Une artiste peut en cacher une autre : les dessins de la chorégraphe Carolyn Carlson à la Piscine de Roubaix

Claude Lê Anh : Visage peint 3, Writings in the wall (film), Opéra de Paris, 1979. Claude Lê Anh

La Piscine - musée d'art et d'industrie de Roubaix présente du 1er juillet au 24 septembre 2017, une centaine de dessins, croquis, carnets et textes de la chorégraphe, danseuse, poétesse et calligraphe Carolyn Carlson. L'occasion de découvrir un travail peu connu de cette artiste passionnée par l'art japonais et le bouddhisme. Décryptage. 

Il faut toujours faire attention au titre des expositions, celle-ci s’intitule : « Writings on water », autrement dit : écrits sur l’eau. Une rivière, par exemple, est quelque chose de fluide, qui coule avec grâce, comme le mouvement d’une danseuse. L’artiste renommée, Carolyn Carlson, a donc choisi un intitulé qui lui convient à la perfection et donne déjà une petite idée du rendu de ses œuvres. Je m’attends à beaucoup de douceur, de souplesse et d’élégance, trois mots qui pourraient résumer Carolyn Carlson.

La princesse du beau geste

Mais « Writings on water  » est aussi et surtout le titre d’une des chorégraphies de la célèbre danseuse, créée en 1979. A Roubaix, l’artiste n’est pas perdu. De 2004 à 2013, elle a dirigée le Centre Chorégraphique national de Roubaix. Cette princesse du beau geste, n’exerce pas seulement sur scène. Depuis 2013, elle noircie et colorie des millions de pages dans des carnets, dans lesquels le geste se transforme en traces, lignes, courbes, avec la même grâce. Dans sa jeunesse, dès son passage à l’université d’Utah, elle note ses impressions dans des petits carnets. Elle s’inspire des hautes montagnes qui l’entourent. Avec le temps, les sentiments sont devenus lignes et formes abstraites. Carolyn Carlson parle très rarement de son travail pictural, la Piscine a donc une bonne idée de mettre en avant cette expression méconnue de la chorégraphe.

Le bassin. Architecte : A. Baert 1932 - J.P Philippon 2001. Photo Alain Leprince

Le bassin. Architecte : A. Baert 1932 - J.P Philippon 2001. Photo Alain Leprince

La danseuse japonaise

En observant ce dessin, je remarque tout de suite la fascination de l’artiste pour l’art japonais. Cela saute aux yeux. Comme les maîtres Sho, Carolyn Carlson joue avec le vide et le plein. Je note aussi que les coups de pinceaux ressemblent à un personnage, une danseuse dans la célèbre position des pieds écartés ? C’est probable. Il est évident que cette œuvre a été réalisée d’un trait, je suis frappé par la spontanéité qui s’en dégage...

Carolyn Carlson : Rue de Rondeaux. Encre de Chine sur papier vélin, 41,8 cm x 29,6. Photo A. Leprince

Carolyn Carlson : Rue de Rondeaux. Encre de Chine sur papier vélin, 41,8 cm x 29,6. Photo A. Leprince

Nature et sensualité

La recherche du geste parfait, vif mais vrai, est évidente. Ces deux courbes qui se dressent comme un serpent royal en sont la preuve. Pour que la trace, qui compose le dessin, soit forte et cohérente, il faut que le cerveau et la main soient habités. Tous les artistes asiatiques, calligraphes, le disent et le revendiquent. La peintre française, qui illustre le mieux ce phénomène est Fabienne Verdier, qui a longtemps vécue en Asie pour apprendre son métier. Quelques coups de pinceaux et une vie en mouvement commence à naître. Je pourrais également citer Olivier Debré. Carolyn Carlson voudrait se situer dans cette lignée de créateurs. Sur ce dessin, les deux coups de pinceaux sont évidents, ils suffisent à évoquer la nature et une forme de sensualité. Avec rien, tout est dit...

Carolyn Carlson : sans titre 2. Encre de Chine et huile d'olive sur papier vélin. 92 cm x 66. Photo A. Leprince

Carolyn Carlson : sans titre 2. Encre de Chine et huile d'olive sur papier vélin. 92 cm x 66. Photo A. Leprince

Liberté

Sur ce triptyque, je dénote une impression de saut. Quelques traits et un mouvement prend forme. L’invisible devient presque visible. C’est le début d’un alphabet, à partir duquel chacun peut se raconter son histoire. C’est à la fois très précis et totalement porteur de liberté. Visiblement, les nombreux voyages que la chorégraphe a fait aux Japon ont été utiles... En 2010, lors d’une performance au musée du Louvre, Carolyn Carlson évoque "le souffle du danseur bousculant l’immobilité de l’air... " Cette œuvre me fait penser aux réalisations très simples et très cérébrales du peintre japonais, né en 1944, Hachiro Kanno. Ici, sur le papier, le pinceau se transforme en danseur...

Carolyn Carlson : Triptyque. Encre de Chine sur papier vélin. 92 cm x 66 chaque feuille. Photo A. Leprince

Carolyn Carlson : Triptyque. Encre de Chine sur papier vélin. 92 cm x 66 chaque feuille. Photo A. Leprince

Une vie, des mouvements

Et si on parlait un peu de Carolyn Carlson ? Elle est née le 7 mars 1943 en Californie, de parents d’origine finlandaise. Dès 1964, elle danse à l’Alwin Nikolais Dance Theatre de New York. Là, elle suit les cours d’un maître Zen et cela aura une grande importance pour elle. Elle y apprend à dessiner une encre en une seule respiration... En 1971, elle rejoint Paris. Trois ans plus tard, elle est chorégraphe-étoile au Ballet de l’Opéra de Paris. Elle déclare vouloir donner une note poétique, spirituelle et philosophique à sa dance. Carolyn Carlson dirige la Fenice de 1980 à 1984, puis l’Helsinki Dance Compagny, avant de prendre la direction du ballet Culberg de Stockholm, en 1992. Elle retourne en France, en 1999 la compagnie Carolyn Carlson s’installe à la Cartoucherie de Vincennes. Après un long séjour à Roubaix, en 2014, elle s’installe au Théâtre national de Chaillot. Elle travaille avec des musiciens de Jazz et s’intéresse à la musique contemporaine. Sa vie est aussi marquée par sa rencontre avec deux grands peintres : Mark Rothko (2013), et Olivier Debré (1997). Beau parcours, belles rencontres.

La quadrature du cercle

Le périple graphique de Carolyn Carlson passe évidemment par le cercle, symbole de féminité, de perfection, d’absolu, de pouvoir. Ce dessin m’évoque le début d’une constellation, d’un monde en train de naître. Le pinceau caresse, étale l’encre de Chine à gauche, et lance le mouvement général. La tâche bleue au centre est une matière en mutation. Tout suggère l’air, l'espace. Je suis frappé par la finesse du trait circulaire extérieur. Tout bouge, mais tout est en équilibre. Là encore, le vide est aussi important et constructif que le plein... « Ce que chacun voit et ressent est la preuve de la validité d’un acte », disait le grand peintre abstrait Kandinsky...

Carolyn Carlson : Blue 3. Encre de Chine et aquarelle sur papier vélin. 40 cm x 30. Photo A. Leprince

Carolyn Carlson : Blue 3. Encre de Chine et aquarelle sur papier vélin. 40 cm x 30. Photo A. Leprince

Le fantôme dansant

Cette œuvre est différente des autres. Elle est constituée d’encre de Chine et d’eau, qui ont réagi en donnant naissance à un personnage énigmatique. Pour Carolyn Carlson, ce fantôme est « Pina », un hommage à Pina Bausch. Pour avoir rencontré la célèbre chorégraphe Pina Bausch, lors d’un festival d’Avignon, je peux témoigner que la pâleur de sa peau, la finesse de ses cheveux et son regard, à la fois fixe et perdu, pouvait intimider et lui donner effectivement un aspect fantomatique. Ici, la tâche blanchâtre qui incarne le visage renforce l’aspect mystérieux du personnage. C’est une présence qui tourne à l’absence... Pina Bausch, dont les chorégraphies ont marqué une génération de danseurs et les plus grands réalisateurs, est morte le 30 juin 2009 (à 68 ans), à Wuppertal, en Allemagne...

Carolyn Carlson : Hommage à Pina 4. Encre de Chine et aquarelle sur papier japon. 29,5 cm x 26,8. Photo A. Leprince

Carolyn Carlson : Hommage à Pina 4. Encre de Chine et aquarelle sur papier japon. 29,5 cm x 26,8. Photo A. Leprince

Avec le temps...

Les œuvres et les carnets de Carolyn Carlson, occupent l’espace du grand bassin et les cabines de l’ancienne piscine, devenue un lieu de culture important et séduisant. L’artiste qualifie son travail de « Poésie visuelle », beau terme. La danse relève de l’éphémère, le dessin s’ancre dans un temps long. Il laisse une trace pour très longtemps. Avec le dessin, la danse de Carolyn Carlson trouve une mémoire et un soupçon d’éternité. Tout d’un coup, la spontanéité devient pérenne et la poésie emplie tout. Finalement, c’est Carolyn Carlson elle-même qui parle le mieux de son parcours pictural, lors d’un entretien avec la commissaire de l’exposition Hélène de Talhouët : « Une manière de parler à quelqu’un à un niveau supérieur de sagesse esthétique, l’élan d’une révélation mystique venant de ma main et de mon cœur ». Si avec ça, vous n'avez pas envie de plonger...

La Piscine-Musée d’art et d’industrie André Diligent

23 rue de l’Espérance, 59100 Roubaix

Entrée : 5,5 euros