A l'Aquarium de Paris, les artistes se mobilisent pour la défense des océans

Hélène Ash : Flores sea, photo sous-marine. Hélène Ash

L'Aquarium de Paris s'engage pour la défense des fonds marins et présente jusqu'au 30 septembre 2017, une exposition sur le thème de la défense des océans, avec des artistes australiens et français. Les récifs coraliens sont, avec les forêts tropicales, les écosystème les plus riches et les plus productifs de la planète. Ils abritent une biodiversité exceptionnelle. Mais à quoi ressemble cette mobilisation artistique ? Visite.    

Contrairement à ce que beaucoup pensent, moi compris, l’Aquarium de Paris n’est pas un lieu vieillot qui sent la poussière. Les nouvelles technologies sont aussi passées par là. Dès l’entrée, je perçois un mélange de modernité technique et de rêve sous-marin coloré, très apaisant. Ce lieu est magique, je le ressens dès l'entrée.

Entrée Aquarium de Paris, exposition "Emerveiller pour protéger", 2017. Photo Thierry Hay

Entrée Aquarium de Paris, exposition "Emerveiller pour protéger", 2017. Photo Thierry Hay

Filets fantômes

Je viens pour une exposition bien particulière, quelques artistes se sont mobilisés pour la sauvegarde des océans et l’art contemporain entre en scène au milieu des aquariums, dommage que les poissons ne parlent pas... Cette présentation est très sérieuse car elle dénonce un drame et révèle un recyclage artistique très intéressant. Les océans représentent 71% de la surface de la planète et la moitié de l’oxygène que nous respirons. La tragédie, que veut dénoncer cette exposition se passe au nord-est de l’Australie, entre la Papouasie Nouvelle Guinée et les côtes australiennes, à proximité de La Grande Barrière de Corail (2900 récifs et 900 îles). Et malheureusement cette zone constitue un goulot d'étranglement, elle récupère donc une multitude de déchets marins. Cette catastrophe a un nom : les ghostnets (filets fantômes). Trois raisons expliquent la présence de ces filets dérivants, qui piègent la faune sous-marine et massacrent les coraux. La guerre entre bateaux de pêche est une réalité et certains n’hésitent pas à couper les filets des autres. Une avarie technique empêche un pêcheur de remonter son filet, long de plusieurs dizaines de kilomètres. Quand ils voient arriver la police, les nombreux pêcheurs illégaux, se délestent de leurs filets et cordes. Résultat : ils flottent, coulent et pratiquent une valse macabre au grès des courants et des alizés. Lassé par ce phénomène, les habitants d’Erub Island et de Pormpuraaw, au nord, réagissent et s’organisent. Dès 2006, l’association GhostNets Australia organise un concours sur le thème du recyclage des filets abandonnés. Entre 2009 et 2012, des ateliers de création naissent et des artistes se révèlent. Ils reprennent souvent les techniques de la vannerie traditionnelle locale. L’art contre la pollution : une belle idée. J’observe une grande pieuvre colorée, réalisée par Steven Kepper. C’est une « Octopus vulgaris », son corps est entièrement mou, hormis son bec, et elle a trois cœurs... Elle est donc beaucoup moins froide qu'on ne le pense...

Steven Kepper : Octopus vulgaris, 2016. Filets de pêche abandonnés, coquillages, corde, peinture émail et acrylique. Photo Pormpuraaw Art & Culture Centre

Steven Kepper : Octopus vulgaris, 2016. Filets de pêche abandonnés, coquillages, corde, peinture émail et acrylique. Photo Pormpuraaw Art & Culture Centre

Piranhas parisiens et autres poissons

Un peu plus loin, je découvre une immense installation. Un buffet est dressé à proximité, en quelques secondes je suis bousculé, impossible de prendre des notes et j’assiste à l’arrivée d’une flottille de piranhas parisiens, en direction de la nourriture... En attendant mon tour, je regarde cette grande installation, qui compte 28 sculptures marines en ghostnets.

Vue générale de l'exposition "Emerveiller pour protéger", Aquarium de Paris, 2017. DR.

Vue générale de l'exposition "Emerveiller pour protéger", Ghostnets Art, Aquarium de Paris, 2017. DR.

Médusarium

Je fais un voyage de 650 millions d’années, date de l’arrivée des méduses. L’Aquarium de paris possède une salle entière consacrée à ces animaux : les petites rayées rouges des Caraïbes ou des petites blanchâtres, plus communes. En réalité, il existe 1500 espèces de méduses. Elles ne sont pas très gentilles avec les humains, mais elles ont une grâce incroyable. Je reste quelques temps à observer cette chorégraphie intemporelle. Les artistes australiens qui recyclent les ghostnets, s’intéressent également aux méduses. Mylène Holroyd s’est inspirée d’une croyance locale selon laquelle quand un arbre pousse, personne n’a le droit de le couper. Si quelqu’un ose le faire, la mer se retrouve infectée de méduses qui rendent la pêche impossible. Elle a donc réalisé cette œuvre en filets de pêche abandonnées et cymbales en cuivre.

Mylène Holroyd : Méduse #3, 2016. 200 cm x 95. Filets de pêche abandonnés, anneau d'acier, cymbales en cuivre, câble, corde. Pormparaaw Art & Culture Centre

Mylène Holroyd : Méduse #3, 2016. 200 cm x 95. Filets de pêche abandonnés, anneau d'acier, cymbales en cuivre, câble, corde. Pormparaaw Art & Culture Centre

Richesse

L’art suffira-t-il à mobiliser en masse pour la défense des fonds sous-marins : peut-être.... Si les peuples d’Australie du nord se battent, y compris par la création artistique, contre la pollution des déchets, c’est aussi parce que les récifs coralliens jouent un rôle très important dans leur vie quotidienne. Les coraux rendent de grands services aux hommes : protection du littoral, source d’approvisionnement en nourriture, support de la bio-prospection médicale, cosmétique ou alimentaire et attrait touristique. De leurs côtés, les Nations Unis ont déclarées 2017 «  Année du Corail ». Voilà de quoi donner du baume au cœur des artistes du détroit des Torres, Pormpuraaw en tête. Il faut savoir que les massifs coralliens abritent 30% de toutes les espèces marines connues à ce jour.

Chimères

Les artistes français se sentent également concernés. La plupart des murs de l’Aquarium de Paris sont décorés par les réalisations fluo d’un street artiste : Codex Urbanus. Depuis l’enfance, il est fasciné par le monde marin et le règne animal. Il adore créer d’improbable chimères, des animaux inventés. J’admire cette drôle de bestiole, pleine de poésie. C’est une sorte de dinosaure marin qui, n’aurait pas déplu à Jules Verne.

Codex Urbanus : Ne laissez pas les coraux devenir une légende, 2017. Codex Urbanus

Codex Urbanus : Ne laissez pas les coraux devenir une légende, 2017. Codex Urbanus

Illégalité artistique

Codex Urbanus est bien connu des parisiens. Comme la plupart des street artistes, il travaille la nuit, dans l’illégalité, une donnée importante pour lui. Sur les murs de la capitale, il réalise d’étranges animaux hybrides. Il peint à même le béton. Il ne dessine jamais à l’avance ce qu’il va dessiner, ni à quel endroit. Chaque œuvre une fois terminée est nommées en latin et numérotée. Pour lui, Paris est un grand livre naturaliste, et lui serait une sorte de vrai-faux encyclopédiste, spécialiste de l’hybridation. Avec ses dessins, il nous poussent à accepter les différences et à ouvrir nos esprits. Aujourd’hui, plusieurs centaines de ses animaux fantastiques recouvrent les murs de la capitale. Il a aussi exposé dans plusieurs galeries et, en 2016, au Musée Gustave Moreau. Sous cette fenêtre parisienne, il propose cet animal mi-vers de terre, mi-insecte : un Evarcha Larvae...

Codex Urbanus : Evarcha Larvae, fig 318. Street art. Codex Urbanus

Codex Urbanus : Evarcha Larvae, fig 318. Street art. Codex Urbanus

Révélation

Retour sous la mer, à l’Aquarium de Paris. Je passe devant les requins, leur couleur argentée et leur autorité naturelle sont remarquables. Ils glissent avec volupté, avant de se cacher derrière un rocher. Un autre grand aquarium présente des poissons tropicaux ; leurs tonalités me font penser aux plus grands peintres abstraits. Ce spectacle magnifique, Hélène Ash, le découvre, en 2002, lors d’un baptême de plongée sous-marine. C’est la révélation et le début d’un long combat pour la défense de la flore et la faune marine. « Ma vie toute entière a basculée sous la mer » précise Hélène Ash. Depuis, elle se bat pour la sauvegarde des coraux.

Portrait Hélène Ash. Courtesy de l'artiste

Portrait Hélène Ash. Courtesy de l'artiste

Emerveillement

La beauté pour dire l’urgence, c’est la méthode adoptée par cette amoureuse de plongée sous-marine. Ici, à l’Aquarium, elle présente photographies et films rassemblés sous le titre « La traversée des apparences ». Ses images capturent la grâce extrême des poissons et coraux. Elle attire notre attention sur une couleur, une forme. Avec ses images, Hélène Ash souligne la fragilité de ce paradis sous-marin, où la violence n’est pas absente. J’admire cette photo pleine de grâce, de poésie, de sensualité et de mystère...

Hélène Ash : 11 octobre 11h40 - Alor - w. Photographie sous-marine. Hélène Ash

Hélène Ash : 11 octobre 11h40 - Alor - w. Photographie sous-marine. Hélène Ash

Chorégraphie silencieuse

La danse silencieuse des coraux est d’une infinie beauté. Ces mouvements apaisants nous poussent à la rêverie. Ce tango coloré révèle l’essence même de la vie. « Je ne suis pas naturaliste, je ne reproduis pas la nature, je l’offre sous un jour nouveau » souligne la photographe...

Hélène Ash : 8 octobre 10h30, Flores-sea. Photographie sous-marine. Hélène Ash

Hélène Ash : 8 octobre 10h30, Flores-sea. Photographie sous-marine. Hélène Ash

Mariage et bassin des caresses

Cette exposition à message, n’est pas la meilleure du siècle, mais elle dépayse et sensibilise. Elle permet de découvrir des artistes aborigènes, qui placent les préoccupations environnementales au cœur de leur processus créatif. A titre personnel, j’aurais préféré des créateurs plus nombreux, mais le mariage entre Aquarium de Paris et art contemporain est une réussite. J’espère qu’il va se poursuivre et s’amplifier. Vous pouvez y aller avec vos enfants, d’autant que le parcours finit par le bassin des caresses, de gros poissons rouges, sans dents, qui adorent sentir une main enfantine sur leurs écailles.

Après Paris, cette exposition sera présentée au siège de l’ONU, à Genève du 1er au 30 septembre 2017, puis à l’Université de Genève d’octobre à décembre. Je sors, je passe devant des grondins volants, des poissons-papillons, des Platy et des Molly. Tous méritent une action de sauvegarde, ce sont des trésors, un paradis pas encore perdu, mais...

Aquarium de Paris : 5 avenue Albert de Mun, 75016 Paris

Ouvert tous les jours de 10h à 19h

Entrée : 20€50 / TR : 16