Salon de Montrouge : à la découverte des jeunes artistes

Affiche du salon de Montrouge, 2017, sur la façade du beffroi de Montrouge. Photo Thierry Hay / Jeanne Berbinau Aubry : Lustre, 2015

Jusqu'au 24 mai 2017, le beffroi de Montrouge accueille la 62e édition du Salon d'art contemporain de Montrouge, un véritable révélateur de talents. 53 jeunes artistes séléctionnés parmi les 2500 dossiers reçus. Le Salon veut promouvoir et soutenir la création contemporaine dans toute sa diversité. Quand les artistes réfléchissent à notre monde, et utilisent toutes les techniques, y compris les plus scientifiques. Visite.   

La mode est au jaune, l’affiche du Salon de Montrouge est donc... jaune. Mais c’est un joli graphisme de Camille Baudelaire, elle mérite donc d’être en bonne place sur le beffroi, un peu austère, de Montrouge.

Beffroi de Montrouge pendant le Salon de Montrouge, 2017. Photo Thierry Hay

Beffroi de Montrouge pendant le Salon de Montrouge, 2017. Photo Thierry Hay

Femmes et storytelling

Voilà plusieurs années, que le Salon de Montrouge a su s’imposer et séduire collectionneurs, amateurs ou simples curieux. Depuis deux ans, Ami Barak, directeur artistique, opère un virage vers un art plus intellectuel, plus conceptuel, mais cela ne veut pas dire, moins intéressant pour autant. Mais pour un salon qui présente "des jeunes pour des jeunes", et un large public familial, c’est tout de même une prise de risque... Cette année, 53 artistes espèrent toucher les visiteurs et cet événement culturel présente deux spécificités : d'abord honneur aux femmes, elle représente 60 % des exposants. Ensuite, le salon veut raconter des histoires, pratiquer le storytelling comme on dit dans les grandes entreprises, c’est très tendance... Une chose est sûre : les artistes éclairent notre société beaucoup plus qu’on ne le pense. Souvent, ils voient avant nous... Raison de plus pour aller observer cela sur place.

Simohammed Fettaka : Aaram Tchich, 2015

Simohammed Fettaka : Aaram Tchich, 2015

La voix

Ma première surprise vient d’un jeune homme au look de gendre idéal. Avant d’être artiste, Romain Gandolphe a fait des études scientifiques. Aujourd’hui, ce performeur qui ne manque pas d’humour, décrit, dans un stand encore vide, les œuvres qui y seront accrochées. En évoquant avec minutie chaque création, il les fait exister par la voix. Il met donc l’accent sur l’importance de l’oral, mais aussi et surtout, sur le sens des mots, une valeur qui se perd un peu de nos jours... Au fait, l’œuvre que me présente Gandolphe, elle existe vraiment ? L’artiste n’est-il pas un bonimenteur de talent...

Réalité sensible

Capucine Vandebrouk, strasbourgeoise née en 1985, s’intéresse à l’évolution des éléments naturels sur une surface choisie. Selon elle, son but final est de rendre visible l’invisible. C’est selon moi le rôle exact d’un artiste. J’observe une montagne de sel sur un lit d’ammoniaque. Petit à petit, le sel va évoluer. C’est une allusion directe à une œuvre de Marcel Duchamp, un verre sur lequel le roi du ready-made avait laissé s’amasser la poussière. C’est une réflexion sur le temps et sur l’acceptation de l’ineffable... Un peu plus loin, toujours sur le stand de Capucine Vandebrouck, je vois des empreintes photographiques, à base de bromure d’argent, de brume, de neige et de pluie. Elles sont présentées entre deux plaques de verre. Capucine Vandebrouck illustre, avec sa technique, toutes les formes de présence de l’eau : goutte, buée, brouillard. J’ai un peu l’impression d’être dans le laboratoire d’un entomologiste, mais, l’ensemble est très poétique.

Capucine Vandebrouck : La mémoire de l'eau (détail), 2015

Capucine Vandebrouck : La mémoire de l'eau (détail), 2015

Fausse banalité

C’est un objet d’une banalité totale qui passionne Valentina Canseco, parisienne née en 1985 : une cagette de légume. Mais celle-ci est déclinée sous trois formes différentes : en bronze, en dessin, et en plexiglas, mais dépliée cette fois-ci. En métal, l’objet acquiert des lettres de noblesse inattendues, sous la forme d'un dessin, il renoue avec l’histoire de l’art traditionnel, en plexiglas taillé, il capte la lumière, et devient soleil.

Valentina Conseco : Installation (cageot), 2017. Salon de Montrouge. Valentina Conseco

Valentina Conseco : Installation (cageot), 2017. Salon de Montrouge. Valentina Conseco

Phénomène naturel

Les artistes ne manquent vraiment pas d’idées, mais il faut bien exister sur la planète artistique et beaucoup de choses ont été faites, depuis la première guerre mondiale, alors les jeunes créateurs contemporains sont, plus ou moins, contraints à l’audace. Et je vais le vérifier très vite. Jingfang Hao et Lingjie Wang, vivent et travaillent à Mulhouse. Ils exposent une grande surface, monochrome, blanche. Mais j’approche, et remarque une foule de microscopiques petites billes sur la zone peinte. Le directeur artistique du salon me conseille de me reculer un peu. Et là, surprise : je vois un arc en ciel. Je suis incapable d’expliquer cette représentation visuelle et sensorielle. Les deux créateurs ont réussi à capter et à reproduire un phénomène naturel. A travers leur travail, ils posent avec subtilité la question de l’acte de création, de l'apparition...

Jingfang Hao et Lingjie Wang : Arc en ciel, 2016

Jingfang Hao et Lingjie Wang : Arc en ciel, 2016. Lingjie Wang

Labyrinthes urbains

Dorian Cohen, parisien né en 1987, ancien élève de l’Ecole Centrale de Nantes, a une passion dans la vie : les espaces urbains qui ne sont ni laids, ni beaux. Ce sont des zones périurbaines oubliées de tous, mais que nous connaissons par cœur pour être passé par là de nombreuses fois : des échangeurs autoroutiers ou des ponts de banlieue. A travers ses peintures figuratives, particulièrement minutieuses, Cohen nous montre l’étrange beauté de ces lieux, parfois angoissants. Mais le peintre y rajoute sa patte, il part de la réalité et va encore plus loin. Avec lui, les espaces urbains se transforment en labyrinthes. Il m’indique qu’il y a toujours une sortie, mais il faut la trouver... Pour lui, la véritable échappatoire à ce piège de macadam, c’est la nature, très présente dans ses tableaux. Je trouve ce travail très intéressant. De plus, Dorian Cohen renoue avec une technique traditionnelle de la peinture à l’huile, notamment hollandaise, à savoir la succession des couches picturales. Cette guerre étonnante entre béton et végétation mérite qu’on s’y attarde. J’apprends que Cohen est un fan de Cézanne et qu’il est ingénieur en urbanisme. Je comprends mieux...

Dorian Cohen : Départ en vacances, 2015. Suzan Brun

Dorian Cohen : Départ en vacances, 2015. Suzan Brun

Plongeon dans le dessin

Marianne Mispelaëre vient d’obtenir le prix du Salon de Montrouge 2017. Née en 1988, elle prend un grand plaisir à dessiner et nous amène à réfléchir sur le geste qui « met au monde », un dessin. Elle présente l’acte créatif dans son intimité, et dans sa solitude. Mariane Mispelaëre montre combien la ligne, que le cerveau a choisi, dépend du geste, de l’engagement corporel de l’artiste, de sa fatigue aussi. Cette démarche est intéressante. Son « work in progress », accompagné d’une vidéo un peu lente, occupe tout un mur du Salon. Mais en entrant en dessin, comme on entre en religion, l’artiste nous prouve aussi l’avantage que l’on pourrait trouver à s’écarter du monde, de temps en temps...

Mariane Mispelaëre : Mesurer les actes, action performative numéro 5 du 07 mars 2015. Nicolas Lelièvre

Mariane Mispelaëre : Mesurer les actes, action performative numéro 5 du 07 mars 2015. Nicolas Lelièvre

Sexe et politique

Soufiane Ababri est né à Rabat en 1985. Aujourd’hui il vit à Paris. Son travail traite du sexe, du désir et de la politique, et notamment de l’homosexualité au Maroc, de son ressenti auprès des autorités et de la population. J’observe plusieurs photos, les visages des personnages ont été cachés. Il évoque également le problème et le processus de la domination politique sur la réalité d'une société. Je vois une série de petits dessins colorés, que l’artiste a réalisé dans son lit... Un meuble qui peut servir à bien des choses... Chez Soufiane Ababri, fantasmes et désirs ne sont jamais loin...

Ecologie et tapisserie

J’arrive sur le stand de Suzanne Husky, née à Bazas en 1975, elle vit entre San Francisco et la France. Cette artiste travaille autour du thème du militantisme écolo, mais elle le fait sur des supports très classiques : la tapisserie ou la poterie, même si ses vases sont décorés de CRS qui chargent... J’observe cette grande tenture, qui me rappelle évidement la célèbre tapisserie de « La dame à la licorne », mais à la place de la licorne : une grue forestière et un homme devant, les bras écartés, comme s’il désirait mettre fin à cette déforestation violente. Autour, tout parait joli : une prairie avec des lapins, un chien, un mouton, un oiseau. Suzanne Husky, qui tisse elle-même sa laine, veut nous mettre en garde contre les zones naturelles menacées, mais elle le fait avec beaucoup d’intelligence. Ici, poésie et politique se mélangent.

Suzanne Husky : La noble pastorale, 2016. Etude pour tapisserie, 100 cm x 133. Adagp Paris, 2017

Suzanne Husky : La noble pastorale, 2016. Etude pour tapisserie, 100 cm x 133. Adagp Paris, 2017

Rituel de disparition

Nicolas Bourthoumieux, né en 1985 est passionné par le thème de la ruine, de la disparition. Son travail est hanté par un grand nombre de fantômes. Cet artiste, qui vit à Bruxelles, pratique la sculpture et la photographie, mais quel que soit l'outil créatif utilisé, il fait toujours appel à nos mémoires, conscientes ou inconscientes. Sur cette photo, le masque d'or qui couvre la visage, relie cette jeune femme à l'antiquité, mais aussi à un étrange rituel qui viendrait de se dérouler. Le corps est allongé là, à la vue de tous. Est-elle morte ou vivante ? Allez savoir... La photo s'impose par sa simplicité provocatrice.

Nicolas Bourthoumieux : sans titre, 2015. Photographie argentique. Nicolas Bourthoumieux

Nicolas Bourthoumieux : sans titre, 2015. Photographie argentique. Nicolas Bourthoumieux

Ce Salon de Montrouge a parfois de quoi surprendre, voir désarçonner un peu. Mais rassurez-vous, des médiatrices sont là, pour vous expliquer les démarches exactes des artistes. Il ne faut surtout pas céder au snobisme qui consiste à envelopper d’un discours pompeux, un process créatif, assez simple en réalité. Je remarque que beaucoup de créateurs, s’intéressent aux rapports entre les éléments naturels et l’homme. Je l’ai aussi vérifié dans d’autres expositions. Avec cette grande présentation collective, le Salon de Montrouge fait dialoguer les œuvres entre elles et offre un panorama, assez précis de la scène artistique émergente mondiale. Beaucoup d’œuvres ressemblent à des petits laboratoires scientifiques. Mais après tout, la progression de l’histoire de l’art s’est toujours mêlée à l’évolution des sciences et des formes. Si cette 62e édition est intéressante, elle pourra paraître à certains, un peu prise de tête... Oh là là, je l’ai dit... Non, mais... Juste un peu. Allez voir sur place...
Beffroi de Montrouge : 2 place Emile Cresp, 92120 Montrouge

De 12h à 19h

Entrée libre