Festival Emoi Photographique à Angoulême : une image vaut mieux que mille mots

Irina Sovkine : Photographie. Irina Sovkine / Louis Oke Agbo : Folie. Louis Oke Agbo

La ville d'Angoulême met la photographie à l'honneur, jusqu'au 30 avril 2017, avec le festival "Emoi Photographique". Plus d'une dizaine de lieux d'exposition pour découvrir 23 photographes, dont certains présentent leurs travaux pour la première fois. Décryptage.

En ce mois d’avril, la photographie se retrouve sous les feux de la rampe. L’événement le plus médiatisé est sans aucun doute « Le mois de la Photo du Grand Paris » et ses nombreuses expositions. Mais les régions ne sont pas en reste, elles aussi se bougent afin de promouvoir l’art photographique, très à la mode en ce moment. La ville d’Angoulême présente, dans 13 lieux différents, de nombreux photographes, plus intéressants les uns que les autres : 20 artistes choisis parmi les dossiers envoyés au comité de sélection, et trois invités d'honneur, pour illustrer le thème de l’année « Histoire et petites histoires ». Parmi eux, quatre africains, afin d'avoir un regard extra continental et de faire un focus sur l'Afrique. Chaque artiste apporte sa propre vision du mot histoire. Ce festival est donc eclectique, émouvant et surpenant.

Passage

Ce travail d’Arnaud Hubas, « Une histoire de vie », n’a jamais été exposé. Je vois un enfant qui court vers la lumière. Tout est symbolique dans cette photographie, le tunnel, les ombres sur le sol qui ressemblent à une signalétique, la clarté qui vient du fond. Dans l’enfance, la peur et les obstacles occupent une grande place. Grandir, c’est prendre le bon chemin. Le devoir de tout homme est de savoir se diriger, et si possible vers la lumière...

Arnaud Hubas : Une histoire de vie. Photographie Arnaud Hubas

Arnaud Hubas : Une histoire de vie. Photographie Arnaud Hubas

Le poids de la guerre

Warren Saré est un des trois photographes invités, il travaille sur le rôle des soldats africains, du Burkina Faso et du Bénin, lors de la guerre de 1940. Humaniste, ancien agriculteur et autodidacte, il est fasciné par la photographie dès l'enfance. En 1986, il obtient son permier appareil photographique et commence la réalisation de reportages. Dans cette série, "La dernière carte", il présente les anciens combattants burkinabais et béninois, ayant combattus sous le drapeau français. Sur ce cliché, le regard fixe de cet homme, illustre bien son expérience de la vie. Il porte avec fierté un casque militaire. Il a une forte présence, il sait qu’il appartient désormais à l’histoire et que d’autres, parmi ses amis, ne sont pas revenus. La porte en fer, derrière, évoque cette dureté.

Warren Sare : "La dernière carte". Photographie. Warren Sare

Warren Sare : "La dernière carte". Photographie. Warren Sare

Cicatrice

Pour Bruno Mercier, le mot histoire évoque la boucherie de 14 -18, la Grande guerre. Avec beaucoup de pudeur, il nous montre une cicatrice terrestre. « J’ai voulu retourné aux racines du mal, là où les premières lignes de l’histoire du XXe siècle ont été esquissées ». Pour se faire, il parcourt les champs de batailles de la « der des der ». Sous ce sol boursouflé, combien de cris de souffrance... Je trouve cette image toute en retenue, très belle. Elle est construite comme une toile abstraite : une ligne de terre qui donne la profondeur de champ, un triangle d’arbres à gauche et le ciel est divisé en deux parties, une claire et une sombre. C’est à la fois très construit et très poétique. Bruno Mercier a eu l’idée de ce cliché, après avoir vu des photos de ses grands pères, sur le buffet familial...

Bruno Mercier : 14-18-La grande guerre, Blind memory II. Photographie. Bruno Mercier

Bruno Mercier : 14-18-La grande guerre, Blind memory II. Photographie. Bruno Mercier

Marches et morts

En 2015, à l’occasion du 70e anniversaire de la libération des camps de concentration, Michel Claverie évoque le chapitre ultime de l’horreur nazie : les marches forcées d’évacuation des camps, pour les derniers prisonniers. Selon Himmler, il ne faut laisser aucun témoin en vie... Je regarde cette photo avec ces mots dont on connait aujourd’hui la résonnance exacte : « le travail rend libre ». J’observe cette grille entrouverte, les traces sur le sol, la cheminée verticale entourée de deux arbres, au fond. Il y a aussi ce ciel nuageux, mais très lumineux. Rien n’est montré, mais le cauchemar historique est bel et bien là, face au visiteur...

Michel Claverie : Traces (Arbeit macht frei). Photographie. Michel Claverie

Michel Claverie : Traces (Arbeit macht frei). Photographie. Michel Claverie

Mobilité réduite

Christophe Hargoues a travaillé quatre ans dans une résidence médicalisée où quarante-cinq personnes, victimes de maladies dégénératives, vivent. Sur ce cliché, il ose placer un handicapé au milieu d’une multitude de ballons de football. Je remarque l’écharpe de supporter, derrière sur le paravent. Il y a aussi l’image de la grosse moto, symbole de mobilité et de liberté. Quant au regard du personnage, il est totalement ailleurs...

Christophe Hargoues : Extra/ordinaire. Photographie. Christophe Hargoues

Christophe Hargoues : Extra/ordinaire. Photographie. Christophe Hargoues

Ouvrier

C’est à l’histoire des ouvriers des sociétés d’extraction de pierres, au Congo, que s’intéresse Arnaud Makalou. Ces entreprises sont, depuis longtemps, dirigées par des coréens ou des chinois. Le photographe montre la dureté de la vie quotidienne des ouvriers africains. Le personnage porte d’énormes lunettes sur le front, il a ôté son masque protecteur pour quelques minutes. La fatigue se lit sur son visage, la poussière le recouvre des pieds à la tête. C’est l’histoire de sa vie, d’une grande banalité au Congo...

Arnaud Makalou : Etre ouvrier à Brazza. Photographie. Arnaud Makalou

Arnaud Makalou : Etre ouvrier à Brazza. Photographie. Arnaud Makalou

Chorégraphie photographique

Cette photo est une histoire en mouvement, mais laquelle exactement ? Mniha propose une « chronophotographie ». C’est une technique particulière : une longue pause dans le noir et un éclairage provisoire, aléatoire. La lumière va donc s’imposer de façon discontinue, certains mouvements du corps deviennent illisibles. Cette image est donc une mémoire de l’action, dont il est impossible de décrire la signification exacte. Cette étrange chorégraphie photographique ressemble à une toile abstraite. Mniha propose souvent au public une destructuration de son corps. En réalité, c'est un moyen de pratiquer le montage photographique, sans se servir du moindre logiciel de retouche. En regardant ce travail créatif, je pense à Zao Wou-KI, maître de l'émotion abstraite.

MNIHA : Mémoire du mouvement. Photographie. MNIHA

MNIHA : Mémoire du mouvement. Photographie. MNIHA

La naissance de l’œuf

A travers leur série « S’il vous plait... Dessine-moi un œuf », Barthes & Amaral, revisitent les grands chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art. Je sourie face à cet hommage à Botticelli, auteur du célèbre tableau « La naissance de Venus. La déesse aux cheveux blonds, a été remplacée par un très bel œuf. Mais après tout, le peintre de la Renaissance ne voulait-il pas symboliser les débuts de la vie, la beauté totale ? Alors un bel œuf, parfaitement ovale, bien placé dans une coquille Saint-Jacques a toute sa place... Barthes & Amaral ne font que rajouter un peu de quotidien, dans une histoire picturale fantastique... Quant au titre, il rappelle "Le petit prince de Saint Exupery et son fameux : " dessine moi un mouton ". Barthes & Amaral se moquent gentiment, toujours à base d'oeufs, des plus grands peintres, de Magritte à Andy Wahrol.

Barthes & Amaral : S'il vous plait dessine moi un oeuf. Photographie. Barthes & Amaral

Barthes & Amaral : S'il vous plait dessine moi un oeuf. Photographie. Barthes & Amaral

Nature

« Dans les bois incertains » de JL Aubert, il semble se passer de drôles d’histoires. L’artiste s’est inspiré d’une phrase du romancier américain Jim Harrison, grand déscripteur de la nature : « Pendant cinq jours la tempête de poussière rougit la lune. Ça devint monotone. Puis, le sixième jour, la lune fut rose et retrouva sa nouveauté. Le septième elle disparut... Mais il est désormais évident qu’il ne se passera rien ». Face à cette écriture précise et magique à la fois, Aubert choisit de réaliser des empreintes numériques de fleurs et d’objets. Il retrouve ainsi l’univers si particulier de l’écrivain. Comme Jim Harrison, il souligne la fragilité de toute expression de vie...

JL Aubert : Dans les bois incertains. Photographie. JL Aubert

JL Aubert : Dans les bois incertains. Photographie. JL Aubert

Au fil de l’eau

Jean-Michel Delage s’intéresse à un autre grand écrivain : Julien Gracq. Jeune, j’ai lu " Le rivage des Syrtes " et je ne l’ai jamais oublié. Son écriture simple, limpide, mystérieuse est un grand moment de lecture pour moi. Dans « Les eaux étroites », il écrit : « Il y a dans la promenade sur l’Evre un moment ingrat où l’attention se détourne, et où le regard se fait plus distrait ». Jean-Michel Delage aime, lui aussi, Julien Gracq. Pour évoquer l’ambiance de ses livres, il est allé en Anjou, près de St-Florent-le-Vieil, le village où l’écrivain est décédé en 2007. Là-bas, coule l’Evre, petite rivière sur laquelle Gracq aimait se promener en barque. Ce cours d’eau est même le personnage principal du roman « Les eaux étroites ». Sous le regard de Jean-Michel Delage, l’Evre est devenue floue, impressionniste, discrète comme l’écrivain, "fatiguée", fantomatique...

Jean-Michel Delage : "Les eaux étroites" - évocation. Photographie. Jean-Michel Delage

Jean-Michel Delage : "Les eaux étroites" - évocation. Photographie. Jean-Michel Delage

Le fou et la loi

Louis Oke Agbo ose s’en prendre à un sujet tabou au Bénin, et ailleurs : la folie... Dans de nombreux endroits du monde, elle entraine une relégation sociale immédiate. Des médicaments appropriés limitent son influence sur la vie collective. Mais la société a bien du mal à accepter ces êtres à part... Louis Oke Agbo a travaillé avec l’ONG Vie et Solidarité. A travers ses photos, il souhaite sensibiliser la société béninoise à ce problème et contribuer à une action d’entraide envers ces malades particuliers. Au Bénin, les malades mentaux ont accès au statut d’handicapé depuis la loi d’orientation 75-734, du 30 juin 1975. Cette photo de Louis Oke Agbo, a été présentée dans son pays, mais jamais en France. Le sourire de ce jeune homme est fascinant, il a l’air tellement bien. L’ensemble me fait penser à une sculpture de Michel Ange. Il en a la grâce...

Louis Oke Agbo : Folie. Photographie. Louis Oke Agbo

Louis Oke Agbo : Folie. Photographie. Louis Oke Agbo

Enfance et forteresses

Les petites histoires d’enfance ne sont pas en reste à Angoulême, pour cette « Emoi Photographique 2017 ». Avec Sébastien Pageot, les châteaux de sable des gamins, prennent la force des châteaux forts ou des grandes forteresses africaines. On est à Pornichet ou au Mali ?

Sébastien Pageot : Aurélien, château de sable. Photographie. Sébastien Pageot

Sébastien Pageot : Aurélien, château de sable. Photographie. Sébastien Pageot

Je suis frappé par l’éclectisme de ce festival. Chaque artiste propose son interprétation du mot histoire, autant de vérités, de lectures et de rêves différents. Chaque photographie est une fenêtre ouverte vers la grande Histoire ou un chemin fragile vers un pays merveilleux, intime. Si vos pas vous mènent en Charente, allez donc ressentir quelques « émois photographiques ». Cette cinquième édition, de cet évènement photographique, prouve que Confucius avait raison en disant : " Une image vaut mieux que mille mots "...

http://www.emoiphotographique.fr

Théâtre d'Angoul^me : avenue des Maréchaux

Mardi et vendredi : 13h / 18h

Mercredi : 10h / 12h et de 13h à 18h

Samedi de 14h à 18h

+ Musée d'Angoulême, Hôtel du département, Espace Franquin etc