Galerie Berthet-Aittouarès : Les Beautés Singulières d'Antoine Schneck, des photos qui ont une âme

Antoine Schneck : Wei Xing, tirage pigmentaire / Aïs Suandé (Burkina Faso). Tirage pigmentaire. Antoine Schneck

La galerie Berthet-Aittouares propose jusqu'au 24 juin 2017, de nombreuses oeuvres, dont les dernières du photographe Antoine Schneck. Un artiste qui utilise des techniques très surprenantes, des photos saisissantes. Visite. 

Je suis les travaux d’Antoine Schneck depuis longtemps. En 2010, j’avais été frappé, au Musée de la Chasse et de la Nature, par des photos de chiens, tellement humains que cela en devenait presque gênant. Aujourd’hui, il expose des clichés anciens et récents, à la galerie Berthet-Aittouarès : des visages africains et asiatiques, des modèles rencontrés lors de ses voyages au Burkina Faso, au Mali, en Ethiopie, au Soudan, en Chine et en Inde. La galerie se situe à Saint-Germain-des-Prés, rue de Seine. J’ai rendez-vous avec le photographe et je suis très curieux de le rencontrer, j’ai un tas de questions sur sa technique à lui poser. Il arrive. C’est un petit homme discret, un peu timide, qui ne fait rien pour se faire remarquer. Derrière ses lunettes métalliques, le regard un peu fixe trahit une grande sensibilité. Je lui propose de faire une photo. Non, pas un selfie, je déteste ça... Immédiatement, il se met à la fenêtre et regarde les passants, qui se promènent dans ce lieu historique. Cet homme-là a vraiment le goût des autres et son exposition le prouve.

Antoine Schneck à côté d'une de ses photos lors de l'exposition Les Beautés Singulières, galerie Berthet-Aittouares, 2017. Photo Thierry Hay

Antoine Schneck à côté d'une de ses photos lors de l'exposition Les Beautés Singulières, galerie Berthet-Aittouares, 2017. Photo Thierry Hay

Passerelles

Antoine Schneck a commencé à s’intéresser à l’architecture, puis au cinéma, il fait l’école Louis Lumière. Il devient cameraman à la télévision. A 30 ans, il saute le pas et se lance totalement dans la photographie. En réalité, son premier appareil photo il le trouve à l’âge de douze ans, dans un placard : premiers essais. Mais il faudra du temps pour que ce drôle d’oiseau voyageur fasse son nid photographique. Son père est chirurgien de la face, et sa mère chirurgien-dentiste. Jeune homme, il aurait même rempli la fonction d’aide opératoire, en passant les instruments. Je n’y avais jamais pensé, mais c’est vrai qu’un dentiste voit votre visage de très près, rien ne lui échappe, ni les expressions, ni les défauts physiques. L’artiste m’explique que c’est à cause de ce climat professionnel familial qu’il s’est toujours intéressé à l’expression d’une bouche, à une joue, à un regard. En photographiant des visages, il jette, d'une certaine façon, une passerelle vers ses parents disparus... Mais je ne suis pas psychanalyste, j’arrête là, et comme disait l’autre : « Cela ne nous regarde pas... »

Antoine Schneck : Nakama. Antoine Schneck

Antoine Schneck : Nakama. Schneck / Courtesy galerie Berthet-Aittouarès

Universalité

La force du labeur photographique d’Antoine Schneck, vient de son goût pour le travail bien fait, mais aussi d’une technique très particulière. Il place son sujet dans une tente blanche, puis il rajoute un fond noir et demande à la personne de porter un foulard de la même couleur. D’une part, la structure blanche permet d’avoir une lumière identique partout, d’autre part elle isole le personnage choisi, qui n’est distrait par rien, seul avec lui-même... Même le photographe se tient à l’extérieur, seul l’objectif pénètre dans la tente. Il lui suffit, enfin, de déclencher la photo quand il le souhaite. Lorsque je regarde ce tirage, je suis frappé par l’extraordinaire vie intérieure qui se dégage de ce personnage féminin. Je pense un peu au masque de Toutankhamon. Je ne suis pas une femme, pas d’origine africaine, et pourtant il y a quelque chose de moi dans ce tirage. Ce visage offert est en fait universel, et tout le monde peut se reconnaître dedans : un mélange de force et de fragilité. C’est vraiment sa tête que donne cette femme au visiteur, et beaucoup plus encore. Je note que l’arc de la bouche répond à la perfection aux courbes des sourcils. Plus je l’observe, plus je pense que ce personnage pourrait résumer l’humanité toute entière. Là est la magie d’Antoine Schneck, dont le travail n’a strictement rien à voir avec je ne sais quel aspect documentaire. En vérité, Schneck nous invite à pratiquer l’altérité : bonne idée...

Antoine Schneck : Aïs Suandé (Burkina Faso). Antoine Schneck

Antoine Schneck : Aïs Suandé (Burkina Faso). Schneck / Courtesy galerie Berthet-Aittouarès

Découverte d’un peintre

Mais je vais découvrir que le photographe pratique, en fait, une démarche de peintre. Face à la fixité et à la force de tous ces regards, quelque chose m’intrigue, Antoine Schneck sourit et m’explique. Il retravaille ses photos sur un ordinateur. Il efface le bouton, le poil dans le nez qui pourrait retenir l’attention du spectateur et limiter la force de l’expression. Rien d’anecdotique ne peut avoir sa place. Schneck vérifie tout et ne laisse rien passer. Ce faisant, il fait un peu le même travail que son père... Il remodèle un visage.

La botte secrète

Mais cela va encore plus loin. Schneck me révèle son petit secret : il redessine numériquement les yeux et renforce le regard. Pour le réaliser, il est allé au Louvre voir comment faisaient les grands peintres, et il a trouvé : un petit éclat blanc en haut à gauche de chaque œil. Je n’y avais jamais pensé. Alors le photographe-peintre rajoute des petites virgules blanches sur chacun de ses modèles. C’est sa botte secrète, peut-être que je n’aurais pas dû le dire... « Le rendu final passe par un travail dans l’œil », précise l’artiste.

Antoine Schneck : Dore (Ethiopie). Antoine Schneck

Antoine Schneck : Dore (Ethiopie). Schneck / Courtesy galerie Berthet-Aittouarès

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Antoine Schneck : Dore (détail). Antoine Schneck

Antoine Schneck : Dore (détail). Antoine Schneck

Humanité

Les tirages d’Antoine Schneck restent dans les mémoires et frappent par leur beauté, venue du plus profond des êtres... Sur les mains de cette femme, l’artiste a juste souligné les veines et les lignes blanches, pour affirmer encore plus le poids de la vie. Elle est formidable cette dame, il émane d’elle autant de sagesse que d’intelligence et d'impertinence. Elle est le Monde...

Antoine Schneck : Wei-Xing-Hi. Antoine Schneck

Antoine Schneck : Wei-Xing-Hi. Schneck / Courtesy galerie Berthet-Aittouarès

La nuit des temps

Mais Antoine Schneck photographie aussi des arbres. Il sort la nuit, choisi son arbre et le photographie, éclairé de différents côtés. Après quoi, il juxtapose ces photos afin d’obtenir un végétal illuminé de partout, si bien que j’ai l’impression que la lumière vient de l’arbre lui-même. Après cette étape, l’artiste blanchit quelques feuilles et souligne les failles naturelles, grâce à son ordinateur. En contemplant cet olivier, j’ai l’impression qu’il vient de la nuit des temps : superbe.

Antoine Schneck : Gino (série Les Oliviers). Antoine Schneck

Antoine Schneck : Gino (série Les Oliviers). Schneck / courtesy galerie Berthet-Aittouarès

Collodion

La galerie Berthet-Aittouarès expose également les toutes dernières œuvres de Schneck, elles datent de quelques semaines, à peine. Là encore, la technique y est pour beaucoup. Dans cette dernière série, le photographe renoue avec un ancien mode d’emploi photographique, datant de 1850. Il utilise du collodion humide, qu’il étale sur une plaque de verre. Trempée dans un bain de sel d’argent, la plaque devient photosensible. Le créateur obtient ainsi une sorte de négatif de la photographie. Il ne lui reste plus qu’à scanner ce négatif et à procéder au tirage. Sur la photographie finale, les traces de collodion sont visibles et Antoine Schneck ne cherche pas à effacer ces « défauts ». Je trouve que c’est une bonne idée car il donne une impression de fragilité au tirage, mais aussi au personnage. Je pense au portraits du Fayoum en Egypte (premiers siècles de notre ère), souvent abîmés, mais tellement dignes et si fascinants. Je ressens la même chose en regardant les photos de Schneck. Sur ce tirage, à droite, on aperçoit les traces du collodion :

Antoine Schneck : Myriam Gass, 2017. Schneck / Courtesy galerie Berthet-Aittouarès

Antoine Schneck : Myriam Gass, 2017. Schneck / Courtesy galerie Berthet-Aittouarès

Avec Schneck, l’observateur rentre réellement dans le visage, et à aucun moment, les différents techniques utilisées ne dénaturent ou ne trahissent le personnage. En reprenant une vielle pratique photographique, l’artiste veut s’inscrire dans la grande histoire de la photographie. Il devient un maillon d’une longue chaîne. "Je prends un énorme plaisir à manier cette technique... J’aimerais donner à quelqu’un l’expression de son propre visage", me glisse le photographe. Schneck adore repousser les limites de la photographie, en se transformant en peintre invisible...

Antoine Schneck : Nabudo. Schneck / Courtesy galerie Berthet-Aittouarès

Antoine Schneck : Nabudo. Schneck / Courtesy galerie Berthet-Aittouarès

Sans visage

Cette exposition colle bien à son titre, "Les beautés singulières", elle mérite une visite. Mais j’ai deux autres informations pour vous : Antoine Schneck expose également, en haut de l’Arc de Triomphe jusqu’en 2018. Plus de 7 millions de visiteurs sont attendus. Et oui, l'Arc de Triomphe, est très visité... Il s’agit d’une série intitulée "soldats inconnus", 18 photographies d’uniformes sans visage, des soldats de la guerre de 14, mis en scène de telle façon que le visiteur a l’impression de voir le soldat, et toute l’horreur de la guerre passe dans ces clichés. Ces tirages sont exposés dans la salle des Palmes, là où reposa le soldat inconnu entre 1920 et 1921.

Champion

D’autre part, Antoine Schneck vient d’être sélectionné, parmi une multitude de participants, pour le Young Master Art Price. Ce prix prestigieux sera remis en Juin. Moi, je vote pour lui, et vous ? Je suis ravi d’avoir rencontré ce champion de la technique photographique et ce peintre sensible.

Dans le catalogue de l’exposition, Pierre Wat écrit : "Schneck est le fruit d’une double décontextualisation : du regardeur comme du regardé, afin que chacun s’offre à l’autre dans son immanence, telle une révélation". C’est un peu intello pour moi, mais c’est totalement vrai.

PS : Cette exposition fait partie du "CHOICES Paris Gallery Weekend" (20 et 21 mai), partout dans Paris et un peu à Pantin, 31 galeries accueillent le public, pour lui présenter 99 artistes. A Saint-Germain-des-Prés, cette manifestation est l’occasion pour les galeristes de rappeler fermement la vocation culturelle de ce quartier...

 

Galerie Berthet-Aittouares : 14 et 29 rue de Seine, 75006 Paris

Du mardi au samedi de 11h à 13h et de 14h30 à 19h.