Les nouveaux visages du graffiti, à l'Arsenal-Cité musicale de Metz

2Shy : Ulysse, 2017. Peinture acrylique sur bois découpé, 120 cm x 101 / Golden Green

L'Arsenal-Cité musicale de la ville de Metz, présente jusqu'au 17 09 2017, à travers l'exposition : "Z.U.C #4,The New Face of Graffiti", une dizaine d'artistes représentatifs des nouvelles tendances du street art mondial, depuis les années 70. De l'art de la signature aux formes les plus contemporaines de la création urbaine : graffitis, exposition photographique, installations, projections de vidéos. L'art de la rue s'empare de la ville. Décryptage.

Savez-vous ce que c’est qu’une Z.U.C ? Non ? Et bien c’est une zone urbaine créative. Ici, on protège et on aide l’art urbain à émerger et à s’imposer dans la ville, et dans les esprits. C’est exactement ce que veut faire cette exposition à l’Arsenal-Cité musicale-Metz. Deux galeries spécialisées, By Night Gallery et TATA Galerie, y présentent leurs artistes, leurs découvertes. Aujourd’hui, le Street Art s’inscrit comme un des mouvements picturaux importants de la fin du XXe siècle. L’art urbain est même devenu, en quelques années, la mascotte des médias et des grandes entreprises : un joli produit marketing. Cette mode fait-elle du bien au Street Art ou est-elle en train de le tuer ? Le débat reste ouvert... Mais la dizaine d’artistes de la scène européenne et américaine, présentés à l’Arsenal de Metz ne sont pas tous connus, loin de là, c’est même un des intérêts de cette exposition. « Une présentation synoptique de l’extraordinaire vitalité de ce mouvement artistique », affirme le dossier de presse... Vérifions.

Graphisme et graffiti

Koolfunc’88, Sawe et 2Shy sont trois artistes. Ils exposent des œuvres qui tiennent autant de l’illustration que du graphisme. Koolfunc’88 est né à Versailles, en 1974. Cet illustrateur, qui vit à Paris, réalise en 1988 son premier graffiti. C’est le début d’un long chemin artistique. Autodidacte, Koolfunc’88 accorde une grande importance au dessin, il reste donc dans la grande tradition, classique, presque romantique, du graffiti. Mais il lui arrive de rajouter une petite note futuriste. En regardant cette fresque, l'observateur comprend tout de suite que Koolfunc'88 a vraiment le sens du mouvement. En haut, le ciel tournoie et en bas la terre remue alors que des lettres, qui ressemblent à des flèches, indiquent le sens du mouvement et guide l'oeil du visiteur vers les deux visages à gauche, sortis tout droit d'une BD.

Koolfunc'88 devant un de ses graffitis. Photo Silvio Magaglio

Koolfunc'88 devant un de ses graffitis. Photo Silvio Magaglio

Mondes fantastiques

L’Espagnol Sawe, vit à Barcelone. Né en 1986, il propose des œuvres dans lesquelles il mélange vie ordinaire et mondes fantastiques, et comme il ne manque pas d’imagination... Il ose mêler humour et science-fiction. Il multiplie les techniques, cela va de l’aquarelle à l’animation en 3D. Derrière l'artiste et sa chemise qui ressemble à l'une de ses oeuvres, on aperçoit son graffiti. Pas de doute, lui aussi a le sens du mouvement, il le souligne même à l'aide de traits et de petits points... Sur ce mur, il dessine un monde merveilleux, son univers.

Sawe devant l'une de ses oeuvres. Photo German Rigol

Sawe devant l'une de ses oeuvres. Photo German Rigol

Cercles et couleurs

2Shy, lui aussi, s’intéresse au médium numérique. Ce Français né en 1976, nourrit sa création artistique de ses voyages à travers le monde. Depuis plus de dix ans, il impose sur les murs et sur les trains, son univers coloré. Aujourd’hui, 2Shy répond à de nombreuses commandes on ne peut plus officielles, de peintures monumentales. Dans ces créations, il est fréquent de voir des cercles ou des sortes de ballons, qui évoquent l’enfance...

2Shy devant un de ses graffitis. Photo Dan Aucante

2Shy devant un de ses graffitis. Photo Dan Aucante

Le monde et le sens de la vie

Dans ce grand panneau sur bois, l’Espagnol Okuda, né en 1980, donne sa version d’un monde, toujours prêt à toutes les outrances et toutes les réflexions philosophiques... Dans cette oeuvre, il traite d'un problème qui le préoccupe : comment ouvrir les yeux des hommes pour éviter les guerres...

Okuda : Peace and war, 2014. Photo Elchino Po

Okuda : Peace and war, 2014. Photo Elchino Po

Okuda est diplômé de l’école des Beaux-Arts de l’Université de Madrid. Il débute en 1997, il peint des murs d’usines désaffectées et des trains. A partir de 2009, il opte pour un travail plus intime, plus sensible. Il se fait remarquer par ses grisailles et ses motifs géométriques multicolores, avec un goût prononcé pour le triangle. Dans ses œuvres, il aime traiter de la question du sens de la vie... Vaste programme... Son univers est en permanence un hymne à la couleur. J'adore ce qu'il fait.

Okuda : Coloring the word, 2016. Photo Elchino Po

Okuda : Coloring the word, 2016. Photo Elchino Po

L'artiste souligne également le conflit existant entre modernité et tradition, la fameuse querelle des anciens et des modernes... Son style est reconnaissable, certains experts le qualifient de « pop surréaliste ». Ouais... Ses œuvres sont visibles en Inde, au Mali, au Mozambique, aux Etats-Unis, au Japon, au Chili, au Brésil, au Pérou, en Afrique du Sud, au Mexique et sur le continent européen. Je trouve cette tête de mort particulièrement réussie.

Okuda : Skull, 2016. Photo Elchino Po

Okuda : Skull, 2016. Photo Elchino Po

De la break-danse à l'expertise

A l’âge de l’adolescence, David Soner, né en 1974, découvre la culture Hip Hop. Il se lance dans la break-danse, il essaye le rap mais finalement il s’oriente vers le graffiti. Il commence à laisser sa signature dans les rues de sa ville natale, Metz. En souvenir d’un ami disparu, il se fait appeler Soner. Il s’inscrit dans une école de graphisme et multiplie les expositions. Soner est passionné par l’écriture, la calligraphie. Il est influencé par le lettrage arabe, c'est un amoureux de la culture orientale. Son style fait preuve d’une précision étonnante, le trait est parfait. Aujourd’hui, Soner est un expert en identité visuelle et il met souvent son talent au service d’entreprises en quête d’un logo, d’une identité visuelle. Sur cette photo, derrière l’artiste, on aperçoit une de ces œuvres. Je note l'architecture très précise de la composition et la sûreté du trait.

David Soner devant une de ses oeuvres. Photo Gianmarco

David Soner devant une de ses oeuvres. Photo Gianmarco

Déformations

Demsky découvre la planète graffiti dans les années 90. Cet Espagnol, né en 1979, installé au Mexique, adore déformer, détruire ou reconstruire l'alphabet. Il adore torturer les lettres et pratique souvent un jeu complexe de superpositions. Il est très influencé l’art urbain new-yorkais et les films d'horreur série Z, grrrrrrr, même pas peur...

Demsky. Photo David Rocha

Demsky. Photo David Rocha

Demsky est également très fort pour illustrer l'énergie d'une ville, les liens qui relient les habitants et la technicité dont les mégalopoles sont tributaires. Pour ce faire, il utilise une juxtaposition de bâtiments et un trait vibrant, dans un flot de couleurs très vives, presque agressives.

Nostalgie

Golden Green est très connu dans le monde, son style rétro est très reconnaissable et très apprécié. Il soigne le moindre détail. Il utilise des teintes pastel, ce qui est peu fréquent dans l'univers du street art. Il dessine à la bombe aérosol, mais il peut aussi pratiquer la sérigraphie ou le travail sur papier. Entre 2004 et 2008, Golden Green suit un formation de concepteur graphique, tout en participant à la construction du plus grand théâtre allemand, le Deutsches Schauspielhaus de Hambourg. Je trouve qu'il y a, dans les oeuvres de Golden Green, une étrange douceur et une certaine nostalgie. J'aime beaucoup sa sobriété, elle lui permet de gagner en efficacité et de toucher, encore plus, son large public.

Golden Green : Helix, 2017. Peinture aérosol et acrylique sur toile. 100 cm x 120. Golden Green

Golden Green : Helix, 2017. Peinture aérosol et acrylique sur toile. 100 cm x 120. Golden Green

Témoignages

Les organisateurs de cette manifestation ont la bonne idée de proposer aussi une exposition des photos de Silvio Magaglio. Depuis des années, il capture les street artistes en train de travailler. Ses clichés sont donc des témoins capitaux, pour dresser une histoire chronologique précise de l'art du graffiti, du muralisme et de la culture Hip Hop, dans les années 90. Ses clichés, souvent en noir et blanc, éclairent sur les thèmes et les conditions de travail des différents artistes, c'est une mine pour les futurs historiens de l'art.

Cette exposition, à Metz, montre bien l’effervescence artistique, qui règne aujourd’hui sur la planète Street Art. C’est un sacré bouillon de culture. Les jeunes graffeurs mélangent la technique classique du dessin aux dernières nouveautés technologiques et à toutes les audaces du graphisme. Leurs lettrages se transforment en jardins extraordinaires, dignes du Douanier Rousseau. Leurs personnages illustrent leurs angoisses sur l’avenir de notre monde, c'est presque Lamartine devant son lac... Non, je rigole... Tous ces artistes, souvent soucieux de ne pas révéler leur véritable identité, méritent qu’on regarde leurs œuvres avec attention et qu’on prenne le temps d’essayer de les comprendre... Pour moi, il y a, dans le Street Art, deux catégories, les bons techniciens et... les artistes... A Metz, il y en a beaucoup : tant mieux. Une chose est sûre : désormais bombages et graffiti font partie du paysage...

Arsenal-Cité musicale-Metz : 3 avenue Ney, 57000

Du mardi au samedi : 13h - 18h

Dimanche : 14h - 18h