Emmanuel Lenain, un diplomate-photographe témoin du développement effréné de la Chine, à la Maison Européenne de la Photographie

Emmanuel Lenain : Shangai, quartier de Hongkou. Aoüt 2008. Emmanuel Lenain

La Maison Européenne de la Photographie, vient de montrer les travaux photographiques du diplomate français Emmanuel Lenain. Dans les années 2000, il a été le témoin privilégié d'une Chine qui a totalement changée de visage."Les travaux d'Haussmann puissance 10" affirme le photographe. Découverte.

Emmanuel Lenain, directeur d'Asie et d'Océanie au Ministère des Affaires Etrangères, renoue avec une vielle tradition des diplomates-photographes ou dessinateurs, sans oublier l'écrivain Claudel, qui a passé dix ans en Chine. Pour beaucoup, il pourrait bien être le prochain ambassadeur de France en Chine. Wait and see... Emmanuel Lenain a découvert la Chine dès 1991, en train. De 2003 à 2005 à Pékin, puis de 2010 à 2015 à Shangai, il est en poste sur place. Fasciné par ce pays gigantesque, monsieur le consul général, sort son appareil Leica argentique, pour capter ce qu'il appelle : "un vrai tourbillon". Devant ses yeux, une ancienne Chine disparaît et une nouvelle se construit, à la vitesse d'un TGV. Les jeux Olympiques de 2008 ont accéléré le phénomène. En une génération, la Chine a réalisée ce que la France a fait en six. Le diplomate évoque "La révolution d'Haussmann, plus la révolution industrielle et la révolution des nouvelles technologies en même temps". C'est effectivement beaucoup. Partout, les chantiers se multiplient, les expropriations ne se comptent plus. Emmanuel Lenain assiste à tout cela, et "grille de la pellicule".

Talent

Ce jour là, à la Maison Européenne de la Photographie, monsieur Lenain, photographe aux cheveux gris et à l'allure de jeune homme, présente ses photos à ses amis, français ou chinois, et à la presse. L'ancien ministre des affaires étrangères, Hubert Védrine, a fait le déplacement. Pierre Haski, journaliste, fondateur du site Rue 89, qui a vécu en Chine, fait office d'animateur, dans une ambiance décontractée. Pour l'occasion, un diaporama a été effectué. Dès la première image, je comprends tout de suite que monsieur le consul a du talent, et de l'humour.

Pékin, marché de Panjiayuan, février 2005. Emmanuel Lenain

Pékin, marché de Panjiayuan, février 2005. Emmanuel Lenain

Idéogramme

La première photo que j'aperçois, lors de la présentation officielle, est le résumé de la Chine des années 2000. C’est un idéogramme signifiant : A détruire... Ce signe apparaît sur des très nombreuses maisons.....

Emmanuel Lenain (à gauche) et Pierre Haski devant l'idéogramme " A détruire" sur l'écran. Maison Européenne de la Photographie, 2017. Photo Thierry Hay

Emmanuel Lenain (à gauche) et Pierre Haski devant l'idéogramme " A détruire" sur l'écran. Maison Européenne de la Photographie, 2017. Photo Thierry Hay

Destruction et récupération

Sur cette photo, deux récupérateurs attendent pour travailler. Avec quelques autres, ils assistent à la transformation de leur quartier. Le photographe a saisi le moment où l’un d’eux se rend compte de la présence d’un appareil photo, ce qui donne beaucoup de vie à ce cliché.

Emmanuel Lenain : Faubourg de Tianjin, mars 2005 : Récupérateurs attendant de travailler. Emmanuel Lenain

Emmanuel Lenain : Faubourg de Tianjin, mars 2005 : Récupérateurs attendant de travailler. Emmanuel Lenain

Noir et blanc

Emmanuel Lenain travaille le noir et blanc, car il veut réaliser ses tirages lui-même. Sur place, il n’avait pas l’équipement adéquat pour la couleur. Mais il s'attache au noir et blanc, qui apporte une rigueur et un aspect intemporel à chaque photo. Je trouve que cette option correspond parfaitement aux travaux de ce photographe, car Emmanuel Lenain joue beaucoup avec les lignes et la symétrie, et le noir et blanc renforce ces données. Sur cette photo, un poteau vient couper l’image, offrant deux visages d’une même Chine. D’un côté un rail vient déchirer un quartier, de l’autre une famille vit dans des conditions précaires. Lenain a eu la bonne idée de ne pas situer le poteau au beau milieu de l’image, car la symétrie aurait été trop forte. D’un côté la Chine survit, de l’autre elle commence à prendre le train du progrès.

Emmanuel Lenain : Fushun, province de Liaoning, juillet 2008. Emmanuel Lenain

Emmanuel Lenain : Fushun, province de Liaoning, juillet 2008. Emmanuel Lenain

Théâtre

Mais la photo que je préfère est celle-ci, j’ai un peu l’impression d’être dans un film de Fellini. Avec une certaine mise et à distance, le photographe nous montre un groupe de personnes âgées assistant au grand spectacle de la transformation spectaculaire de sa ville. Mais surtout, ils attendent un nouveau logement...  Là encore, un arbre au premier plan vient scinder l’image en deux et renforcer la profondeur de champ. Mais attention : Contrairement aux français, les chinois ne sont pas nostalgiques. Ils font plutôt confiance en l’avenir et détruite de vielles maisons pour en construire des neuves, ne les frappent pas. Evidemment, pour les vieux, c'est plus difficile... En encadrant la scène principale par deux arbres, Lenain rend cette photographie très théâtrale, le geste de la femme debout l’est totalement.

Emmanuel Lenain : Fushun, province de Liaoning, juillet 2008. Personnes âgées attendant un relogement.

Emmanuel Lenain : Fushun, province de Liaoning, juillet 2008. Personnes âgées attendant un relogement.

Les majorettes, les moines et le château de Maison Laffite

Je regarde quelques majorettes faire une aubade pour leur patron, dans une aciérie toxique, à la frontière de la Birmanie... J’observe des apprentis moines répondre à un questionnaire théologique et essayer d’attraper le bout de pain qu’on leurs lance, en cas de bonne réponse... Ailleurs, c’est un promoteur qui expulse 20000 personnes pour construire des maisons neuves, mais surtout, il fait ériger pour lui, la réplique exacte du château de Maison- Laffitte, avec les jardins à la française de Vaux- le -Vicomte.

Surréalisme

Ce cliché est totalement surréaliste. La ville a poussée si vite que désormais la centrale nucléaire se retrouve au bout de l’avenue : étonnant.

Emmanuel Lenain : Shenyang, province de Liaoning, mai 2005. Emmanuel Lenain

Emmanuel Lenain : Shenyang, province de Liaoning, mai 2005. Emmanuel Lenain

Dangereuses cheminées

J’apprends par sa femme, spécialiste de l’art chinois antique, que monsieur le consul est passionné par les cheminées d’usines chinoises. Mais montrer la fumée polluante qui s’échappe est risqué, en Chine. Le photographe a dû, une fois, prendre ses jambes à son cou, pour éviter d’être rattrapé par les gros bras d'une usine. A-t-on, ce jour-là, frôlé un incident diplomatique, allez savoir...

Tendresse

Emmanuel Lenain a une grande tendresse pour la Chine et sa population, plutôt souriante. Il est touché par ses visages ridés, prouvant que les vies ne sont pas toujours simples. Il aime ces gens qui portent encore des vêtements à la Mao, mais n’ont rien contre le progrès, même si parfois il les broie. Cet homme au visage émacié en est un exemple. C’est une très belle photo, très sobre. Cette chaise rustique, légèrement penchée, est aussi l’expression d’une vie.

Emmanuel Lenain : Jinping, province du Yunnan, février 2005. Emmanuel Lenain

Emmanuel Lenain : Jinping, province du Yunnan, février 2005. Emmanuel Lenain

Disparité

Deux Chines se côtoient, celle des nombreux ouvriers sur les chantiers et celle de ceux qui habitent ou travaillent déjà dans les nouvelles architectures innovantes. D’un côté, l’ouvrier fait sécher son slip après le travail, de l’autre on montre sa fierté. Sur ce cliché, le fil de fer barbelé illustre bien la différence entre les deux.

Emmanuel Lenain : Pékin, quartier de Dongcheng, avril 2005. Emmanuel Lenain

Emmanuel Lenain : Pékin, quartier de Dongcheng, avril 2005. Emmanuel Lenain

Héros

Sur cette image, je vois de très nombreux couples souriants. Je suis frappé par le nombre d’hommes qui portent une casquette à la Mao-Tsé-Toung. Mais j’apprends qu’il s’agit en fait des héros de la Révolution. Cette photo touchante a été prise au cimetière de Babaoshan, à Pékin.

Emmanuel Lenain : Pékin, cimetière de Babaoshan, juillet 2007. Emmanuel Lenain

Emmanuel Lenain : Pékin, cimetière de Babaoshan (détail), juillet 2007. Emmanuel Lenain

Monsieur le photographe

La Maison Européenne de la Photographie a raison de montrer les photos d’Emmanuel Lenain, qui viennent d’être rassemblées dans un livre aux éditions Beaugeste sous le titre « Chine, les grands travaux ». Comme son prédécesseur Auguste François, qui a réalisé des milliers de clichés en Chine au XIXe siècle, Emmanuel Lenain est un témoin clef de l’histoire récente de la Chine. Selon moi, ce n’est pas un diplomate qui prend des photos, non, c’est un vrai photographe, et ça, ça change tout...  Avant de partir, j'apprends que le Quai d'Orsay possède, dans ses archives, des très nombreuses photos à peine répertoriées...

PS : J’ai aussi pris connaissance, que la Maison Européenne de la Photographie, prépare une exposition sur Liu Bolin, né en 1973 à Shandong. L'artiste passe son temps à se fondre dans le décor, pour mieux montrer, voir dénoncer, certains aspects de son pays. A suivre...

Maison Européenne de la Photographie

Emmlanuel Lainé  : "Chine, les grands travaux", éditions Beaugeste

 

 

 

 

 

  • Nadine Cardinale

    POUVEZ VOUS ME DIRE SI LES PHOTOS SONT TOUJOURS EXPOSEES A LA MAISON DE LA PHOTOGRAPHIE ???????? MERCI