Les chefs-d'oeuvre de la collection Koplowitz au musée Jacquemart-André

Henri de Toulouse-Lautrec : La Liseuse (détail), 1889, peinture à l'essence sur carton, 68 cm x 61. Collection Alicia Koplowitz - Groupo Omega Capital / Francisco de Goya y Lucientes : Portrait de la comtesse de Haro, vers 1802 - 1803. Collection Alicia Koplowitz

Le musée Jacquemart- André présente jusqu'au 10 07 2017 une sélection des plus belles oeuvres de la collection Alicia Koplowitz, une collectionneuse avisée et renomée en Espagne. C'est l'amour de l'art et le ressenti devant une création, qui guide avant tout, dans ses choix, la riche propriétaire. 53 oeuvres à découvrir, de Zurbaran à Rothko en passant par Picasso. Visite.  

C’est la première fois que la collection d'Alicia Koplowitz, femme d'affaires espagnole, est visible en France. Vu les chefs d'œuvres que comptent cette collection, cette présentation est un véritable événement. Contrairement à certains collectionneurs, madame Koplowitz n'achète pas une signature, mais une œuvre d'art qui lui plaît, et elle le revendique "Chacune des œuvres dont j'ai fait l'acquisition a suscité en moi un certain type d'émotion et même parfois la passion à forte dose". Cette femme, qui présente un visage toute droit sorti d'une série américaine, fait preuve d'ouverture d'esprit. Chez elle, les bustes romains côtoient les sculptures d'Anish Kapoor, les Picasso sont voisins des Goya et des Barcelo. Son choix artistique est un parcours de qualité, à travers les arts et les siècles. La collectionneuse, formée par son père, a l'œil aiguisé. Madame Koplowitz connaît bien la France, elle a vécu quelques temps à Paris. Elle adorait passer du temps salle Drouot. C'est là qu'elle s'est acheté sa première œuvre : une porcelaine de Sèvres. A part ça, la riche espagnole (près de 4 milliards de dollars), possède deux fondations, une pour lutter contre la sclérose en plaque et une autre pour aider les adolescents en difficulté. Mais le grand amour de la femme d'affaires, ce sont les chiens, elle en possède sept. Quand elle a visité le musée Jacquemart-André, elle a tout de suite craqué. En Espagne, personne ne lui a jamais demandé d'exposer sa collection. C’est donc Paris qui en profite : tant mieux.

L'âme de la maison

J'adore aller au musée Jacquemart-André, c'est un lieu à part. Cette grande demeure, qui a abrité un couple de collectionneurs de la fin du XIXe siècle, possède une âme. Quand j'arrive, la file d'attente est déjà longue. Picasso et Goya: ça attire toujours du monde.

File d'attente pour l'exposition "de Zurbaran à Rothko", collection Alicia Koplowitz", musée Jacquemart-André, 2017. Photo ,Thierry Hay

File d'attente pour l'exposition "de Zurbaran à Rothko", collection Alicia Koplowitz", musée Jacquemart-André, 2017. Photo ,Thierry Hay

La mariée

Les murs sont gris perle et une épaisse moquette couleur taupe orne le sol. La première salle est consacré à la peinture espagnole, normal. Le public présent est trans-générationnel. Dans les petites salles du musée, on se bouscule un peu. Face à moi : une prouesse artistique. C'est un grand tableau de Juan Pantoja de la Cruz, représentant une duchesse. Je me rapproche pour observer l'incroyable travail de la fraise, en dentelles. Le tissu de la robe n'est pas mal non plus. Mais le visage de la jeune fille mérite aussi attention. Son regard trahit une grande mélancolie. Pierre Curie, conservateur au musée Jacquemart-André et co-commissaire de l'exposition m'explique que la jeune femme vient d'être mariée... Ce tableau représente donc l'image de leur fille, que les parents désirent conserver. Cette toile est un subtil mélange de force et de faiblesse. Les joues roses poudrées du personnage,  illustrent bien la jeunese de cette belle jeune fille.

Juan Pantoja de la Cruz : Portrait de Dona Ana de Velasco y Giron, duchesse de Bragance, de trois- quart en habit de cour, 1603. Huile sur toile, 103 cm x 82. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital

Juan Pantoja de la Cruz : Portrait de Dona Ana de Velasco y Giron, duchesse de Bragance, de trois- quart en habit de cour, 1603. Huile sur toile, 103 cm x 82. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital

Intimité

A côté, un fond sombre marron, mais presque noir, attire mon attention. Je pense à Zurbaran. Bingo : c'est effectivement un beau Zurbaran, un peintre que j'adore pour sa précision, sa sobriété et ses coloris. C’est une Vierge à l'Enfant avec saint Jean-Baptiste. Au premier plan, le peintre a placé quelques fruits, rappelant ainsi la fragilité d'une vie. La jeune femme tient l'enfant avec un geste d'une grande tendresse. C'est donc l'intimité entre une mère et son enfant que nous montre Zurbaran.

Francisco de Zurbaran : Vierge à l'Enfant avec saint Jean-Baptiste, vers 1659. Huile sur toile, 119 cm x 100. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital

Francisco de Zurbaran : Vierge à l'Enfant avec saint Jean-Baptiste, vers 1659. Huile sur toile, 119 cm x 100. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital

Humour noir et douceur vénitienne

En face, je découvre un étonnant tableau de Goya. De loin, cela ressemble à une belle scène champêtre, de près cela se précise. C'est une attaque de diligence, une œuvre satirique, pleine d'humour noir, dans laquelle Goya montre les problèles de ses contemporians, mais aussi la fragilité de la vie. J'admire également deux petits Francesco Guardi dont celui-ci. Je remarque les planches au sol qui renforcent la profondeur de champ, les arcades qui amplifient le phénomène et les maisons roses, pleines de douceur, au fond. C’est une petite œuvre pleine de poésie.

Francesco Guardi : L'arcade du palais des Dosges à Venise, en direction de la basilique San Giogio Maggiore. Huile sur toile, 49,5 cm x 36,2. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital

Francesco Guardi : L'arcade du palais des Dosges à Venise, en direction de la basilique San Giogio Maggiore. Huile sur toile, 49,5 cm x 36,2. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital

Les fleurs et les femmes à la rivière

Je passe à la salle suivante et tombe nez à nez avec un des derniers tableaux de Van Gogh. Il a été réalisé quelque semaines avant sa mort. C’est un bouquet de fleurs japonisantes dans un petit vase, sur une table circulaire. Ce petit tableau possède une matière picturale épaisse. Pierre Curie me révèle que madame Koplowitz, adore les tableaux avec une travail de matières intense. En tout cas, c'est vraiment une petite œuvre magnifique. A côté, "La liseuse" de Toulouse-Lautrec. Il s'agit d'une femme rousse que le peintre a souvent représenté. Elle côtoie une petite merveilleuse : un tableau de Gauguin. L'œuvre représente des femmes au bord de la rivière. Je note quelques touches de rouge et de blanc, qui rythment l'œuvre. C'est une toile raffinée et douce. A l'arrière plan, les arbres sont très stylisés. Je reste longtemps devant.

Paul Gauguin : Femmes au bord de la rivière, 1892. Huile sur toile, 31,8 cm x 40. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital

Paul Gauguin : Femmes au bord de la rivière, 1892. Huile sur toile, 31,8 cm x 40. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital

Chapeau l'artiste

Je me retourne et j'aperçois une autre merveille : un magnifique tableau de Van Donguen, peintre néelandais anarchiste et illustrateur des nuit parisiennes mondaines. Le fond propose une étrange couleur, légèrement agressive, une sorte de rouge sang coagulé. La toile représente une femme portant un large chapeau noir, aux oiseaux verts. Van Dongen est un peintre fauve, il pose donc ses tons colorés de façon volontairement inhabituelle. Il ose un nez vert. Un an avant, Matisse, peint "Une femme au chapeau, au visage très coloré et au nez vert... Le modèle de Van Dongen dégage un doux mélange de mélancolie et de fierté. Ses seins pointent de façon un peu provocante. La tableau est très classique dans sa composition, mais ultra moderne dans ses coloris. Van Dongen deviendra le portraitiste emblématique de la société parisienne des années 1920 – 1930. Je suis totalement scotché devant cette toile extraordinaire. Cette femme est l'archétype de la mondaine, mais aussi de la femme libre.

Kees van Dongen : Femme au grand chapeau, 1906. Huile sur toile, 100 cm x 80,5. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital / Adagp, Paris 2017

Kees Van Dongen : Femme au grand chapeau, 1906. Huile sur toile, 100 cm x 80,5. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital / Adagp, Paris 2017

Puissance

Je regarde un Picasso de la période rose, une femme de trois quart dos, son corps est souligné par un léger trait noir. L'artiste le peint en 1906, période où il  se réfugie à Gosol, petit village de Haute Catalogne. A cette époque Picasso veut évoluer et changer son style. Il essaye de réduire sa palette chromatique. Il n'utise que des tons ocre : surprenant. Et voici encore un Picasso, pas évident celui-là.  Mais quelle audace dans cette main qui semble gonflée à l'hélium. Le visage de la femme est une référence évidente à la statuaire grecque classique.

Pablo Picasso : Tête et main de femme, 1921. Huile sur toile, 65,4 cm x 54,9. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega capital / Adagp, Paris 2017

Pablo Picasso : Tête et main de femme, 1921. Huile sur toile, 65,4 cm x 54,9. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega capital / Adagp, Paris 2017

Vibrations

Madame Koplowitz aime bien acheter des tableaux de qualité, mais particuliers. Ce Rothko jaune et bleu en est un exemple. Comme toujours chez Rothko, la couleur semble vibrer. Dans sa manière de traiter la couleur et la lumière, Rothko me fait penser à Vermeer, dont j'ai vu l'exposition au Louvre récemment.

Mark Rothko : Numéro 6 (Jaune, blanc, bleu sur jaune sur gris), 1954. Huile sur toile, 240cm x 151,8. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital. 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko - Adagp, Paris, 2017

Mark Rothko : Numéro 6 (Jaune, blanc, bleu sur jaune sur gris), 1954. Huile sur toile, 240cm x 151,8. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital. 1998 Kate Rothko Prizel & Christopher Rothko - Adagp, Paris, 2017

Toxico

Ce portrait de Lucien Freud est surprenant, il est à la fois pris en contre plongée et de face. Cette femme aux cheveux tristes semble abandonnée, prisonnière d'un sale rêve, comme si elle ne voyait pas le bout du tunnel ou ne réussissait pas à donner un sens à sa vie. Comme toujours chez Freud, cette toile dégage une humanité très forte.

Lucien Freud : Fille au manteau de fourrure, 1967. Huile sur toile, 61 cm x 51. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital, Fukuoka Sogo Bank Ltd. Lucien Freud Archive / Bridgeman Images

Lucien Freud : Fille au manteau de fourrure, 1967. Huile sur toile, 61 cm x 51. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital, Fukuoka Sogo Bank Ltd. Lucien Freud Archive / Bridgeman Images

Une femme banale

La collectionneuse espagnole aime aussi la sculpture. Ce nu de Germaine Richier prouve, une fois de plus, l'œil très sûr d'Alicia Koplowitz. Face à moi, une jeune femme, les bras le long du corps, dans un léger déhanchement. C’est une femme banale, elle symbolise toute les femmes. Je note, sur sa partie droite, le doigt qui caresse le coté de sa cuisse : charmant.

Germaine Richier : La feuille, 1948. Bronze, 141,5 x 26,5. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital. Adagp, Paris 2017

Germaine Richier : La feuille, 1948. Bronze, 141,5 x 26,5. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital. Adagp, Paris 2017

La barque

Ce tableau de Miquel Barcelo résonne bizarrement avec l'actualité. Le peintre a réalisé cette oeuvre, de retour d'un voyage en Afrique. Je vois une grande barque avec un nombre incalculable de personnages dedans. Comment ne pas penser aux migrants, si présents sur nos écrans de télévision. Techniquement, Barcelo a "amassé" beaucoup de matières et ce tableau m'évoque les œuvres d'un peintre que j'aime beaucoup : Anselm Kiefer....

Miquel Barcelo : Kula Be Ba Kan, 1991. Technique mixte siur toile, 200 cm x 20O. collection Alicia Koplowitz 6 Grupo Omega Capital. Adagp, Paris 2017

Miquel Barcelo : Kula Be Ba Kan, 1991. Technique mixte siur toile, 200 cm x 20O. collection Alicia Koplowitz 6 Grupo Omega Capital. Adagp, Paris 2017

Simplicité

J'ai presque honte de le dire, mais je ne suis pas un grand fan de Modigliani, peut-être ai-je vu trop de reproductions...  Mais je dois dire que, face à cette femme, qui pose simplement, la tête légèrement penchée, je reste un peu sans voix. Ces yeux absents, hypnotiques, ailleurs, mélancoliques sont fascinants. Quant au fond, c'est un dégradé très raffiné de gris bleuté. Comment Amedeo Modigliani, peintre alcoolique et parfois colérique, pouvait-il peindre des œuvres avec autant de retenu et de finesse ?

Amedeo Modigliani : La roussse au pendentif, 1918. Huile sur toile, 92 cm x 60. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital

Amedeo Modigliani : La roussse au pendentif, 1918. Huile sur toile, 92 cm x 60. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital

Matière et danse des couleurs

J'aperçois également un superbe Tapiés, dans lequel l'oeuvre d'art se résume uniquement à  la matière, beaucoup de sable. J'observe aussi cette toile dynamique de Willem de Kooning. Ce peintre peint ses tableaux dans tous les sens, ce qui donne à l'arrivée une forte impression de mouvement. Dans cette toile, les couleurs dansent frénétiquement.

Willem de Kooning : sans titre IV, huile sur toile, 223 cm x 195,7. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital. Adagp, Paris, 2017

Willem de Kooning : sans titre IV, huile sur toile, 223 cm x 195,7. Collection Alicia Koplowitz - Grupo Omega Capital. Adagp, Paris, 2017

Cette exposition est un beau voyage à travers les cultures et les siècles, de Zurbaran à notre époque. Madame Koplowitz, qui figure parmi les premières fortunes d'Espagne, offre aux français une collection exceptionnelle et prouve, à travers cette présentation, son amour réel pour l'art. Lors de cette visite, un fil rouge m'a sauté aux yeux et à l'esprit : l'émotion. Toutes ces toiles, dessins et sculptures, sont touchantes. Avant de partir, je lève les yeux et tombe nez à nez avec cette belle phrase de Willem de Kooning : "L'art en soi, c'est la partie éternellement muette dont on peut parler éternellement". Mais avant d'en parler, allez voir...

Musée Jacquemart - André : 158 Bd Haussmann, 75008 Paris

Ouvert tous les jours de 10h à 18h

Entrée : 13,50 euros / TR : 10,50