région du monde au passé complexe et tourmenté, marquée par la domination des Empires et par une guerre récente, dont les traces sont encore visibles sur certaines façades. Frappés par ces événements, tous ces créateurs ont des choses à dire, mais chacun a son propre langage pictural. Ce sont des instinctifs. Ils n’ont pas fait d’étude académique, ils n’ont pas de grands ateliers mais travaillent souvent dans leur cave ou leur salon. Comme 96% des français, j’ignore tout de ces créateurs singuliers. Cela va donc être une grande découverte. Allez hop, direction la Halle Saint-Pierre, ce lieu culturel qui se cache entre Pigalle et Montmartre. Actuellement, il propose aussi une exposition sur l’ l’univers fétichiste, sorte de science- fiction rétro, du cinéaste Jean-Pierre Jeunet et du réalisateur-dessinateur de BD Marc Caro. Je vous recommande. Mais je reste fidèle à ma première idée : un voyage artistique du côté des Balkans. Et je suis heureux de retourner à la Halle Saint-Pierre, ce lieu accueillant qui aime toujours surprendre, temple de l'art singulier.

Façade la Halle Saint Pierre , affiche de l'exposition : Turbulences dans les Balkans, 2017. Photo Thierry Hay

Façade la Halle Saint Pierre , affiche de l'exposition : Turbulences dans les Balkans, 2017. Photo Thierry Hay

La coccinelle barbue

L’exposition, plutôt grande, se déroule au premier étage. J’emprunte donc le bel escalier qui surplombe la cafétéria et découvre une première œuvre de Llija Bosilj Basicevic : Les chevaliers de l’Apocalypse. C’est un travail surprenant qui ressemble à une tapisserie et qui allie respect des traditions, surréalisme et art naïf. La commissaire de l’exposition, Nina Krstic, directrice du musée d’art marginal et naïf de Jagodina (Serbie), me rejoint et m’explique que les petits cercles qui entourent la peinture sont en fait des clés qui symbolisent le passage vers un monde post apocalyptique, plus vrai et plus pur. Ce sont donc les clés de l’éternité. On retrouve aussi ces outils en haut à droite de la peinture sur fond blanc. Quant au personnage en dessous, sur son étrange monture à deux têtes, il semble tout droit sorti d’un chapiteau roman. J’observe la sympathique coccinelle barbue, en bas à droite. Elle est un beau symbole de l’art naïf, très poétique. C’est une œuvre très intéressante, moderne et moyenâgeuse à la fois.

Llija Bosilj Basicevic : Les cavaliers de l'Apocalypse, 1966. 93 cm x 70, MNU llijanum, Sid

Llija Bosilj Basicevic : Les cavaliers de l'Apocalypse, 1966. 93 cm x 70, MNU llijanum, Sid

Le serpent à tête de chat

Je retrouve un peu la même ambiance dans ce bestiaire de Bojan Durdic. Au centre, une femme dont le visage se résume à une bouche. En haut à droite, je remarque un collage, alors qu’en bas à gauche, sous le serpent à tête de chat, se cache une araignée moustachue. C'est un étrange dessin, sensuel et mystérieux. Je remarque aussi que l'artiste a travaillé sur une page imprimée. C'est devenu très tendance.

Bojan Dordevic (dit Omca) : Bestiaire 15, 2014. 2&,1 cm x 15. Marqueurs sur papier. Collection privée

Bojan Dordevic (dit Omca) : Bestiaire 15, 2014. 2&,1 cm x 15. Marqueurs sur papier. Collection privée

L’oiseau et la mère

Je passe devant plusieurs sculptures en vieux bois de chêne noir centenaire, de Milan Stanisavljevic, dont un corbeau beau et brut à la fois. C’est un bel hommage à la nature, de la part de ce vieil artiste très célèbre dans son pays. Mais mon œil est attiré par une œuvre faussement naïve de Sava Sekulic, né en 1902 en Dalmatie. Autodidacte, il commence à peindre en 1962. Cet artiste marginal, qui a appris à lire et à écrire grâce à son père, propose un univers intemporel, à part, dont les personnages sont universels et pourraient être des divinités. J’observe cette femme, déesse de la simplicité et de la pureté. Ses cheveux volontairement trop longs encadrent le personnage, comme si elle était sous un dais lors d’une cérémonie quelconque. Chez Sekulic, le personnage de la mère est omniprésent : elle surveille, elle allaite, elle protège. Ce peintre s’inspire de légendes populaires, des mythologies, du christianisme et du rapport entre l’homme et l’animal. Sekulic, décédé en 1989, est considéré aujourd’hui comme un des artistes les plus importants de Serbie, un champion de l'art naïf.

Sava Sekulic : Une fille sur la plage, 1975. 69 cm x 95. Huile sur papier carton, MNMA

Sava Sekulic : Une fille sur la plage, 1975. 69 cm x 95. Huile sur papier carton, MNMA

Inquiétude

J’ai un gros coup de cœur pou Jakic. Cette oeuvre a été reprise pour l'affiche de l'exposition. Ici, ni les personnages, ni les chiens, ni les oiseaux ne rassurent vraiment... Quant au trait de Jakic, il est précis et très expressif.

Vojislav Jakic : Rêve, 1997, 35 cm x 50. Tehcnique mixte sur papier, MNMA

Vojislav Jakic : Rêve, 1997, 35 cm x 50. Tehcnique mixte sur papier, MNMA

Un mode peu rassurant

Vojislav Jakic a le même visage émacié et tourmenté qu’Antonin Artaud. Né en 1932 en Macédoine, il connait une enfance très pauvre, son père est prêtre. Sa jeunesse fut marquée par la perte de plusieurs proches. Il commence à dessiner en 1952. Entre 1960 et sa mort il réalise plus de dix mille dessins. Seul, le trait sur le papier parvient à apaiser ses angoisses. Beaucoup de ses œuvres pourraient servir de modèles à un tatoueur. C’est un tourbillon de personnages entremêlés, assez cauchemardesque, mais brillant. Jakic dessine sur d’immenses rouleaux. J’en regarde un qui me rappelle les bas-reliefs mayas. C’est une succession d’arabesques, de masques, de personnages inquiétants et d’oiseaux stylisés, chacun se serrant l’un contre l’autre. Mais pour décrire ce monde inquiétant, Jakic utilise des couleurs douces. L'artiste, qui meurt en 2003 en Serbie, est présent dans les plus importants musées d’art brut dans le monde...

Vojislav Jakic : Le dessin sanguinaire, 1973. 622 cm x 312. Musée national Kraljevo

Vojislav Jakic : Le dessin sanguinaire, 1973. 622 cm x 312. Musée national Kraljevo

Force et faiblesse

Comme beaucoup d’autres artistes des Balkans, Barbarien- Predrag Milicevic dénonce la stupidité de la vie : vaste programme... Ce colosse, qui fait penser à Gérard Depardieu, a passé quelques mois en prison, mais c’est surtout une montagne d’émotion. Né en 1923, il commence à peindre en 1992 et connait très vite le succès. Cette huile sur carton représente un homme-chien, au cou ensanglanté. Le tableau se réduit à un seul mouvement courbe, mais quelle force ! C’est sa vie derrière les barreaux, son combat intérieur, qu’offre Barbarien au visiteur... Toute son œuvre illustre la faiblesse de l’Homme et la lutte entre le bien et le mal. Je trouve que l’œil de ce chien étrange a quelque chose d’hypnotique.

Barbarien : Pedrag, Milicevic, Bessie (tiré du cycle Jours en prison), 2003. Huile sur carton, 107 cm x 79. Collection privée

Barbarien : Pedrag, Milicevic, Bessie (tiré du cycle Jours en prison), 2003. Huile sur carton, 107 cm x 79. Collection privée

Des outsiders très performants

En visitant cette exposition, je note que les, oiseaux sont très présent dans les œuvres de ces artistes que les experts qualifient d’ « outsiders », des artistes très loin du système. Nina Krstic précise qu’ils « n'obéissent qu’aux lois de leur propres visions du monde, rien à voir avec la culture dominante ». Sous mes yeux, j’aperçois une série de petits dessins d’Archivist. Là encore, l’animal se fait homme et son regard est menaçant. Là encore, le trait est d’une grande précision. L’œuvre est divisée en deux, par un trait oblique, voilà une composition qui ne manque pas d’audace.

Archivist : Conscience, 2010. 09 cm x 15. Stylo sur carton. Collection privée.

Archivist : Conscience, 2010. 09 cm x 15. Stylo sur carton. Collection privée.

Tourbillon

Encore un tourbillon, une lente descente aux enfers avec ce dessin de Joca Geringer. En bas à droite, un homme est allongé tel un pharaon. des bribes d'architectures apparaissent alors qu'une suite de cercles et de mouvements courbes rythment le dessin. L'ensemble ressemble à une grande toile d'araignée, d'ailleurs il y en a une en haut à gauche.

 Joca Geringer: sans titre, 2013. 4é cm x 30. Crayon de bois et de couleur sur papier. Collection privée

Joca Geringer: sans titre, 2013. 4é cm x 30. Crayon de bois et de couleur sur papier. Collection privée

Les secrets de la femme de ménage

Matija Stanicic, femme de ménage chez de hautes personnalités serbes, parfois des artistes. Elle représente des femmes. En réalité, elle peint ses fantasmes. Ses œuvres n’ont été découvertes qu’à sa mort. En 1987, elle a été enterrée dans une fosse commune, à Belgrade. En ce qui me concerne, j’ai honte mais je reste assez perplexe devant ce travail...

Paysage fragile

Joskin Siljan, né en 1953, propose une peinture très spontanée qui me rappelle un peu les travaux de Jean Dubuffet. Sa toile ressemble à un paysage vu d'avion, le trait est tremblant et cela renforce l’idée de fragilité de cette nature improbable et enfantine. Mais Siljan se sert aussi de ses pinceaux pour se moquer de son entourage. Avec cet artiste, je sens qu'on se rapproche beaucoup de l’abstraction, mais sans franchir le pas.

En partant, je croise Jimmy Hendrix, une réalisation de Boris Delheljan. Ce musicien de métal est tout à fait conforme à l’idée que l’on se fait de la star de la guitare électrique : tourmenté et concentré. L'artiste le souligne avec une bouche crispée et une chevelure constituée de clous, des éléments que l'on retrouve souvent dans les sculptures africaines. Mais les artistes  des Balkans ne revendiquent aucune influence. Ce sont des individualistes, souvent allergiques à tout ce qui vient de l'étranger et qui se mettent volontairement à côté de la société, juste à l'écoute de leurs ressentis, pas plus, pas moins. C'est ça leur musique...

Boris Dehelan : Jimmy Hendrix, vers 2016, métal.

Boris Dehelan : Jimmy Hendrix, vers 2016, métal.

Dans cette région du monde, qui a connu de nombreuses et fluctuantes frontières, ces artistes marginaux n’en ont aucune. Cette exposition, que j’ai pris beaucoup de plaisir à voir, pourrait se résumer en quatre mots : Instinct, force, angoisse, imagination. Je voulais de l’émotion, la plupart du temps, j’ai été servi...

Halle Saint Pierre : 2 rue Ronsard, 75018 Paris

Ouvert tous les jours (semaine de 11h à 18h, samedi de 11h à 19h et dimanche de 1éh à 18H)

Entrée : neuf euros