Mariage d'amour entre la Science et l'Art au Palais de Tokyo

Katia Novtiskova : Approximation V, 2013 (détail). Impression numérique sur aluminium, support plastique, 125 cm x 140 x 35. Photo Nils Klinger. Courtesy de l'artiste et Kraupa-Tuskany Zeidler, Berlin

Jusqu'au 10 septembre 2017, le Palais deTokyo propose plusieurs expositions dont " Le rêve des formes ", qui nous questionne sur les points de rencontre entre Art et Science. Le musée rend aussi un hommage appuyé au diorama, que de nombreux artistes contemporains, aujourd'hui, redécouvrent. Visite.

Depuis de nombreuses années, beaucoup de jeunes artistes se passionnent pour les sciences, et le phénomène est en train de prendre de l’ampleur. Il faut dire que les points communs, entre chercheurs et créateurs, sont nombreux : les deux travaillent beaucoup, les deux recherchent, les deux espèrent comprendre et éclairer le monde... Et les deux se méfient un peu des médias... Aujourd’hui, le Palais de Tokyo ouvre ses bras bétonnés à la Science. Dans le cadre de sa saison « Histoires naturelles », le Palais propose le parcours « Le rêve des formes ». Derrière ce titre énigmatique, dont le Palais de Tokyo a le secret, se cache le désir d'aborder les nombreuses connexions entre scientifiques et artistes. De plus, bien des documents scientifiques ressemblent à de véritables œuvres d’art et beaucoup d’artistes prennent plaisir à se transformer en chercheur, alors... Pourquoi ne pas essayer le mariage... Cette exposition est conçue sur une proposition du Fresnoy (Studio national des arts contemporains), qui fête ses vingt ans. Le Palais de Tokyo a tout de suite dit oui. Mais en arpentant l’avenue Wilson, je me demande bien ce qui m’attend...

Palais de Tokyo. Photo Florent Michel

Palais de Tokyo. Photo Florent Michel

Une pluie de grenouilles

Quand j’arrive, beaucoup de confrères sont déjà là. Le président Jean de Loisy se lance dans un court discours afin de présenter les différentes expositions, mais aussi de vanter sa nouvelle librairie jaune et grillagée. Elle est immense, un peu froide, mais tendance... Le maître des lieux n’oublie pas non plus de vendre aux journalistes le futur restaurant, très design. La visite commence. Comme toujours, je dois prendre des notes en marchant au milieu d’une foule compacte, qui n’hésite pas à jouer des coudes. Qui a dit que le métier de journaliste culturel était facile ? Notre guide nous invite à lever les yeux. Au-dessus de moi, accroché au plafond, un caisson lumineux rempli de grenouilles, de l’artiste Dora Budor. Il fallait oser, mais c’est vrai que la grenouille est le premier contact que les élèves français ont avec la science. Séquence nostalgie : mon prof et son chignon ridicule, la grenouille qui gigote, mon désir de science qui s’accroît... Conclusion : bien vu la grenouille ! Mais ces batraciens sont aussi un clin d’œil au film « Magnolia » de Paul Thomas Anderson avec Tom Cruise, dans lequel une pluie de grenouilles tombe sur Los Angeles (1979)... Vous voilà prévenus...

Dora Budor : Sonoro, 2016. parabolic lamp fixture, LEDs, motion-sensitive Arduino système, métal, 3d printed enclosurers, urethane résin, amphibian props used in the film Magnolia. Courtesy de l'artiste et New Galerie, Paris

Dora Budor : Sonoro, 2016. parabolic lamp fixture, LEDs, motion-sensitive Arduino système, métal, 3d printed enclosurers, urethane résin, amphibian props used in the film Magnolia. Courtesy de l'artiste et New Galerie, Paris

Œuvre d’art

Encore quelques pas et je découvre, sur tout un mur, les radiographies du génome humain, comparé à celui du singe. C'est un véritable document scientifique d'Annick Lesne. Le moins que l’on puisse dire, c’est que nous avons quelques points communs avec le chimpanzé. J’observe ces radios et je comprends tout de suite que cela ressemble à une belle œuvre d’art abstraite, elle nous montre combien l’homme n’est qu’une espèce parmi d’autres...

Annick Lesne et Julien Mozziconacci : Human Génomics, 2017. Courtesy Annick Lesne et Julien Mozziconacci

Annick Lesne et Julien Mozziconacci : Human Génomics, 2017. Courtesy Annick Lesne et Julien Mozziconacci

En attendant la métamorphose

Je continue ma visite au pays des sciences artistiques. Je découvre une installation du franco-portugais Wilfrid Almendra. Tendus comme des tapis, l’artiste expose plusieurs pans de silicone plus ou moins transparents. Autour, je vois des tuyaux blancs. J’ai un peu l’impression d’être dans une usine. Normal, Wilfrid Almendra est issu du monde de l’industrie. Comme les espèces scientifiques, cet œuvre d’art évoluera avec le temps, grâce aux matières choisies. Les pans de silicone réagiront à la lumière et perdront un peu de leur transparence, alors les parties en cuivre vont se foncer. L’évolution fait toujours partie du monde... « Tout se déforme, même l’informe » disait Victor Hugo.

Singulière mutation

Les photos de Julien Charrière proposent une étrange évolution. Le visiteur semble surprendre la photographie au milieu d’une singulière mutation. Va-t-elle disparaître devant nos yeux ? Julien Charrière obtient ce résultat grâce à quelques grains radioactifs... Cet immeuble, seul dans un champ, semble pris dans un tourbillon de matières, ce que l’homme croit solide ne l’est peut-être pas autant qu’il le voudrait... Quoiqu'il en soit, Julien Charrière, né en 1987 en Suisse, multiplie les éléments perturbateurs dans ses oeuvres, afin de bien nous montrer que notre perception des choses mérite toujours une petite vérification...

Julian Charrière : Polygon II, 2015. Photographie noir et blanc, double exposition sur papier baryte, strates thermonucléaires, 150 cm x 180. Photo Julian Charrière / Adagp, Paris 2017

Julian Charrière : Polygon II, 2015. Photographie noir et blanc, double exposition sur papier baryte, strates thermonucléaires, 150 cm x 180. Photo Julian Charrière / Adagp, Paris 2017

Poison

Je regarde aussi les belles peintures sur plexiglas de Mimosa Echard. Avec de nombreux effets de matières, elle y traite du thème du poison et de son antidote. Face aux différentes menaces chimiques qui nous effraient, c’est d’actualité... Mimosa Echard, dans son travail, jongle sans cesse avec le naturel et le fabriqué.

L’évolution des formes

Sur un écran gigantesque, Hicham Berrada nous montre comment se créer les dunes de sable, autour de piliers. Ce travail complexe est le fruit d'étroites collaborations avec des physiciens. Ce film est une réflexion, mais aussi un questionnement, sur l’évolution des formes naturelles et leurs forces, car le sable peut être une menace pour l'homme... Artistiquement, j'ai l'impression de me retrouver dans une immense toile abstraite mouvante.

Machines en marche

Après avoir traité du vivant, des métamorphoses plus ou moins naturelles, l’exposition aborde le problème des mutations, des organismes étranges, de la germination monstrueuse et de la machine qui dépasse déjà l’homme. Dans un film d’animation, projeté sur tout un mur, Bertrand Dezoteux imagine la vie des machines et leur reproduction... Pour ce faire, l'artiste s'inspire des recherches autour de la planète Mars. C’est aussi une autre façon de parler de l’évolution des formes. Ce film est aussi plaisant à regarder que terrifiant...

Bertrand Dezoteux : Iron Maiden, 2017. Vidéo HD, 12'20. Courtesy de l'artiste

Bertrand Dezoteux : Iron Maiden, 2017. Vidéo HD, 12'20. Courtesy de l'artiste

Strates

Une autre petite exposition m’attend, celle de Gareth Nyandoro. Né en 1982, cet artiste qui vient du Zimbabwe, bouleverse les codes d’une exposition de dessins. Il réalise des oeuvres qui vont jusqu’au sol, sur le thème des héros africains modernes, autrement dit : les footballeurs. "Nyandoro porte un regard attentif aux échanges marchands et aux interactions sociales", précise le dossier de presse. A travers son installation, l'artiste veut montrer comment le football est un ascenseur social et ... quasiment le seul... Etant à Paris depuis quelques temps, il s’est inspiré des boîtes à livres des bouquinistes, dans la tradition des petits marchands colporteurs. Cela a vivement impressionné l’artiste. Il en a reconstitué une, ouverte, dans laquelle il expose plusieurs œuvres. Mais c’est surtout sa technique qui me surprend. Gareth Nyandoro colle plusieurs couches de dessins et de papiers, puis il les incise dans l’épaisseur, obtenant ainsi une oeuvre sur plusieurs strates. Parfois, cela ressemble à des lamelles dessinées et l’ensemble me donne l’impression d’un grand collage... Cette présentation est la première exposition personnelle de Gareth Nyandoro en France.

Gareth Nyandoro. DR.

Gareth Nyandoro. DR.

Hommage aux dioramas

Le Palais de Tokyo propose également une exposition intitulée : Dioramas. Il ne faut surtout pas la rater. Ces boîtes à rêves, sorte de mini théâtres, plongés dans une ambiance lumineuse évolutive donnent au visiteur, une impression de mouvement. Elles sont rarement montrées. « Je désire être ramené vers les dioramas dont la magie brutale et énorme sait m’imposer une utile illusion », écrit Charles Baudelaire. C’est vrai que le diorama est le petit palais des illusions. Balzac le qualifiait de « merveille du siècle ». Le diorama fut inventé en 1822 par Louis Daguerre. Il se constitue souvent d’un caisson, d’une toile peinte, d’un jeu de profondeur de champs, d’éléments tridimensionnels et d’un éclairage subtil. Avec le diorama, on passe d’une toile peinte à la troisième dimension : l’effet est souvent saisissant. Aujourd’hui, les artistes redécouvrent et se réapproprient le diorama. Armand Morin propose ce paysage marsien, en diorama.

Armand Morin : Panorama 14, 2012-2017. Matériaux divers, 260 cm x 260 x 300. Photo Armand Morin, courtesy de l'artiste.

Armand Morin : Panorama 14, 2012-2017. Matériaux divers, 260 cm x 260 x 300. Photo Armand Morin, courtesy de l'artiste.

Maison de poupée

Pierrick Sorin utilise un diorama pour dire qu’il souhaiterait vivre dans une maison de poupée... Au fait, la vie n’est-elle pas un grand diorama ?  Enfermés dans une boîte, nous regarderions passer les illusions... Pierrick Sorin, artiste qui ne se prend pas au sérieux, s'est fait connaître en se filmant chaque jour au réveil... Ce créateur bricolo rigolo, qui multiplie les gags visuels, est malgré tout à prendre au sérieux, le Centre Pompidou s'intéresse à lui.

Pierrick Sorin : I would like live in a doll hause, 2011. Théâtre optique, 200 cm x 120 x 130. Photo Pierrick Sorin, courtesy de l'artiste et Réunion des nationaux-Grand Palais (Paris) / Adagp, Paris 2017

Pierrick Sorin : I would like live in a doll hause, 2011. Théâtre optique, 200 cm x 120 x 130. Photo Pierrick Sorin, courtesy de l'artiste et Réunion des nationaux-Grand Palais (Paris) / Adagp, Paris 2017

Illusions et colonialisme

Cette exposition "Dioramas", nous dévoile les mécanismes cachés, qui permettent l’illusion. Mais elle révèle aussi la portée pédagogique et politique du diorama. Sous son air naïf de fête foraine, il permet de faire passer un message. J’observe quelques boîtes lumineuses datant de la fin du XIXe siècle, début XXe. Je vois une étrange scène de vie au Surinam, des ouvriers noirs travaillent dans une mine à ciel ouvert, tandis que le contremaître les surveille. Tout dans ce diorama est fait pour mettre en avant l’exotisme et "l’efficacité" de la vie coloniale...

Bison futé

Je passe d’un diorama à un autre, la surprise et le charme sont toujours au rendez-vous. Richard Barnes, qui expose de nombreuses œuvres ici, propose cette boîte dans laquelle un homme passe l’aspirateur devant un bison un peu surpris. Les dioramas sont fait pour les grands et les petits, n’hésitez à venir avec les enfants... Richard Barnes a beaucoup travaillé sur le thème du musée et de son rôle exact. Qu'est-ce qu'il faut garder ? En voilà une bonne question...

Richard Barnes: Homme avec bison, 2007. Impression jet d'encre, 137,16 cm x 167, 64. Courtesy de l'artiste.

Richard Barnes: Homme avec bison, 2007. Impression jet d'encre, 137,16 cm x 167, 64. Courtesy de l'artiste.

Moto et végétation

L’exposition Diorama se termine par le mannequin d’une indienne sur une moto, devant une grande toile peinte. Je suis perplexe... Quelques mètres plus loin, je découvre des dioramas, jamais montrés, d’un artiste que j’aime beaucoup : Anselm Kiefer. Ce sont des petits théâtres de bois, qui accueillent une végétation, en noir et blanc. C’est une série de rêves et de souvenirs, mis en boîte.

Anselm Kiefer : Family Pictures, 2013-2017. Métal, verre, plomb, bois contreplaqué, acrylique, émulsion,phtographie, aquarelle sur papier,matériaux divers. Courtesy de l'artiste / Photo Aurélien Mole

Anselm Kiefer : Family Pictures, 2013-2017. Métal, verre, plomb, bois contreplaqué, acrylique, émulsion,phtographie, aquarelle sur papier,matériaux divers. Courtesy de l'artiste / Photo Aurélien Mole

Miroirs

L’artiste contemporaine Tatiana Trouvé, expose un immense caisson, dans lequel elle joue avec la profondeur de champ, au moyen de plusieurs miroirs courbés. Le sol est composé de sable noir. L’ensemble est assez troublant. C’est une version très moderne du diorama.

Tatiana Trouvé : sans titre, 2017 (vue de l'exposition Dioramas, Palais de Tokyo, 2017). Matériaux divers. Courtesy de l'artisre. Photo Aurélien Mole

Tatiana Trouvé : sans titre, 2017 (vue de l'exposition Dioramas, Palais de Tokyo, 2017). Matériaux divers. Courtesy de l'artisre. Photo Aurélien Mole

Casque d'art

Hayoun Kwon, lauréate 2015 du prix découverte des Amis du Palais de Tokyo invite le visiteur, via un casque 3D, à plonger complètement dans ses œuvres, ou plus exactement dans le cerveau d'une femme mystérieuse : "L'oiselleuse". La file d’attente étant trop longue, je n’ai pas pu tenter cette expérience, mais je trouve que sa démarche se situe dans l’esprit des dioramas. Hayoun Kwon est née en 1981 à Séoul, elle vit en France et a obtenue de nombreuses récompenses en Europe.

Hayoun Kwon : le Paradis Accidentel, 2015. Impression numérique sur papier, 100 cm x 50. Courtesy de l'artiste

Hayoun Kwon : le Paradis Accidentel, 2015. Impression numérique sur papier, 100 cm x 50. Courtesy de l'artiste

Comme toujours, il y a beaucoup de choses à voir au Palais de Tokyo, et quelques œuvres vraiment surprenantes. Comment souvent, cette exposition manque de pédagogie et d’explications. Il y a aussi de quoi s’agacer de temps en temps... Le fantôme de Monsieur Jourdain passe... Mais l’idée d’un hommage aux dioramas est excellente, et aborder de face, sans à-priori, les liens étroits, mais compliqués, entre Art et Science, est très bien venue. Le monde est empli de connivences, d’illusions, de mutations, d’expériences et de poésie. Une fois de plus, le Palais de Tokyo en fait la démonstration.

Palais de Tokyo : 13 avenue du Président Wilson, 75016 Paris

Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de midi à minuit

 

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