L'art subversif et l'esprit critique français à La maison rouge

Editions Champ libre : la jungle nue de Philip Jose farmer, illustration d'Alain Le Saux, Paris 1974. Editions Champ libre / Alain Le Saux / Philippe Morillon : Membres des bandes des Gazolines et To be bop devant la boutique Pendora des halles, 1975. Philippe Morillon

La maison rouge présente jusqu'au 21 mai 2017, une exposition très originale intitulée "L'esprit français, contre-cultures 1969 - 1989". Comment sont nés et se sont développés les mouvements artistiques, sociaux, littéraires qui, petit à petit, ont construit après Mai 68, un esprit français critique et parfois désenchanté. Retour sur une époque bien particulière. Ma visite à la maison rouge.

Est-ce la campagne présidentielle, ou Antoine de Galbert, avant la fermeture de La maison rouge en 2018, a-t-il eu envie de ressortir ces vieux livres et ses anciennes BD des armoires, toujours est-il que le célèbre lieu propose une exposition sur l'après Mai 68 et le développement des contre-cultures, en France. C'est une bonne idée car l'esprit de contestation est une spécialité bien française. De plus, on parle très rarement de la période qui a immédiatement suivie Mai 68. Pourtant, les émancipations sociales, sexuelles, esthétiques, artistiques prennent forme à ce moment là. La condition féminine, le cinéma, le graphisme, la publicité, les arts plastiques, la musique, la littérature, la philosophie, la sociologie, le journalisme seront touchés par la tempête intellectuelle de Mai 68. Mais à quoi peut bien ressembler une exposition sur cette période post 68, je me le demande. Pour l'occasion, la façade de La maison rouge est décorée par un œuvre de Pierre et Gilles, un clin d'œil de Marie France, une égérie de l'époque, quand le jusqu'au boutisme du plaisir vient remplacer les idées politiques utopiques, déjà froissées...

Pierre et Gilles : Marie France , 1980. Pierre et Gilles. Courtesy Pinault Collection

Pierre et Gilles : Marie France , 1980. Pierre et Gilles. Courtesy Pinault Collection

Provocations

Je suis dans le bain tout de suite, car je suis accueilli par la musique du groupe Trust : "Anti social". L'exposition commence par quelques couvertures de magazines, qui résonnent curieusement avec l'actualité. "Peut-on dire non à l'austérité" titrait déjà Le Nouvel Observateur, "Ne mourez plus pour la patrie" affirmait le fanzine La gueule ouverte, première revue écologiste à prévoir la fin du monde. "Fête des mères, vive la pilule claironnait Charlie Hebdo. Pas de doute, l'impertinence se portait bien.

Combattant

J'entre dans la première salle. Première surprise, la scénographie est un peu plan plan pour une époque qui ne l'a pas été du tout. Je vois quelques photos d'ouvriers et je lie cette phrase : "La bourgeoisie a crée le monde à son image, détruisons cette image". Allez, je continue. Après la boucherie de 14-18, les ombres noires de la collaboration pendant l'occupation nazie, le napalm du Vietnam et les tortures de la guerre d'Algérie, la jeunesse française est, en grande majorité, anti-militariste. Cette œuvre très provocante, de Michel Journiac, spécialiste du langage du corps, l'illustre sans ambigüité...

Michel Journiac : Hommage au Putain Inconnu, 1973. Archiv Acquaviva, Berlin. Photo Thierry Ollivier / Adagp, Paris 2017. Courtesy galerie Christophe Gaillard, Paris

Michel Journiac : Hommage au Putain Inconnu, 1973. Archiv Acquaviva, Berlin. Photo Thierry Ollivier / Adagp, Paris 2017. Courtesy galerie Christophe Gaillard, Paris

Manuscrit

Les organisateurs ont aussi accroché la manuscrit de la Marseillaise de Claude-Joseph Rouget de Lille, daté de 1833. A côté, sur un petit écran, des policiers font cesser une manifestation de femmes, puis ils les poussent dans un commissariat de police. En face, deux hommes, deux immigrés qui ont bouleversé la France : Coluche qui rêvait de 365 Noël par an, et Gainsbourg qui affirme lors d'une interview : "Je suis un insoumis".

L'armée et les femmes

Le peintre Alfred Courmes, réalise en 1969 ce diptyque dans lequel il place l'armée dans une drôle de posture. Sur le panneau de gauche, les trois légionnaires du fond affirment : "Je pensais à l'institutrice, c'est une belle gosse"... L'armée et les femmes : vaste sujet...

Alfred Courmes : L'Intervention de l'armée est demandée, 1969. Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris / Adagp, Paris 2017

Alfred Courmes : L'Intervention de l'armée est demandée, 1969. Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris / Adagp, Paris 2017

Lutte des femmes

Pendant ce temps là, le ministre Alexandre Sanguinetti affirmait à la télévision : "Le vrai problème de la femme se pose dans les sociétés non-européennes"... La lutte des femmes pour jouir et enfanter comme elles l'entendent, est un des points de conflit principal de cette époque post 68. Raymonde Arcier, artiste féministe, illustre la lutte des femmes, à sa façon. Je regarde une immense sculpture, ce qui se passe dans l'entrejambe du personnage est particulièrement significatif... Je remarque les deux mains qui caressent les seins et les grands sacs remplient de bébés. L'ensemble est en toile de jute, très épaisse.

Raymonde Arcier : Au nom du père, 1977. Raymonde Arcier, courtesy de l'artiste

Raymonde Arcier : Au nom du père, 1977. Raymonde Arcier, courtesy de l'artiste

L'exposition propose aussi la couverture du numéro 1 du magazine "Le torchon brûle", menstruel à ,1F".... j'aperçois également le manifeste des "343 salopes", des femmes qui revendiquent leurs avortements et luttent pour la libération des femmes. A partir de 1974, après le premier choc pétrolier, la crise économique pointe déjà son gros nez, alors Hari-Kiri titre : " Bonne année, bon chômage"...

Ni Dieu, ni maître

L'Education Nationale est fortement suspectée de formater les enfants, en petits bourgeois bien tristes. Dans un extrait de film de Daniel Huillet et Jean-Marie Straub, un professeur questionne un enfant, mais le gamin lui tient tête. A côté, dans une vitrine, j'aperçois un livre de d'Ivan Illitch : "Une société sans école"... Mais c'est l'écrivain et cinéaste Jules Celma, qui va encore plus loin avec son film, que je regarde, intitulé : "L'école est finie, crève salope" (1972). La voix, bien reconnaissable, de feu l'acteur Philippe Noiret affirme "Enfant fait ce qu'il te plaît, enseignant suicide toi". Et pan dans la tronche de l'Education Nationale... Alain Le Saux est sur la même longueur d'onde avec cette illustration pour un livre.

Alain Le Saux : ma maîtresse a dit qu'il fallait bien posséder la langue française. paris, éditions Rivages, 1985. Editions Rivages / Alain Le Saux

Alain Le Saux : ma maîtresse a dit qu'il fallait bien posséder la langue française. paris, éditions Rivages, 1985. Editions Rivages / Alain Le Saux

Brigades spéciales

A cette époque, on ne s'embarrassait pas de nuances... Intellectuels et artistes, luttent, main dans la main contre toute idée d'ennui, de médiocrité, de soumission. La police et ses brigades spéciales d'intervention sont aussi dans la ligne de mire, la justice aussi. Face à ce monde trop codifié pour des jeunes épris de liberté, la drogue et le sexe vont offrir une belle porte de sortie. A Paris, la boîte de nuit Le Palace entretient la coquinerie, le marquis de Sade connaît une véritable culte. Il est le symbole de celui qui a osé s'opposer aux bonnes mœurs officiels. Le peintre Clovis Trouille, un peu oublié depuis, lui rend souvent hommage.

Sexe et drogue

Le sexe est partout, il doit être pratiquer sans relâche et si possible à plusieurs, dans une ambiance de paradis artificiels... Jean Louis Costes, artiste performeur, très provocateur et autodestructeur, réalise une sculpture à base de sexe masculin, soutien gorge, harmonica et guirlande lumineuse. Lors d'une performance, sur scène, il affirme vouloir se faire "un fixe de sperme". La drogue mène à tout, y compris au grand n'importe quoi... "Prolétaires de tous les pays, caressez vous" affirme le groupe FHAR (Front homosexuel d'action révolutionaire). A cette époque, la culture homosexuelle commence à mener ses premiers combats d'importance et à communiquer. Sur scène, l'écrivain et comédien Copi, joue tous les rôles de sa pièce "le Frigo", qu'ils soient féminins ou masculins.

L'écrivain et comédien Copi interprétant un des personnages de sa pièce de théâtre "le Frigo". DR.

L'écrivain et comédien Copi interprétant un des personnages de sa pièce de théâtre "le Frigo". DR.

A côté, Annette Messager expose un dépliant photographique, uniquement constitué de clichés de braguettes masculines. J'observe deux grands dessins de Pierre Klossowski, le frère aîné de Balthus. Il représente sa femme, attachée sur un fauteuil, les jambes écartées, avec un sexe d'homme. Pierre Klossowski a plusieurs fois dessiné des séances sado-maso. Une série de photos de Pierre Zucca illustre ces soirées particulières (La Monnaie vivante, 1970). Pour tous les déçus de Mai 68, le sexe devient un exutoire, un refuge, un amusement, un retour à une certaine animalité, une occasion d'échanges, qui remplacent, plus ou moins, les grandes réunions politiques  qui paraissent déjà bien loin... Sur la radio libre Carbone 14, quelques animateurs invitent les auditrices à venir en studio, pour faire l'amour pendant l'émission. Et ça marche...

Hors la loi

L'ennemi public numéro un, Jacques Mesrine , séduit les intellectuelles, qui le compareraient presque à un nouveau Robin des bois. Alain Bizos, photographe, fait poser l'homme aux multiples visages, son arme braquée sur le visiteur.

Alain Bizos : En joue !,1979. Adagp, Paris 2017. Courtesy de l'artiste

Alain Bizos : En joue !,1979. Adagp, Paris 2017. Courtesy de l'artiste

Les renégats

Pendant ce temps là, à la télévision, chez Bernard Pivot, les grands penseurs de l'époque s'engueulent devant les caméras. L'écrivain Guy Hoquengheim dénonce ce qu'il appelle les renégats, les anciens prestataires de Mai 68 qui, très vite, ne s'occupent que de leur petite personne et courent après les postes à responsabilité bien payés. Hier, ils voulaient détruire le système, aujourd'hui ils en profitent. Ils sont nombreux, c'est le début de qu'on appelle "la gauche caviar". Les anciennes utopies semblent bien loin...

Comme au cinéma

La crise s'installe, la pauvreté aussi. La violence enfle dans les banlieues, comme un mauvais abcès qui ne cesse de grossir. Les disparités sociales se creusent. Les grands ensembles se dressent, polluant le paysage de barres de béton. Elles se veulent symboles de progrès et se révéleront vite des catastrophes sociales, où l'incivilité, le trafic de drogue, une certaine violence quotidienne, mais aussi une nouvelle solidarité, trouveront leur nid.

Studio Bob-Photocine (photographie), Emile Aillaud (architecture, La Grande Borne, Grigny, ensemble de 3685 logements. Courtesy SIAF / Cité de l'architecture et du patrimoine/ Architectures du XXe siècle

Studio Bob-Photocine (photographie), Emile Aillaud (architecture, La Grande Borne, Grigny, ensemble de 3685 logements. Courtesy SIAF / Cité de l'architecture et du patrimoine/ Architectures du XXe siècle

Monory, avec ses toiles à la lumière bleu, très cinématographiques, s'empare de cette violence. Il réalise de grandes toiles, qui ressemblent à des images arrêtées. Elles semblent issues d'un polar. Cet enfant qui met en joue le visiteur apparaît comme le symbole d'une époque, où les enfants grandissent trop vite et où, comme les adultes, ils sont parfois victimes de la solitude.

Jacques Monory : Antoine, numéro 6, 1973. Jacques Monory / Adagp, Paris 2017. Courtesy de l'artiste

Jacques Monory : Antoine, numéro 6, 1973. Jacques Monory / Adagp, Paris 2017. Courtesy de l'artiste

Fillettes

Avant de descendre au sous sol, je découvre une superbe couverture des graphistes subversifs du groupe Bazooka Production . Trois fillettes souriantes tiennent en main un fusil mitrailleur, l'une d'elle tire et déclare "Joli cadeau pour toi". Derrière, j'aperçois quelques sapins de Noël. Le graphisme est enlevé, précis, construit, il m'évoque les comics américains.

Bazooka production : Bazooka numéro 1. Paris, éditions Bazooka, 1975

Bazooka production : Bazooka numéro 1. Paris, éditions Bazooka, 1975

En couleur

Un mur entier est occupé par une série de toile de Kiki Picasso. Ces nombreux tableaux sont à base de bleu, blanc, rouge et le visiteur peut lire : "Il n'y a pas de raison de laisser le bleu, blanc et le rouge à ces cons de français".

Kiki Picasso : série "Il n'y a pas de raison de laisser le bleu, blanc et le rouge à ces cons de français", 2016-2017. Courtesy de l'artiste.

Kiki Picasso : série "Il n'y a pas de raison de laisser le bleu, blanc et le rouge à ces cons de français", 2016-2017. Courtesy de l'artiste.

J'approche pour mieux voir une toile, dont le personnage est un ancien président de la République. Kiki Picasso dénonce son attitude en faveur du nucléaire et de son développement. C'est une oeuvre très colorée, presque joyeuse, et ce hiatus la rend encore plus intéressante.

Kiki Picasso : 1974, élection de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République (19 mai), réalisation du dernier des essais nucléaires français atmosphériques (15 septembre) de la série : "Il n'y a pas de raison de laisser le blanc, le bleu et le rouge à ces cons de français", 2016-2017. Kiki Picasso

Kiki Picasso : 1974, élection de Valéry Giscard d'Estaing à la présidence de la République (19 mai), réalisation du dernier des essais nucléaires français atmosphériques (15 septembre) de la série : "Il n'y a pas de raison de laisser le blanc, le bleu et le rouge à ces cons de français", 2016-2017. Kiki Picasso

Carnaval

Quelques mètres plus loin, le groupe punk Berurier Noir, alias BXN, costumé et masqué, chante, s'amuse, danse et provoque : un délice. Au sous sol de la maison rouge, l'artiste Claude Levêque rend hommage aux Bérurier noir. C’est une curieuse installation composée d'un grand grillage, d'un terrain vague jonché de pétards explosés, de canettes vides, de déguisements déchirés, de bouteilles cassées. L'ensemble ressemble aux usines désaffectées qu'aiment bien les street artistes. C’est aussi l'image d'une jeunesse de banlieue, dont les rêves ont explosé en vol...

Claude Levêque : Conte cruel de la jeunesse, 1987-2017 : dispositif autour de l'oeuvre du groupe Berurier Noir . Courtesy de l'artiste

Claude Levêque : Conte cruel de la jeunesse, 1987-2017 : dispositif autour de l'oeuvre du groupe Berurier Noir . Courtesy de l'artiste

Graffiti

Pendant Mai 68, les murs se sont recouverts de slogans, mais ça continue après. Régis Cany prend cette photo en région parisienne. Après la politique, l'humour noir entre en scène...

Régis Cany : "Les photographittis", Paris et région parisienne, 1977-1982. Régis Cany

Régis Cany : "Les photographittis", Paris et région parisienne, 1977-1982. Régis Cany

Il est très rare que j'émette quelques réticences sur les présentations de La maison rouge, un lieu de référence pour l'art contemporain. Mais je me demande si, cette fois-ci, cette exposition n'a pas été trop vite montée : ligne éditoriale difficile à percevoir, scénographie tristounette pour retracer une époque haute en couleur, trop de vitrines de vieux livres qui n'apportent pas tous grand-chose, pédagogie insuffisante pour ceux qui n'ont pas connu cette époque, très particulière. Mais il est vrai, qu'à cette période, la société française partait un peu dans tous les sens, alors...

Quoiqu'il en soit, cette exposition offre l'énorme avantage de mettre en avant deux décennies (1969-1989), dont on parle assez peu, du point de vue de l'art et des contre-cultures. Ceux qui ont vécu Mai 68, se rappelleront quelques souvenirs, et ceux qui ne l'ont pas vu, découvriront une époque ou l'impertinence et le combat pour la défense de tous les marginaux, était une réalité. "C'est une nébuleuse de pratiques subversives qui voit le jour, marquée par un mélange d'idéalisme et de nihilisme, d'humour caustique et d'érotisme, de noirceur et d'hédonisme, qui constituent une part de cet "esprit français" au sein des "contre-cultures", souligne le dossier de presse. Cet accrochage, malgré ses petit défauts, éclaire ces mutations culturelles qui ont laissé une trace dans la société. L'esprit français critique existe, je l'ai rencontré... Une belle leçon de liberté d'expression.

La maison rouge : 10 bd de la Bastille, 75012 Paris

Du mercredi au dimanche de 11h à 19h, nocturne le jeudi jusqu'à 21h

Entrée : 10 euros