La bombe artistique Hélène Delprat à La Maison Rouge : exposition "I Did It My Way"

Hélène Delprat : Le portrait corrompu, pigment or et liant acrylique sur papier, 2013. ADAGP, Paris 2017. Courtesy galerie Christophe Gaillard. Photo Rebecca Fanuele

La maison Rouge présente jusqu'au 17 septembre 2017 deux expositions : une présentation d'Art brut (Inextricablia, enchevêtrements magiques), et de nombreuses oeuvres d'une artiste provocatrice et inventive : Hélène Delprat, qui jongle avec notre mémoire collective et notre histoire. Cet accrochage intitulé "I did it my way" (je l'ai fait à ma façon), est composé de films, de peintures, de dessins, d'installations, de sculptures, dont la plupart ne manquent pas de surprendre. Visites.  

On pourrait dire d’Hélène Delprat ce que les « Tontons Flingueurs » disaient autrefois d’un fameux breuvage : c’est du brutal. Cette artiste adore déstabiliser. Elle veut tordre le coup à la peinture classique. C’est peut-être une façon de se venger du succès qui la rendit célèbre, en 1985, après son passage à la Villa Médicis. Elle fait une pause pendant dix ans, sans exposer. Quand elle revient elle décide de tout détruire, pour mieux reconstruire. Elle « disperse façon puzzle » l’Histoire de l’Art, pour mieux construire son propre univers, sur les ruines du vieux monde. Delprat me fait penser à ces personnages de dessin animé qui piétinent à pieds joints leurs adversaires. Elle pourrait aussi être une gargouille moyenâgeuse grimaçante, posée sur une jolie maison moderne. En 2003, elle franchit le pas, elle se rase la tête et s’amuse de l’air gêné de son interlocuteur. Elle se construit un look : bermuda, chaussettes montantes et chaussures de montagne. Mais il n’y a pas que la forme qui l’intéresse, le fond aussi. Elle possède une grande culture générale et se passionne pour la mythologie, le théâtre, le cinéma, la philosophie, l’Histoire de France (surtout le Moyen-Age et Louis XIV), sans oublier la culture populaire. Hélène Delprat, née en 1957, possède aussi une qualité rare chez les artistes reconnus : l’autodérision. Elle est peintre, illustratrice, vidéaste, blogeuse. Chaque exposition de Delprat est un événement, un kaléidoscope créatif et sensible, un pas de côté de clown, de bouffon. Même pas peur, je fonce à La Maison Rouge. Quand j’arrive, son visage reconnaissable orne la façade...

Façade de la Maison Rouge lors de l'exposition d'Hélène Delprat "I Did It My Way", 2017. Photo Thierry Hay

Façade de la Maison Rouge lors de l'exposition d'Hélène Delprat "I Did It My Way", 2017. Photo Thierry Hay

Paillettes et silhouettes

L’exposition commence par un long couloir argenté éclairé par une succession de néons. Au fond, une double porte argent clôt l’ensemble. J’ai l’impression d’être dans un conte pour enfants ou dans un train fantôme : qu’est-ce qu’il y a derrière ? Avec Delprat, tout est possible, d’autant que la bande sonore est assez énigmatique : « C’est l’inconnu qui fait peur »... Je pousse la porte... Et me retrouve face à Hélène Delprat, assise sur une chaise : un mannequin très naturaliste. Delprat, sorte de dandy narcissique, est très présente dans son œuvre, comme si tout son travail n’avait qu’un but : se trouver elle-même... J’admire une immense toile, sur laquelle je repère tout de suite une des spécificités de cette artiste, l’utilisation de paillettes argentées brillantes sur un fond sombre, aux allures de peinture de camouflage parfois. Je repère aussi quelques diablotins, personnages omniprésents dans le travail d’Hélène Delprat. Il y a aussi des têtes enfantines, des fleurs, des grottes, des chaînes, des algues : tout l'univers, complexe mais séduisant, de cette créatrice.

Hélène Delprat : Peinture ayant été détruite par Goering en 1937 et reconstituée en 2016, (au centre), 2016. Pigments et acrylique sur toile, 200 cm x 534

Hélène Delprat : Peinture ayant été détruite par Goering en 1937 et reconstituée en 2016, (au centre), 2016. Pigments et acrylique sur toile, 200 cm x 534

Comme un garçon

Tout d’un coup, je me rends compte que j’entends une chanson populaire très connue : « Comme un garçon » de Sylvie Vartan, texte écrit par le mari, décédé, de la créatrice. Je prête attention aux paroles : « Et dans la ronde, c’est moi qui commande, pourtant je ne suis qu’une fille... ». Voilà qui pourrait être une bonne définition d’Hélène Delprat. J’aperçois une grande toile avec des plantes aux allures de masques, objets très fréquents dans les œuvres de l’artiste. Je note que beaucoup de végétaux ressemblent à des coraux. Une fois encore, c’est un monde en métamorphose, un peu réel, et très imaginaire, très poétique.

Hélène Delprat : Peinture pourrie, 2014. Pigments, acrylique et paillettes argents sur toile, 200 cm x 295. Hélène Delprat, Adagp, 2017. Courtesy collection Antoine de Galbert

Hélène Delprat : Peinture pourrie, 2014. Pigments, acrylique et paillettes argents sur toile, 200 cm x 295. Hélène Delprat, Adagp, 2017. Courtesy collection Antoine de Galbert

Double lecture obligatoire

J’observe deux diablotins qui encadrent un miroir déformant, une invitation à se méfier de ce que l’on croit voir... Pour les tableaux de Delprat, je vous conseille de pratiquer la double lecture. Il faut d’abord regarder l’œuvre dans son ensemble et admirer les couleurs, puis entrer dans le détail et découvrir la multitude de petits personnages qui se révèlent à vous, un peu comme dans une cathédrale gothique ou dans un vieux papier peint. C’est dans les détails que l’artiste exprime le mieux son ironie et sa colère...Il faut porter une grande attention aux titres des tableaux de cette créatrice. Ils sont souvent très longs et plein d’humour, avec une envie affichée de régler son compte à toute la grande culture, trop distinguée au goût de cette maîtresse en provocation.

Le chevalier et l’argent

Dans un tableau intitulé « Ce que le chevalier a raconté à son retour », le centre du tableau est constitué d’une tête de Gorgone, entourée de deux kalachnikovs. Le fond est sombre, éclairé par quelques zones argent et or. Delprat utilise fréquemment la couleur argent, que beaucoup de jeunes artistes redécouvrent actuellement.

Lion d’or

Ce personnage mi lion, mi sorcier, se perd derrière des touches de couleur or. Je remarque l’orange du pantalon. L’or et l’orange sont deux couleurs assez fréquentes dans les icônes. C’est vrai que cette toile dénote un aspect religieux, cultuel. Qui est ce personnage ? Une divinité ? Encore une fois, je retrouve le masque, omniprésent dans le travail d’Hélène Delprat. J’aime beaucoup cette œuvre. Elle me fait aussi penser à un thème assez présent dans la littérature du XIXe siècle (Poe) : un personnage qui hurle car il n'arrive plus à retirer son masque... Ce tableau m'évoque aussi le travail d'un peintre britannique que j'aime beaucoup : Peter Doig.

Hélène Delprat : Le portrait corrompu, pigment or, pigment et liant acrylique sur papier, 2013. Adagp, Paris 2017. Courtesy galerie Christophe Gaillard. Photo Rebecca Fanuele

Hélène Delprat : Le portrait corrompu, pigment or, pigment et liant acrylique sur papier, 2013. Adagp, Paris 2017. Courtesy galerie Christophe Gaillard. Photo Rebecca Fanuele

Passage

Quelques mètres plus loin, je me retrouve face à un grand portail blanc. C’est l’entrée du château d’un Disney, c’est le seuil d’une nouvelle vie, c’est aussi un portail qui ressemble à celui de la maison d’enfance d’Hélène Delprat... Mais cette structure rappelle aussi au visiteur l’intérêt que l’artiste porte au cinéma, à commencer par celui de Cocteau. Dans le film Rebecca d’Hitchcock, la caméra passe le portail, puis glisse le long d’une longue allée et enfin on découvre la maison. Je pourrais multiplier les exemples, Henry Hathaway, Orson Welles, beaucoup de réalisateurs théâtralisent le passage d’une grille, conduisant à une grande demeure. Ce portail blanc semble donc tout droit sorti d’un film. Quand elle était à la Villa Médicis, Hélène Delprat à réussi, lors de la pause de midi, à s’introduire dans les studios de la Cinecittà, elle en a toujours gardé un souvenir ému. Elle adore les décors de théâtre et de cinéma, d’ailleurs je vois au pied d’un tableau, des rails de travelling, un signe qui ne trompe pas.

Hélène Delprat : Comment j'ai inventé Versailles, 2002. Vidéo. Hélène Delprat

Hélène Delprat : Comment j'ai inventé Versailles, 2002. Vidéo. Hélène Delprat. Devant : Portail du château d'Otrante, 2017. Polystyrène, 350 cm x 645. Hélène Delprat.

Le cercueil, le château et les chevaliers

Derrière le portail, je note un escalier blanc qui ne conduit nulle part...  L’exposition est aussi constituée de plusieurs films, sur l’un d’eux, j’aperçois Hélène Delprat, déguisée en Louis XIV, ridicule à souhait. Un texte historique évoque la dernière saignée du roi. Un autre petit film montre un cercueil, et cette inscription : « Could you open the door please »... La mort est très présente dans l’oeuvre de l’artiste, pas étonnant que les références médiévales y soient si fréquentes. J'admire ce tableau où je découvre de nombreux chevaliers dans un éclat lumineux. Je remarque également un enchevêtrement de chaînes, c'est lui qui structure la composition. Dans un ovale, qui me rappelle les boiseries d'un château, un diablotin tient un gourdin devant un personnage, assis, habillé à la mode du XVIIIe siècle. Je note aussi les yeux en bas, façon dessin animé, de part et d'autre de la peinture centrale. Certains y verront une partition de musique, d'autres des bijoux, à chacun de jouer avec l'histoire et de se faire son film... C 'est aussi cela l'art d'Hélène Delprat.

Hélène Deprat :Le sommeil de la raison engendre des molique sur toile, 269 cm x 345. Hélène Delprat, Adagp, Paris 2017. Courtesy galerie Chistophe Gaillard

Hélène Deprat :Le sommeil de la raison engendre des molique sur toile, 269 cm x 345. Hélène Delprat, Adagp, Paris 2017. Courtesy galerie Chistophe Gaillard

Sensibilité

J’admire une très belle série de dessins, dont celui-ci. Depuis 2014, Hélène Delprat enseigne le dessin aux Beaux-Arts de Paris. J’aimerais bien être petite souris pour assister à ses cours. Qui est ce personnage transpercé de flèches, comme un Saint Sébastien ?

Hélène Delprat : J'écris pour adoucir le cours du temps, 2016-2017. Crayon et encre sur papier et collages, 50 cm x 65. Hélène Delprat, Adagp, 2017. Courtesy galerie Chrsitophe Gaillard

Hélène Delprat : J'écris pour adoucir le cours du temps, 2016-2017. Crayon et encre sur papier et collages, 50 cm x 65. Hélène Delprat, Adagp, 2017. Courtesy galerie Chrsitophe Gaillard

Cabinet de curiosité

Je passe devant quelques sculptures sur des colonnes qui me laissent un peu indifférent et pousse une épaisse porte recouverte de fourrure rose. J’entre dans un grand cabinet de curiosités et découvre une multitude de coiffes de tous pays. Sur un immense écran, j’aperçois quelques images d’Eric von Stroheim et de la célèbre tapisserie "La dame à la licorne". Je remarque que Delprat reprend dans son œuvre ce genre de composition, elle multiplie des détails et des personnages dans tous les coins, comme dans le textile moyenâgeux. Une bande son diffuse : « J’aime trop le grand monstre qui sommeille en nous », une phrase qui sonne comme un aveu...

Le refus de l’acceptation

Si Delprat admire les toiles « période vache » de Magritte, c’est le « chienchien » qui prend une place dans son parcours créatif. Ce « chienchien » ridicule, souvent un caniche, symbolise l’état de domestication, l’acceptation. Ce pauvre toutou est aussi l’incarnation de l’image de son maître, très domestiqué, incapable d’affirmer sa liberté, tout ce que déteste Hélène Delprat. L’artiste, elle, sait dire non. Membre de l’écurie de la prestigieuse galerie Maeght en 1985, elle n’hésite à la quitter dix ans plus tard pour retrouver sa liberté. Pendant vingt ans, elle travaille en solitaire, donnant forme à ses rêves, peuplés de silhouettes curieuses. Dans ce tableau, le "chienchien" stupide est présenté devant un tartan écossais du plus bel effet, peut-être un peu criard tout de même...

Hélène Delprat : Cymbalum Mundi-Pamphagus, 2013. Pigments et liant acrylique sur papier, 210 cm x 250. (Vue de l' exposition I did it my way , 2017)

Hélène Delprat : Cymbalum Mundi-Pamphagus, 2013. Pigments et liant acrylique sur papier, 210 cm x 250. (Vue de l' exposition I did it my way , 2017)

Bien dans son assiette

Cette toile est une parodie de la peinture d’histoire, qui orne tous les châteaux du monde. Elle me fait penser à un tableau de Velazquez, et surtout à une toile napoléonienne de Jacques-Louis David : le premier consul franchissant les Alpes au col du Grand Saint-Bernard.  En réalité, il est l’agrandissement d’une assiette décorative, peinte par Hubert Robert, en prison. Prendre un objet dérisoire et le transformer en tableau historique, jusqu’à l’excès n’est pas anodin. Une fois encore, Delprat fait un pied de nez et s’amuse... Pour elle, le dérisoire est très important. Ce n’est pas un hasard si elle cite souvent cette phrase des sorcières de Macbeth de Shakespeare : « le beau est horrible, horrible est le beau ». Chez elle, le culte du pas de côté, relève de l’hygiène de vie...

Hélène Delprat : Ils descendirent dans une auberge du quartier Saint-Gervais, où ils eurent à leur souper des assiettes peintes qui représentaient l'histoire de... , 2015. Acrylique et pigments sur toile, 240 cm x 262. Photo Benoit Fougeirol

Hélène Delprat : Ils descendirent dans une auberge du quartier Saint-Gervais, où ils eurent à leur souper des assiettes peintes qui représentaient l'histoire de... , 2015. Acrylique et pigments sur toile, 240 cm x 262. Photo Benoit Fougeirol

Emma et Pline

Dans cette œuvre « J’ai inventé les femmes savantes », Emma Peal (de la série Chapeau melon et bottes de cuir), côtoie un ouvrage de Pline l’ancien et un livre de Jean Cocteau. Ce travail est à l’image de toute l’œuvre d’Hélène Delprat : un empilement, une juxtaposition d’images, plus ou moins kitch. Mais tout cela a une raison : « interroger sur le bric-à-brac dont nous sommes faits » précise l’artiste. Voilà qui devient plus clair... En réalité, Hélène Delprat fait appel à notre culture, elle souligne le problème de la transmission, elle remet en cause ce qu’il est généralement bon de respecter, elle sautille d’une image à une autre, jette un œil du côté de la religion et mélange le tout. C’est une artiste illusionniste. Sans lui manquer de respect, je dirais que c’est un grand mixeur... Plus je regarde cette exposition, plus j'ai l'impression que la peinture d'Hélène Delprat, c'est le film Peau d'âne qui aurait dérapé...

Hélène Delprat : Le jour où j'ai inventé les Femmes savantes, 2010. Tirages numériques pigmentaires sur papier prestige, 178,7 cm x 100 (X2). Hélène Delprat, Adagp, Paris 2017. Courtesy galerie Christophe Gaillard

Hélène Delprat : Le jour où j'ai inventé les Femmes savantes, 2010. Tirages numériques pigmentaires sur papier prestige, 178,7 cm x 100 (X2). Hélène Delprat, Adagp, Paris 2017. Courtesy galerie Christophe Gaillard

Un jeu vidéo nostalgique

Narcissique, cabotine, provocatrice, Delprat est tout cela, mais c’est d’abord une artiste à part, totalement libre. Son univers singulier mérite le détour. « Il s’agit bien bien pour le public de pénétrer dans l’œuvre d’Hélène Delprat comme on pénètre en territoire inconnu » affirme Antoine de Galbert, président de la Maison Rouge. Pour moi, la peinture d’Hélène Delprat est un peu comme un jeu vidéo, tout peut partir en éclat à tout moment, y compris en éclat de rire... Mais bien sûr, il s’agit de rigoler pour ne pas pleurer....

Hélène Delprat : 332, la fin, 2014. Tirage contrecollé sur aluminium, 80 cm x 150. Hélène Delprat.

Hélène Delprat : 332, la fin, 2014. Tirage contrecollé sur aluminium, 80 cm x 150. Hélène Delprat.

Rituels

La Maison Rouge présente également une deuxième exposition très intéressante : « Inextricablia ». Elle complète parfaitement la présentation d’Hélène Delprat et j’y ai vu quelques points communs : le goût pour les constellations et les détails, l’omniprésence de la question de la mort, le sens du rituel. Cette présentation réunit des productions d’Art Brut : objets rituels africains, mis en résonance avec des œuvres d’art contemporain. J’y ai admiré une poupée de chiffon de Louise Bourgeois et les étranges personnages de Michel Nedjar. J'ai l'impression d'arriver après un culte vaudou. Ces poupées de tissus sont pleines de chairs...

Michel Nedjar : Poupées (Chairdâme), tissus et technique mixte, 1995-1997. Courtesy de l'artiste

Michel Nedjar : Poupées (Chairdâme), tissus et technique mixte, 1995-1997. Courtesy de l'artiste

Liens

J'admire les fascinantes créations de Judith Scott, artiste trisomique qui a retrouvé sa sœur jumelle après 36 ans d’absence... A ne pas rater. Un conseil : prenez votre temps et ouvrez-vous à toutes les émotions... Et ne vous contentez pas d’une seule exposition, ce serait une erreur.

La Maison Rouge : 10 Bd de la Bastille, 75012 Paris

Du mercredi au dimanche de 11h à 19h

Nocturne le jeudi jusqu’à 21h

Entrée : 10 euros