La révélation Lee Ungno au musée Cernuschi : peintre méconnu en France, mais précurseur du Street-Art

Lee Ungno : Composition (détail), 1974. Encre sur papier, 125,8 cm x 79,2. Stephane Pierra / Musée Cernuschi/ Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

 

Le musée parisien Cernuschi présente jusqu'au 19 novembre 2017, les oeuvres du peintre coréen Lee Ungno, à travers une exposition intitulée " Lee Ungno, l'homme des foules". Son travail se situe entre calligraphie et abstraction. Cet artiste, militant pour la paix, a inventé son propre langage afin d'illustrer une humanité totalement libre, ou totalement opprimée. L'oeuvre de ce peintre-sculpteur se caractérise par une grâce exceptionnelle. Visite.

Lee Ungno est presque totalement inconnu en France, et c’est bien dommage. Ce coréen du sud, né en 1904, est l’un des peintres asiatiques les plus importants du XXe siècle. De plus, il a jeté un pont entre art d’Extrême-Orient et création européenne. Il est à la fois très respectueux de la peinture traditionnelle asiatique et très novateur. Il a multiplié techniques et pulsions créatrices. Le musée Cernuschi, qui a accueilli en 1971 l’académie de peinture orientale fondée par Lee Ungno, et où l’artiste a enseigné la calligraphie, possède 130 œuvres du créateur coréen, réalisées entre 1953 et 1989. Aujourd’hui, le musée propose une sélection de 82 d’entre elles, enrichie par cinq prêts de collections privées. Autant le dire tout de suite, je ne connais pas le travail de Lee Ungno. La curiosité étant le propre du journalisme, je décide d’aller à la découverte de maître Lee. Adossé au Parc Monceau, le musée Cernuschi est en endroit charmant, où le stress parisien semble être dans l’impossibilité de rentrer; mais pas moi. Je suis attendu, l’attaché de presse a laissé une entrée à mon intention. Une gardienne ouvre de grands yeux et me regarde comme si j’étais un personnage important. C’est plutôt rigolo. Enfin je vais pouvoir découvrir celui qui, involontairement, a ouvert la voie aux Streets-artistes : Lee Ungno, un homme au regard intense et au visage de Sumo, du moins sur cette photo. Attention : je ne me moque pas, j’adore regarder les combats de Sumos à la télé. Mais si...

Portrait de l'artiste Lee Ungno, années 70, collection particulière.

Portrait de l'artiste Lee Ungno, années 70, collection particulière.

Tradition et nouveauté

J’entre dans la première salle, le sol est en marbre noir, les murs sont gris et rouge pékinois. Il règne dans ce haut lieu de l’art asiatique une ambiance tout à fait zen... La première œuvre que j’aperçois est minuscule, elle représente deux singes, grimaçants, attablés et en train de boire. En quelques traits, l’artiste fait preuve de précision et d'un d’humour féroce. A côté, une autre création, de même taille : « Viel homme et l’oiseau ». Un vieillard, réduit à quelques lignes essentielles, fume la pipe devant un oiseau, dont la cage se résume à quelques traits. La majeure partie du visage du personnage est un cercle noir. Cette peinture sur papier date de1954, alors que Lee Ungno remporte ces premiers succès dès 1920, grâce à la représentation de sujets classiques. Ici, il en reste encore des traces, même si l’on voit aussi l’influence de la peintre occidentale, vers laquelle l’artiste se tourne de plus en plus, en opposition aux nouveaux modèles imposés par l’occupant japonais. Ce vieillard, très maigre, est à la fois traditionnel et déjà éloigné de la norme, grâce à la croix qui constitue le fond et le souci de réalisme dans la description du corps.

Lee Ungno : Vieil homme et oiseau, 1954. Encre et couleurs sur papier, 13 cm x 15,5. Musée Cernuschi / Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

Lee Ungno : Vieil homme et oiseau, 1954. Encre et couleurs sur papier, 13 cm x 15,5. Musée Cernuschi / Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

Nature et souplesse

Mais Lee Ungno va aller encore plus loin. Je passe dans la deuxième salle, elle présente une magnifique série d’encres animalières. J’observe un grand format représentant quelques flamants roses. Il est plein de fraîcheur et de poésie. Il témoigne aussi d’un grand sens de l’observation. Comme beaucoup de peintres asiatiques, Lee Ungno a un rapport très fort avec la nature, car elle donne sans cesse une leçon de force, d’équilibre et de sagesse, sans oublier son incroyable beauté. A côté des flamants, je vois un rouleau de papier représentant un Eucalyptus, c’est un véritable feu d’artifice végétal : Magnigique. Mais mon regard est vite attiré par cette œuvre, représentant plusieurs singes. Quand il peignait, l’artiste tenait son pinceau totalement perpendiculaire à sa feuille de papier. Je suis stupéfait de la façon dont il a réussi à rendre les poils des animaux, leurs regards et la belle souplesse des corps. Cette œuvre est un exemple du travail des années 70 chez Lee Ungno, période pendant laquelle il porte une grande attention à l’aspect décoratif et à l’équilibre des courbes. Je trouve ces petits singes impertinents très réussis.

Lee Ungno : Singes, 1977. Encre et couleurs sur papier, 130 x 166 cm . Musée Cernuschi / Roger-Viollet - Adagp, Paris 2017

Lee Ungno : Singes, 1977. Encre et couleurs sur papier, 130 x 166 cm . Musée Cernuschi / Roger-Viollet - Adagp, Paris 2017

Elégance et beauté

Et que dire de ces deux oiseaux : simplicité, équilibre et grâce. Ces trois mots pourrait résumer toute l'oeuvre de Lee Ungno.

Lee Ungno : Deux oiseaux, 1978. Encre sur papier, 42,2 cm x 33. Alexandra Llaurency / Musée Cernuschi / Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

Lee Ungno : Deux oiseaux, 1978. Encre sur papier, 42,2 cm x 33. Alexandra Llaurency / Musée Cernuschi / Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

La gloire des lettres

La troisième salle s’intitule « Calligraphie », pas besoin d’un dessin si je puis dire... J’admire plusieurs belles œuvres dans lesquelles il est évident que Lee Ungo s’est inspiré des idéogrammes chinois, pour les transformer en formes graphiques abstraites. L’artiste donne du volume à ces formes, à tel point que cette composition me fait penser au dessin d'une sculpture.

Lee Ungno : Calligraphie (Rite), 1973. Encre et couleurs sur papier, 65,7 cm x 42,2. Musée Cernuschi / Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

Lee Ungno : Calligraphie (Rite), 1973. Encre et couleurs sur papier, 65,7 cm x 42,2. Musée Cernuschi / Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

Hommage aux bambous

Je continue ma visite et entre dans une pièce entièrement consacrée aux bambous. A partir de 1924, Ungno suit les cours d’un spécialiste de la peinture des végétaux : Kim Gyujin. Il  faut savoir qu’en Asie, le bambou, comme l’orchidée ou le prunier, symbolise les vertus de l’homme lettré. Pendant dix ans, Lee Ungno se consacre à la peinture des bambous, une preuve de plus qu’il ne s’éloigne jamais vraiment de la peinture traditionnelle asiatique. Toute sa vie, il semble osciller entre son respect et sa passion pour l’art oriental et son intérêt pour la création européenne, contemporaine et innovante. Ce bambou se situe plutôt du côté de la tradition. Le peintre réussit à en montrer la fragilité. Je remarque le joli mouvement courbe de la petite branche, qui vient rompre avec les deux grandes verticales. Quant aux nœuds végétaux du bambou, il m’évoque des os humains... Ici, la chaire est dans la nature... Ungno se passionne pour cette plante, il signe « Juka » : le gentilhomme des bambous.

Lee Ungno : Bambous, 1986. Encre sur papier, 137,5 cm x 68. Musée Cernuschi / Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

Lee Ungno : Bambous, 1986. Encre sur papier, 137,5 cm x 68. Musée Cernuschi / Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

Equilibre des masses

Je ne suis pas au bout de mes surprises. Dans la pièce suivante je découvre une série de papiers abstraits, qui n’ont rien à voir avec le bambou ci-dessus. Des signes abstraits, dérivés d’idéogrammes, remplissent en partie la surface colorée. Petit à petit, le signe devient forme. Dans cette composition, Ungo procède par colonnes, dans lesquelles on retrouve les mêmes figures aux couleurs vives. Pour réaliser ses impressions, Ungno se sert d’une presse en bois, dont il varie les orientations. En regardant cette oeuvre, je me dis qu' Ungno a un réel talent pour équilibrer les masses.

Lee Ungno : Composition, 1974. Encre et couleurs sur papier, 125,8 cm x 7ç,2. Stephane Piera / Musée Cernuschi / Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

Lee Ungno : Composition, 1974. Encre et couleurs sur papier, 125,8 cm x 7ç,2. Stephane Piera / Musée Cernuschi / Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

Un précurseur

Ce dessin, dont les formes évoquent des lettres entourées d’un trait noir, pourrait être réalisé par un Street- artiste contemporain. Je pense à JonOne ou Bando, entre autres.

Lee Ungno : Composition, 1973. Encre et couleurs sur papier, 154,9 cm x 68,9. Musée Cernuschi / Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

Lee Ungno : Composition, 1973. Encre et couleurs sur papier, 154,9 cm x 68,9. Musée Cernuschi / Roger Viollet - Adagp, Paris 2017

Jeu de corps

Plus je regarde ces œuvres et plus je pense qu' Ungno est un pionnier de l’art contemporain, voir même un précurseur du Street-Art. L’œuvre ci-dessus me fait penser à Sowatt, un artiste sur lequel j’aimerais bien un jour écrire un article. Quant à ce jeu de corps ci-dessous, il est très proche de Keith Haring.

Lee Ungno : Foule, 1987. Encre et couleurs sur papier, 45,5 cm x 68,4. Musée Cernnuschi / Roger Viollet / Adagp, Paris 2017

Lee Ungno : Foule, 1987. Encre et couleurs sur papier, 45,5 cm x 68,4. Musée Cernnuschi / Roger Viollet / Adagp, Paris 2017

Foules

Une fois de plus, Ungno évolue. Les corps humains se transforment en signes, à moins que ce soit l’inverse... En 1967, l’artiste décore plusieurs vases pour la Manufacture de Sèvres. Mais la même année, il est accusé d’espionnage au profit de la Corée du Nord. Il reste deux ans en prison en Corée du Sud. Ce séjour sous les barreaux  le transforme considérablement. Incarcéré, il réussit à continuer de peindre; de nombreuses figures humaines entrent dans ses compositions. Après sa sortie de prison en 1969, il retourne à Paris. Trois ans plus tard, le Mobilier national lui achète un premier carton de tapisserie. Cette dernière partie de la vie de Lee Ungno est marquée par un événement : la répression brutale du soulèvement de Gwangju, le 18 mai 1980  (Manifestation populaire pour la démocratisation). Les habitants de cette ville osent affronter les militaires du dictateur Chun Doo-huan. Le bilan est de deux cents morts, mais peut-être des milliers en réalité... L’artiste est profondément marqué par cet événement. A partir de ce moment, il réalise de grandes toiles représentant de gigantesques foules, afin d’illustrer le cri du peuple face à la brutalité. C’est une succession de petites silhouettes qui forment des mouvements, des ondulations, une marée humaine face à la brutalité. L’artiste procède par répétition, deux ou trois silhouettes avec des mouvements différents, qui se multiplient à l’infini. Lee Ungno devient le symbole de la résistance au totalitarisme. Il illustre également la volonté de modernisme de la Corée du Sud . Jusqu’à la fin de sa vie, il enseigne la calligraphie au musée Cernuschi, il meurt le 10 janvier 1989, à Paris. Quand je regarde les quelques grands formats représentant des foules, je me demande si, à la fin de sa vie, Ungno n’a pas effectué un retour aux sources. En effet, ces figures humaines ressemblent à des insectes ou à des signes d’écriture... La boucle est bouclée... Cette chorégraphie humaine voudrait aussi illustrer l’activité humaine ultra codifiée...

Lee Ungno : Foule, 1883. Encre sur papier, 9-,6 cm x 33. Musée Cernuschi / Roger Viollet / Adagp, Paris 2017

Lee Ungno : Foule, 1883. Encre sur papier, 9-,6 cm x 33. Musée Cernuschi / Roger Viollet / Adagp, Paris 2017

Toute sa vie, Lee Ungno a multiplié les techniques. J’observe une œuvre sur papier, en corde. Dans une autre, il a glissé de la paille entre deux papiers différents. A partir de 1964, il s’essaye à la sculpture, mais là je suis beaucoup moins convaincu... Il y a une constante dans l’œuvre de Lee Ungno : l’équilibre des formes. Cet artiste inventif, parfois traditionaliste, aux nombreuses pulsions créatrices, est un véritable précurseur de l’art contemporain et mérite d’être mieux connu en France. Si, un jour d’été, un plongeon dans la « zénitude », la sensibilité et l’intelligence vous tente, n’hésitez pas... En ce qui me concerne, je suis ravi d'avoir découvert le travail de Lee Ungno et d'être retourné au musée Cernuschi, un lieu qui pourrait servir de décor à un roman de Modiano.

Musée Cernuschi : 7 avenue Vélasquez, 75008 Paris

Ouvert tous les jours de 10h à 18h (sauf lundi)

Entrée : 8 euros / TR : 6