"La vie folle" du photographe Ed van der Elsken, au Jeu de Paume

Ed van der Elsken : Paris, 1950 (v.1979). Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate

Le musée du Jeu de Paume propose jusqu'au 24 septembre 2017, une grande rétrospective du photographe hollandais Ed van der Elsken, à travers l'exposition : "La vie Folle". Cet artiste voyageur n'a jamais cessé de s'intéresser à la rue et à tous les marginaux. Il a également réalisé de nombreuses vidéos, dont la majeure partie, figure dans cette présentation. Visite.

Ed van der Elsken (1925-1990), photographe, est un drôle d’oiseau : tourmenté dans les années 50, rebelle dans les années 60, non conformiste dans les années 70 et un peu philosophe dans les années 80. Il rêvait de se faire greffer une caméra dans la tête afin de saisir la réalité en permanence. Mais parfois, il n’hésitait pas à mettre en scène cette « vraie vie », en faisant appel à la technique photographique ou au montage cinématographique, car Ed van der Elsken est aussi cinéaste, ou plutôt documentariste. Cet artiste, qui a toujours eu un goût prononcé pour la provocation, disait à ceux qu’il photographiait : « Montre qui tu es ». Mais à travers ses clichés, il s’est aussi dévoilé lui-même... Il n’hésitait pas se mettre en scène avec sa famille. Il s’est marié trois fois. Cette rétrospective d’Ed van der Elsken est la première en France et sa dernière grande exposition remonte à vingt cinq ans. C’est donc un événement. L’artiste a travaillé pendant quarante ans, de 1950 à 1990. Il a laissé une œuvre importante : photos, films, diaporamas. Elsken est un photographe de rue, qui veut aussi montrer l’intime de la personne qu’il croise, là est sa différence et son intérêt. Marta Gili, directrice du Jeu de Paume, précise : « Il se considérait comme un chasseur. Comme un photographe qui séduisait et provoquait ses proies, pour frapper au bon moment ». Ici, il capte à merveille les regards et les mouvements, rien ne lui échappe.

Ed van der Elsken : Vali Myers (Ann) danse à la Scala, Paris, 1950. Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Ed van der Elsken : Vali Myers (Ann) danse à la Scala, Paris, 1950. Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Jeunesse perdue

Devant la façade du musée du Jeu de Paume, j’ai une vue exceptionnelle sur la place de la Concorde. Je fais une photo, mais celle-ci ne sera probablement jamais exposée... Je passe le portique de sécurité et découvre le hall rénové du musée : plus clair, plus accueillant. La librairie est plus imposante, plus séduisante qu’avant. Bon... Tout cela commence pas mal. J’entre dans la première salle d’exposition et j’admire les photographies de Van der Elsken, à Paris, dans les années 50. C’est dans cette ville qu’il trouve vraiment son style. Dans la capitale, il rencontre une jeunesse, encore bouleversée par les récits de guerre de leurs parents. Elle se cherche un bel avenir, sans trop savoir où aller... Beaucoup sont en marge de la société et tiennent à y rester. C’est ce qu’on appelle la bohème rive gauche. L’artiste côtoie ces bandes de jeunes, un peu paumés, rêveurs... En 1956, Van der Elsken publie un livre : Love on the Left Bank (Une histoire d’amour à Saint-Germain des-Prés), un roman-photo qui raconte la vie de cette jeunesse, sans avenir, dans le Paris de l’après-guerre. Cet ouvrage lui permet de se faire connaître internationalement. Je regarde ce tirage, un baiser fougueux, presque bestial, où se mêle force et douceur. Les mains de l’homme ressemblent aux pattes d’un fauve. C’est la folle envie d’amour que montre avant tout cette photo. Elle a été prise dans un café parisien en 1953.

Ed van der Elsken : Pierre Feuillette (Jean-Michel) et Paulette Vielhomme (Claudine) s'embrassant au café Chez Moineau, rue du Four, Paris, 1953. Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Ed van der Elsken : Pierre Feuillette (Jean-Michel) et Paulette Vielhomme (Claudine) s'embrassant au café Chez Moineau, rue du Four, Paris, 1953. Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Spleen

Cette photo illustre très bien ce spleen générationnel. La jeune fille assise à la terrasse du café n’a pas l’air en pleine forme, on dirait une héroïne de Francoise Sagan. L’homme debout nous offre un regard totalement perdu alors que la femme est dans ses rêves. Je remarque le contraste très marqué, avec des noirs très appuyés. Cela renforce encore plus, l’effet lumineux de la lampe. Elle apparaît alors comme un espoir possible, à condition de savoir le regarder, ce que ne savent pas faire ces jeunes, qui restent dans l'ombre...

Ed van der Elsken : Vali Myers (Ann), Roberto Inigez-Morelosy (Manuel) et Géraldine Krongold (Géri), Paris 1950. Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Ed van der Elsken : Vali Myers (Ann), Roberto Inigez-Morelosy (Manuel) et Géraldine Krongold (Géri), Paris 1950. Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Une jeune danseuse...

Tout d'un coup, j'aperçois la photo d'une jeune danseuse qui me dit quelque chose... J'approche, oui c'est elle... Brigitte Bardot, un beau mélange de jeunesse et de sensualité, une grâce incontestable... Jamais personne n'a photographié Brigitte Bardot comme cela. Son corps est plus dévoilé que si elle posait nue... C'est la spécifité d'Elsken : faire ressentir les corps.

Ed van der Elsken : Brigitte Bardot, Paris 1952. Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate

Ed van der Elsken : Brigitte Bardot, Paris 1952. Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate

L’amour du jazz

Je tombe nez à nez avec une multitude de tirages, de petit format, consacrés au Jazz. Ils sont très contrastés. Cette série est extraordinaire, car Elsken réussit à montrer l’engagement du musicien lorsqu’il joue et l’énergie que dégage le Jazz. C’est l’intimité du phénomène musical Jazz qui nous propose ici Ed van der Elsken. Cette photographie est superbe, un concentré de générosité, le musicien donne tout et tient la note.

Ed van der Elsken : Chet Baker lors d'un concert au Concertgebouw, Amsterdam 1955. Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate

Ed van der Elsken : Chet Baker lors d'un concert au Concertgebouw, Amsterdam 1955. Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate

Visions d’Afrique

La Hollande des années 50 est un peu tristounette, Van der Elsken préfère travailler à Paris. Il réussit à rentrer dans la célèbre agence Magnum. Son beau-frère travaille en Centre Afrique, en Oubangi-Chari. En 1957, un an avant l’indépendance de cette colonie française, il décide d’y aller. Il y séjourne trois mois. Il part à la recherche d’une Afrique authentique. Comme elle n’existe pratiquement plus, il n’hésite pas à pratiquer une ou deux mises en scène... L’artiste ne s’intéresse pas du tout aux voitures, déjà très présentes. Non, il préfère montrer l’Afrique comme il la conçoit... Il demande aux enfants de lui dessiner des personnages magiques, des sorciers, mais aussi des rituels, comme celui de la circoncision. Tous ces éléments, il les reprend et les intègre dans son travail de photographe. Cette image montre bien, comment Elsken fixe à la perfection ce moment de chasse, et comment il choisit un aspect extrêmement traditionnel de ce continent, boudant sa modernité naissante. je remarque qu'Elsken utilise la couleur, ce qui est très rare à cette époque là. En effet, beaucoup de photographes considéraient qu'il fallait laisser la couleur aux publicitaires.

Ed van der Elsken : Guerisseur exécutant une danse rituelle pour une bonne chasse, Oubangui-Chari, Central Africa, 1957. Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate, courtesy Annet Gelink Gallery

Ed van der Elsken : Guerisseur exécutant une danse rituelle pour une bonne chasse, Oubangui-Chari, Central Africa, 1957. Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate, courtesy Annet Gelink Gallery

Tour du monde

L’Afrique lui donne le goût du voyage. Deux ans plus tard, il part, avec sa femme, pour un tour du monde. Il finance cette aventure, en réalisant des films pour la télévision, beaucoup d’entre eux ont disparus, malheureusement. Le voyage débute par le Sénégal, la Sierra-Leone et l’Afrique du Sud. Le couple visite également la Malaisie, Singapour, Hong Kong, les Philippines et les Etats-Unis. Je suis frappé comme cette photo ressemble au plan de fin, avant la fermeture au noir, d’un film hollywodien. Les deux amants, se dirigent vers leur avenir commun, happy end et... FIN.

Ed van der Elsken : Los Angeles, Etats-unis, 1860. Ed van der Elsken / Collections spéciales de l'université de Leyde

Ed van der Elsken : Los Angeles, Etats-unis, 1860. Ed van der Elsken / Collections spéciales de l'université de Leyde

Yakuzas

L’étape essentielle de ce tour du monde, le pays qui compte le plus pour Elsken, c’est le Japon. Il y réalise de très belles photos. Le photographe se rendra 15 fois au Japon. Il est fasciné par les yakusas, gangsters japonais, souvent habillés comme leurs collègues de Chicago.

Ed van der Elsken : Territoires des yakuzas, Kamagasaki, Osaka 1960 (1989). Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Ed van der Elsken : Territoires des yakuzas, Kamagasaki, Osaka 1960 (1989). Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Tradition et modernité

Elsken adore les coutumes, les valeurs traditionnelles du Japon. Il est le témoin d’un pays qui s’ouvre à la modernité, au consumérisme et à une sexualité plus visible. Elsken capte tout cela. J’adore cette photo faite de pudeur et d’audace, de douceur traditionnelle plongée dans un monde moderne. Qui est cette jeune fille ? A quoi rêve-t-elle ? D’où vient-elle ? Sa beauté est évidente, de même que sa fragilité. Là encore, Elsken jongle entre les tons sombres et les zones de grande clarté. Son chemisier est d’un blanc resplendissant, presque irréel...

Ed van der Elsken : Fille dans le métro, Tokyo, 1981. Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Ed van der Elsken : Fille dans le métro, Tokyo, 1981. Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Combats

Je regarde un film réalisé par Elsken, des jeunes sumos qui se forment aux combats, si importants dans ce pays. Je vois clairement que l’artiste a la même approche quand il tient une caméra et quand il saisit un appareil photo. A Hong Kong, le photographe suit une femme dans la rue, il tourne autour, Lelouch serait content... Elsken, lui, a sans arrêt l'envie d'innover et de parfaire sa technique.

Les rues d’Amsterdam

Ed van der Elsken a aussi beaucoup pratiqué la photographie dans sa ville natale d’Amsterdam. Là, il poursuit et développe encore son intérêt pour les personnages atypiques et la jeunesse contestataire. Il commence à les photographier en noir et blanc, ces deux jumelles en sont un exemple. L’une fixe le spectateur alors que l’autre regarde de côté. Les deux expriment une certaine tension, derrière une volonté affichée de séduction.

Ed van der Elsken : Jumelles sur la place Nieuwarkt, Amsterdam 1956. Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Ed van der Elsken : Jumelles sur la place Nieuwarkt, Amsterdam 1956. Ed van der Elsken / Collection Stedelijk Museum Amsterdam

Question de look

A partir des années 70, Elsken photographie son pays en couleur. Ces adolescents au look des années 50, se réunissent dans leur café favori, cette fois-ci l’artiste prend une certaine distance. Là encore, cette image pourrait-être celle d’un film. Le cinéma est toujours présent dans le tête d'Ed van der Elsken.

Ed van der Elsken : Des adolescents au look des années 50 devant leur café favori, Amsterdam 1983 (v.1978). Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate

Ed van der Elsken : Des adolescents au look des années 50 devant leur café favori, Amsterdam 1983 (v.1978). Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate

Séduction

Elsken est un séducteur, dans la rue il apostrophe les jolies filles dans l’espoir d’avoir une réaction et de capter leurs personnalités.

Ed van der Elsken : Beethovenstraat, Amsterdam 1967. Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate

Ed van der Elsken : Beethovenstraat, Amsterdam 1967. Ed van der Elsken / Ed van der Elsken Estate

Un adieu à la vie

Elsken est résolument contre la destruction d’un vieux quartier juif d’Amsterdam, afin d'ériger la nouvelle mairie. Il réalise un film pour souligner ce moment et montrer son mécontentement. L’homme, qui a toujours photographié des villes, se retire à la campagne. Il met de la distance avec le monde. Le cancer le rattrape. En 1988, quand il apprend qu’il est en phase terminal, il réalise « Bye », un film dans lequel il met en image l’évolution de sa maladie... Van der Elsken meurt le 28 décembre 1990, à Edam.

Je trouve que le travail d’Ed Van der Elsken, qui utilise parfois le téléobjectif, oscille sans cesse entre une mise à distance théâtralisée et une grande proximité. Mais dans les deux cas, c’est à une mise à nu de ses personnages qu’il nous convie. Il disait, à travers son travail, avoir appris « la résilience des gens... Tout le monde survit...  ». En regardant les clichés d’Ed Van der Elsken, j’ai l’impression de voir chaque neurone, chaque grain de peau de ses modèles... Je suis heureux d'avoir vu les oeuvres d'Ed van der Elsken, cet homme pour qui l'anticonformisme était devenu une religion...

Musée du jeu de Paume : 1 place de la Concorde, 75008 Paris

Mardi (nocturne) : 11h à 21h

Mercredi à dimanche : 11h à 19h / Fermeture le lundi

Entrée : 10 euros